« Les Éclats » de Bret Easton Ellis : un certain moment de l’Empire

En 1985, aux États-Unis, paraissait Bonjour tristesse. Le roman s’appelait en fait Moins que zéro et son auteur n’était pas Françoise Sagan, mais Bret Easton Ellis. On ne peut pourtant s’empêcher de faire le parallèle : même appartenance à la haute société, même précocité – Bret Easton Ellis avait 20 ans – même brièveté brillante, même succès critique et public, même désenchantement. Nous l’avions lu, à l’époque, parce que l’auteur avait notre âge. Moins que zéro décrivait, avec un minimalisme froid et lumineux comme le ciel de Californie, l’ennui d’une jeunesse dorée qui s’écoulait entre fêtes au bord des piscines, consommation de drogues diverses, arrivée des premiers clips et sexualité débridée. En creux, apparaissait finalement une forme de morale désabusée sur la modernité des années 1980 naissantes, qui se caractériserait par un vide existentiel inédit.

Presque quarante ans plus tard, Bret Easton Ellis revient sur cet automne 1981 dans un roman-fleuve, Les Éclats. Autant Moins que zéro était effilé comme une lame, autant Les Éclats se déploie avec une ampleur proustienne, tour à tour scintillante et sombre, et se situe au-delà même de la simple nostalgie pour devenir un livre qui, comme tous les grands livres finalement, est un défi désespéré au Temps.

Au passage, Bret Easton Ellis invente même un genre littéraire que l’on pourrait qualifier d’« alterfiction » par opposition à l’autofiction. Si le narrateur s’appelle Bret, s’il vit bien dans les beaux quartiers de Los Angeles, du côté de Mulholland Drive et de Century City, s’il a 17 ans et qu’il est terriblement seul dans une somptueuse villa parce que ses parents sont partis pour un voyage de plusieurs mois en Europe, s’il est bien en train d’écrire un roman qu’il a l’intention d’intituler Moins que zéro, l’histoire qu’il raconte est évidemment fictive. Bret voit en effet, lors de la rentrée scolaire, arriver dans sa belle école privée de Buckley un nouveau venu, Robert Mallory, beau comme un dieu, qu’il commence à soupçonner d’être le Trawler, un tueur en série qui sévit alors dans les collines de L.A. et mutile des lycéennes de manière atroce et baroque.

Dans Les Éclats, Bret Easton Ellis convoque tous les grands archétypes de la littérature américaine contemporaine. On songe à James Ellroy pour la peinture hallucinée de Los Angeles, à Norman Mailer pour la paranoïa comme mode de connaissance de la réalité, mais aussi à Stephen King pour une certaine aptitude à rendre la terreur palpable. Chez Ellis, ces références ne datent pas d’hier. En 2005, Lunar Park était un exercice de style et un hommage explicite à l’auteur de Carrie, et le jeune Bret, dans Les Éclats, s’il n’est pas convaincu du génie de John Updike étudié dans le cours de fiction américaine, lit avec passion Cujo et va au cinéma voir Shining que vient d’adapter Kubrick.

Quant à la figure du tueur en série, elle est le thème central d’American Psycho, roman qui lui a donné une audience mondiale en dépeignant Patrick Bateman, trader le jour et tueur de femmes et de SDF la nuit. Le livre a fait scandale, a été violemment attaqué à sa parution en 1991, Ellis étant accusé de sadisme et de misogynie. On pourrait d’ailleurs voir là, rétrospectivement, les prémices de ce recul de la raison qui fait si communément aujourd’hui confondre l’acte et la représentation de l’acte. Il n’y a guère eu que Norman Mailer, encore lui, pour le défendre et pour avoir vu que ce roman était une peinture féroce d’une époque où le fric était devenu la valeur cardinale.

Les Éclats, comme American Psycho, n’est jamais, dieu merci, explicitement politique. Dans le roman, Bret et sa petite bande ne pensent qu’au sexe, à la drogue, au cinéma et à la musique. Ils sont chics, polis, cultivés et « défoncés » en permanence. Ils croisent des stars dans des soirées données par des parents qui sont promoteurs immobiliers, scénaristes ou producteurs de cinéma. Bret sort avec Debbie, mais couche avec Matt. Bret est un gay honteux – le vrai Ellis fera lui-même un coming out tardif, dans les années 2010, et là encore, il y a quelque chose de proustien dans la manière d’envisager l’homosexualité comme un point de vue qui permet de découvrir le fonctionnement secret de la société. L’autre enjeu du roman est le doute permanent dans lequel est entretenu le lecteur : est-ce que Bret est en train de devenir fou ou est-il vraiment, lui comme ses amis, menacé par le Trawler, chaque révélation pouvant être interprétée de manière contradictoire.

Il n’est pas indifférent que le mot revenant le plus souvent dans le roman soit « torpeur ». Une torpeur due aux drogues – herbe, Valium, coke et Quaalude –, mais une torpeur qui protège ce micro-univers de privilégiés d’un moment historique que saisit parfaitement Ellis : la fin définitive d’une Amérique hippie incarnée par un groupe de beatniks mystiques et violents, portant le nom révélateur de « Riders of Afterlife » et la naissance d’une Amérique reaganienne et impériale, symbolisée malgré lui, avec une ironie glacée, par le personnage de Bret : « Un garçon de dix-sept ans (j’aurais dix-huit ans en mars) fonçant dans Mulholland au volant d’un cabriolet Mercedes, dans un uniforme d’école privée, portant des Wayfarer, est une image emblématique d’un certain moment de l’Empire, dont j’étais parfois assez conscient – est-ce que j’avais l’air d’un trou du cul ? Je me le demandais brièvement, avant de penser : j’ai l’air tellement cool que je m’en fous. »

Jérôme Leroy