Il y a un siècle naissait la revue Europe, point de départ d’une aventure exceptionnelle, comme l’énonce son animateur d’aujourd’hui Jean-Baptiste Para : « Europe est bien plus qu’un mythe. C’est un siècle d’encre et de papier où critique et création s’entremêlent sans cesse. » Dans cet entretien, Rodolphe Perez revient sur l’ambition ininterrompue de la revue avec l’un de ses contributeurs majeurs, le poète Olivier Barbarant.
Rodolphe Perez : Pour débuter cet entretien, il me semble essentiel de rappeler les enjeux qui ont mené à la naissance de la revue Europe, en 1923. Pourquoi est-elle apparue comme nécessaire ? A quoi répondait-elle ?
Olivier Barbarant : Quand Europe naît en 1923 par la volonté de Romain Rolland, elle s’inscrit clairement comme la réponse d’un humanisme pacifiste et culturel aux violences et à la barbarie de la Première Guerre Mondiale. Elle est une revue d’après-guerre et en porte les enjeux. On peut préciser que René Arcos, alors directeur de la revue, dans son éditorial du premier numéro a expliqué qu’Europe s’appelait ainsi non seulement pour reconstruire une Europe pacifiste mais parce qu’elle envisageait l’Europe comme le carrefour de l’Orient et du Nouveau Monde. Elle se veut une revue mondiale et non pas seulement une réponse au désastre de la guerre sur le continent européen. Ce projet revient à affirmer que culture et littérature s’opposent à la barbarie, projet que l’on retrouve dans la décennie suivante avec la lutte livrée durant les années trente, qui infléchit toutefois le message premier, pacifiste, et qui va suivre, au fond, le trajet de tous les intellectuels progressistes de cette période. Si la revue part d’abord d’une réaction à la première guerre mondiale, elle aura à ensuite à affronter la question d’un pacifisme maintenu malgré tout, ou de l’engagement contre le fascisme. C’est l’engagement que choisira Europe
Rodolphe Perez : Dans son fameux propos liminaire que vous évoquiez, René Arcos écrit ceci : « Nous disons aujourd’hui Europe parce que notre vaste presqu’île, entre l’Orient et le Nouveau Monde, est le carrefour où se rejoignent les civilisations.
Mais c’est à tous les peuples que nous nous adressons. Ce sont les voix autorisées du plus grand nombre de pays que nous entendons faire témoigner ici, non pour les opposer puérilement les unes aux autres, non pour dresser des collections d’opinions, mais dans l’espoir d’aider à dissiper les tragiques malentendus qui divisent actuellement les hommes… » Ces mots dépassent le geste même de la création de la revue, aussi, peut-être pourrions-nous évoquer ce débordement de la réponse à une crise historique, et dire pourquoi Europe demeure.
Olivier Barbarant : Il y avait un unanimisme peut-être idéaliste initial qui s’est frotté à l’histoire et qui a converti la culture en arme de défense contre le fascisme. On voit cela quand un Gide se rapproche des forces progressistes et du Parti Communiste et que l’humaniste au sens le plus classique du terme se fait membre de l’Association des Écrivains et Artistes Révolutionnaires . Mais la position qui les animait tendait toujours à penser que ce qui se jouait en Espagne était d’opposer la culture aux ténèbres du fascisme, que ce qui se jouait en Allemagne opposait les auteurs à l’infâme fascisme… Entre 1935 et 1936, la position sur le statut de la culture comme amélioration de l’éthique humaine et de la politique demeure. Concernant la culture, le message est celui qu’Aragon, par exemple, pourra plus tard reprendre à son compte : l’espérance d’opposer systématiquement les artistes et les créateurs à l’horreur et à la barbarie. Les progressistes n’ont pas rompu avec l’idée que la culture pouvait améliorer la politique et l’éthique, et je ne suis pas certain que nous ayons complètement renoncé aujourd’hui, nous non plus, à cette idée qui est peut-être un idéal, avec toutes les connotations possibles de de ce mot.. En revanche, si Europe est toujours là, c’est parce que le contexte de la barbarie n’a de fait jamais cessé. Nous devons en permanence opposer de l’intelligence et de la création à l’horreur des temps. Opposer autre chose que le discours simplificateur, le discours fermé. L’une des forces d’Europe est de demeurer ouverte, de considérer les cultures étrangères, les littératures de l’Europe mais aussi du monde. Le message initial est à mon avis radicalement autre, en revanche le principe qui fonde la revue demeure.
Rodolphe Perez : À propos de l’importance d’une pluralité au sein de la revue et de cette représentation de la diversité, Arcos ajoute deux phrases. Il écrit d’abord : « Nous voulons annexer dans notre affection tous les territoires. » Il ajoute : « Et les seules conquêtes durables sont celles qui intéressent l’universalité des êtres… » On peut, il me semble, parler au sens fort d’une revue comme d’un lieu de l’hospitalité. Comment cela se présente-t-il dans la politique éditoriale d’Europe ?
Olivier Barbarant : Malgré la prétention à l’idée que nous aurions aujourd’hui un univers culturel plus mondialisé, et c’est quelquefois vrai en terme de diffusion, la mission de présenter des auteurs étrangers et de les traduire était essentielle au début du siècle parce que il n’y avait pas des forces éditoriales qui permettent de leur faire passer la frontière, au-delà des grandes œuvres. Toutefois le problème se répercute autrement aujourd’hui. Au-delà des quelques œuvres que l’on trouve sur les tables des libraires, la création contemporaine, notamment étrangère, n’est pas connue. Par ailleurs se joue le jeu de l’amnésie dans la culture d’aujourd’hui, et donc la plupart des auteurs ne sont plus connus, identifiés.
Le mouvement est double, et géographique et historique. D’abord, l’ouverture géographique de la revue est maximale car Europe peut consacrer un numéro entier à un pays singulier, elle est également historique car la revue revient sans souci de calcul de cible et de préoccupation marchande sur des noms qui ont été fameux. On peut très bien faire un numéro Musset, c’est le cas bientôt, comme un numéro Joë Bousquet, encore et toujours peu ou mal connu. Un exemple notable de ce travail d’Europe serait sans doute la coïncidence, et j’insiste sur ce point car il n’y a là aucun calcul, du numéro « Al Andalous » à la rentrée de l’automne 2023. Le fait qu’il y ait eu ce numéro, travaillé depuis de longs mois, qui surgit ici, dit aussi que le contemporain que l’on n’envisage n’est pas un traitement de l’actualité. En revanche, il y renvoie, et avec quelle force ! Notre travail de fond culturel se réactualise. Nous ne collons pas aux événements, mais force est de reconnaître qu’ils nous retrouvent, et que ce numéro prend un sens particulier dans le contexte géopolitique de sa sortie.
Rodolphe Perez : À propos de cette construction des numéros justement, comment Europe a-t-elle travaillé cette ouverture au plus près de la diversité mondiale de la création ?
Olivier Barbarant : Au moment de la fondation, et jusque dans les années 1940, le régime est, je crois, demeuré le même. Europe est d’abord portée par des écrivains. Le réseau des écrivains compte alors beaucoup. Europe peut faire intervenir un Neruda, un Zweig, … parce que ce sont des connaissances et de amis des écrivains qui y collaborent et par le biais de ces amitiés réticulaires on découvre d’autres gens. Il y a là un travail de liens qui se constituent aussi en réseaux de solidarité intellectuelle et esthétique. D’autre part, la revue a toujours été portée par des traducteurs. Jean Cassou, pour l’espagnol, mais aussi Charles Dobzynski…. Jean-Baptiste Para est lui-même un grand traducteur. Tout le travail de la connaissance d’une revue d’écrivains et de l’écriture dans les pays les plus étrangers et tout le travail de traduction, viennent aussi de là, dans une fidélité à la formule d’Arcos que vous mentionnez : il n’y a pas de langues minimes pour Europe. Dès lors qu’une langue a une expression culturelle, elle peut faire l’objet d’un véritable numéro.
Dans une deuxième époque, même si cette tradition se poursuit (et la revue a quasiment tous les mois des pages de traductions qui sont fréquemment des pages de premières traductions). Se créent des numéros spéciaux, sur un auteur seulement, cela est devenu l’économie fondamentale des numéros, une sorte de marque de fabrique. La part de critiques et créations est désormais la deuxième partie de la revue. Cette organisation depuis les années 1960 si je ne me trompe répond à la question de l’évolution historique et au rapprochement d’une revue d’écrivains avec le milieu universitaire et de la recherche. Europe est exceptionnelle en cela : elle témoigne de la réflexion critique telle que peut la produire la science universitaire, et la réalité de la vie littéraire des écrivains, et il n’y en a pas d’autres à mon sens qui les combinent à ce point sans les confondre.
Rodolphe Perez : Comment s’organise la partition de ce travail au sein de la composition des numéros ? Quels équilibres se dessinent entre la recherche et la critique ?
Olivier Barbarant : Pour Europe, il y a peut-être des modalités d’écriture qui ne sont pas les mêmes quand on écrit comme universitaire et quand on écrit comme écrivain mais le comité suppose aujourd’hui la construction conjointe de thèmes sur lesquels on mobilise des spécialistes et des écrivains.
Le comité de rédaction est assez équilibré entre le monde savant et le monde de la création, qui ne sont pas, contrairement à une légende, systématiquement les mêmes, y compris en poésie ! Nous lançons à la fois des sujets ou des auteurs ou des idées. Le rédacteur en chef nous fait part des gens qui nous contactent, qui envisagent des numéros. Nous ne sommes pas une voie d’hébergement, mais lorsqu’il y a un projet, qu’il implique de ressortir les textes, de confronter l’ancien au nouveau, le numéro thématique se construit et se donne du temps. Nous travaillons sur un long terme qui permet aux projets d’évoluer. Il y a aussi des numéros sur des questions, des problèmes, pas seulement des auteurs. Nous envisageons, même si nous n’en sommes qu’au stade de la réflexion, un numéro sur la censure par exemple. On préfigure ce qui fait la qualité d’Europe : un recul historique, la mobilisation de spécialistes, mais aussi une réflexion évidemment sur les nouvelles questions qu’elle pose, entre censure d’État et censure sociale, entre étalage pornographique et reflux pudibond…
Rodolphe Perez : Une fois un numéro envisagé, comment la machine se met-elle en place ? Comment se répartissent les différentes parties structurantes de chaque numéro, notamment entre la partie d’analyse et la partie critique ?
Olivier Barbarant : Il n‘y a pas de volonté de continuité entre les deux. La plupart des chroniques ou notes fonctionnent sur leur propre rythme. Il arrive, en revanche, que le cahier de création soit l’occasion d’accueillir encore davantage ou une traduction, ou un texte original, de l’auteur évoqué dans la première partie. Nous visons à la fois la profondeur historique et la contemporanéité. L’une des chroniques, parti pris d’Europe depuis ses débuts, est consacrée à la poésie. Il s’y est toujours agi de constituer la poésie comme emblème de la littérature. La littérature contemporaine demeure prise en charge par les notes de lecture, nombreuses. Elles signalent ce qui se fait de contemporain et que nous avons vu en matière de théâtre, de concerts, d’expositions…
Rodolphe Perez : Pour en revenir au contemporain, le nôtre, il est indéniable qu’Europe est capitale, tant sur le plan historique que culturel, elle est un terreau formidable et une mémoire puissance. Mais que dit encore Europe du monde et comment lui parle-t-elle ?
Olivier Barbarant : Europe a une singularité qu’il me semble d’abord essentiel de rappeler : elle est la seule revue indépendante à n’être pas adossée à une maison d’édition. Nous ne sommes pas liés à un éditeur et nous ne sommes pas non plus liés à un réseau financier. Aussi sommes-nous autonomes, sur la base de nos subventions et des abonnements de nos lecteurs. Indépendante, la revue l’est plus que jamais. Au moment de sa renaissance en 1946, les droits de la revue avaient appartenu à Aragon depuis 1939. Mais elle était publiée par les Editeurs Français Réunis, en lien avec le Parti Communiste. Il y a eu un fort soutien politique qui ne peut évidemment plus s’exercer. Il reste évidemment une tradition progressiste, et d’une gauche de nombreux compagnons de route mais sans aucune exclusive : nous accueillons des universitaires qui peuvent penser autrement que de ce que nous pensons. Il n’y a pas de stratégie commerciale, ni d’obligation doctrinale, et pas non plus de ligne esthétique sinon le respect de la poésie sous des formes et des esthétiques qui peuvent régulièrement être très éloignées de mes préférences, par exemple. Et je crois que les éditeurs nous en sont reconnaissants. Il y a une indépendance du contenu, dans un monde où la domination économique est considérable, une telle autonomie est à soi seule un gage et même un véritable espace de liberté.
Concernant les contenus, la perspective générale est toujours de traiter à égalité toutes les expressions culturelles d’où qu’elles viennent, de quelque continent qu’elle nous parvienne. Non pas dans une logique d’hospitalité généreuse, laquelle ne manque jamais de condescendance, ni dans l’idée d’un métissage généralisé : il s’agit d’avoir la chance de découvrir des champs entiers de création, notamment grâce au grand travail de la traduction ou de la connaissance précise des territoires dont il est question, par la science et les spécialistes. Il s’agit peut-être aussi d’une revue qui refuse une culture limitée à l’immédiate contemporanéité. La profondeur historique est inscrite, elle se joue aussi dans l’alliance initiale de tradition et de modernité ; elle s’est évidemment accrue avec la profondeur de notre propre histoire, d’une revue actuelle en assumant pleinement d’être centenaire.
Rodolphe Perez : Comment est défendu et porté tout ce travail ?
Olivier Barbarant : L’indépendance de la revue ne va pas sans un travail considérable, évidemment. L’essentiel de l’organisation est assumé, jusque dans le détail de la typographie, par Jean-Baptiste Para. Depuis des années il y a une quasi fusion entre la revue et son rédacteur en chef, qui ne signifie pas un pouvoir personnel mais une impulsion heureuse et une connaissance très fine de l’histoire de la revue. Le rédacteur en chef est lui-même un créateur, un poète, un traducteur, et la richesse de son expérience nourrit la revue tant au plan intellectuel qu’au plan humain. Il relit tout lui-même, avec Karim Haouadeg. Ils sont à eux deux concepteurs, correcteurs, organisateurs, « relations publiques » comme on dit dans les entreprises, mais aussi traducteurs, rédacteurs de leur propre chronique… Leur travail est tout simplement exceptionnel, et je ne connais pas de relecteur plus vigilant que Jean-Baptiste Para, tant pour les coquilles que pour le contenu .
La revue est aussi l’occasion de se déporter, elle est un lieu qui permet de se concentrer sur des choses autres, de se confronter à du nouveau, à une forme de liberté. Nos archives[1] sont devenues un moyen de réactualisation contre l’oublieuse mémoire d’aujourd’hui, un enjeu majeur.
Rodolphe Perez : Au sujet de cette importance de la rencontre entre la critique et la création, il faut citer les propos liminaires de Jean-Baptiste Para qui, dans les actes du colloque pour le centenaire, écrit ceci : « Europe est bien plus qu’un mythe. C’est un siècle d’encre et de papier où critique et création s’entremêlent sans cesse. » En quoi cela témoigne-t-il d’une exigence intellectuelle capitale ?
Olivier Barbarant : Il y a une manière repliée d’envisager la création comme si elle ne devait pas s’exposer au risque d’être influencée, vision un peu avare, qui généralement ne donne pas de grandes œuvres, et qui considère que sauvegarder une singularité effarouchée est essentiel. Ainsi des œuvrettes croient que moins elles s’exposeront à des vents contraires et plus elles seront pertinentes, originales.
C’est le contraire que nous pensons. Il n’y a pas de possibilité de penser sans se contredire, pas de possibilité de penser sans être contredit, et dans ce « contredit » il n’y pas seulement la contradiction intellectuelle telle que l’envisagent les philosophes. Comment penser sans entendre des vents contraires, des vents autres, des manières de penser différentes, sans une ouverture du regard ? Sans doute est-ce le mot d’ouverture qui convient le mieux à la revue Europe, d’une ouverture qui cherche à se nourrir d’un constant échange avec ce que lui apporte sa connaissance géographie et historique du champ de la création et de la littérature. Ce qui est frappant dans une revue d’écrivains, c’est aussi la possibilité de changer de rôle, quand le poète peut aussi se faire critique, peut parler des poèmes des autres. Le meilleur exemple pour moi est celui d’Aragon qui, lorsqu’il ressuscite la revue en 1946, n’y occupe pas la fonction de poète mais celle de critique avec les admirables « chroniques du Bel canto ». Elles sont à la fois une célébration et une recension des problèmes esthétiques qui se posent dans l’actualité mais aussi une manière de définir un art poétique, de repenser le sien, dans l’après-guerre. Le créateur est critique avec l’acuité de son regard d’artiste mais apprend également à repenser son propre travail à partir de celui des autres. Il n’y a pas de possibilité de penser, et donc de faire œuvre, autrement que dans cette position là.
Ma propre expérience au sein de la revue m’a appris cela. J’ai fini par comprendre que ce que je faisais dans la chronique de poésie, c’était en permanence rendre compte, en assumant une subjectivité de poète, de ce qui me touche, me questionne et me bouleverse, mais aussi en permanence me poser la question de l’art poétique et interroger en miroir ma propre écriture. En cela l’éclairage des spécialistes est essentiel aussi. La critique savante et une critique subjective aboutissent à un résultat comparable même si elles ne travaillent pas sur les mêmes chemins. On ne lit pas sans apprendre à écrire. On n’écrit pas sans apprendre à lire – et aussi à voir, à entendre…
Rodolphe Perez : Fameuse rubrique de poésie que celle d’Europe. Comment pourrait-on la présenter ?
Olivier Barbarant : La revue a toujours été soutenue par des poètes, et nombreux parmi ses directeurs l’étaient. Jean-Baptiste Para lui-même est poète. Parler de la rubrique des « Quatre vents de la poésie », c’est pour moi parler de l’histoire de la revue. Elle me paraît assez exemplaire de la transmission telle qu’elle se pratique naturellement dans Europe. Le titre a été inventé par Charles Dobzynski. Alors que la fin du sommaire se consacre à d’abondantes notes de lectures qui concernent tous les genres, y compris la poésie, la chronique permet une longue analyse, sur un format assez peu changé depuis les « chroniques du bel canto « et les « Chroniques de la pluie et du beau temps » d’Aragon en 1946, qui s’autorisaient cependant à parler de poésie, mais aussi d’esthétique, de peinture, de roman même…. Quand Charles Dobzynski, s’est senti trop âgé pour soutenir le rythme conséquent, nous avons connu une période d’alternance, à moi un mois, à lui l’autre, et j’ai poursuivi seul à sa disparition. Avoir fait mes premiers pas en me coulant dans son écriture, même si je l’ai évidemment colorée à ma manière, a été une manière de comprendre la force de la transmission au sein de la revue.
Dans le fonctionnement de la revue, le chroniqueur choisit son auteur ou son sujet. Conception élastique et heureuse de l’actualité qui ne suit pas nécessairement l’actualité du mois de parution. Ce n’était pas inutile puisque grâce à cette capacité à prendre son temps on trouve le moyen de ne pas célébrer l’événement éditorial mais l’avènement d’une édition : de nombreux livres peuvent être non pas présentés ou salués, mais véritablement travaillés, bien au-delà du temps compté des « offices » et des retours des libraires…
Rodolphe Perez : C’est remettre de l’intemporel dans cette pensée de l’actualité. On pourrait finalement inscrire plus généralement cette question de l’intemporalité dans la perspective du mythe qu’énonce Jean-Baptiste Para. Si Europe est un mythe, en quoi son nom peut-il aussi l’être et demeurer encore chargée d’une valeur qui nous est contemporaine ?
Olivier Barbarant : Il me semble qu’en 1923, il était très clair pour des gens qui sortaient de la déchirure de la guerre qu’Europe était le nom d’une utopie politique, et d’une réalité culturelle. Le même mot désigne aujourd’hui la réalité d’une organisation politique, mais l’Europe est-elle encore une réalité culturelle ? Elle apparaît plutôt à construire, et à construire dans les termes mêmes de ce que disait le premier numéro d’Europe : en tant que carrefour, ouverture, exposition à l’altérité. On n’en prend pas vraiment le chemin… Dans tous les cas, le nom, pour ceux qui n’ont pas eu la chance d’une rencontre jeune et rêveuse avec cette revue, comme vous et moi, dans les bibliothèques, et d’en garder une envie de découverte, de critique et d’écriture, ce nom fait bien malgré lui référence à une réalité politique assez désastreuse, piteuse au moins. Rappelons donc comme en 1923 que l’Europe de nos vœux demeure à construire, voire à reconstruire… ; que notre Europe ce n’est pas l’Europe que nous avons sous les yeux mais celle que nous voudrions continuer à inventer . Et cette Europe là c’est celle dont notre monde a besoin.
[1] Les archives d’Europe sont une source inépuisable et incroyable, disponible à l’achat sur le site de la revue.
