La Révolution française et la paix

Il peut sembler étrange de mettre en relation la Révolution française et la paix : on associe plus spontanément la Révolution française à une série de bouleversements en France et en Europe qui font davantage penser aux guerres, qu’il s’agisse des guerres pour défendre la Révolution contre les coalisés de l’extérieur, des guerres de conquêtes révolutionnaires ou encore des guerres à l’intérieur, guerres civiles entre les révolutionnaires et les partisans de l’ordre ancien.

À cela s’ajoute que la notion de paix telle qu’on la conçoit à l’époque a peu de chose à voir avec la définition de la paix aujourd’hui. Qu’appelle-t-on « paix » au XVIIIe siècle ? Un état provisoire entre deux guerres, un point d’équilibre et de stabilité atteint par la victoire de la puissance la plus forte du moment. Et on appelle « traité de paix » un traité qui consacre un état du rapport de forces à un moment donné où le vainqueur impose sa loi aux vaincus. Il en est allé ainsi depuis l’Antiquité jusqu’au XXe siècle, la paix était spécifiée par un adjectif désignant le vainqueur (pax romana, pax americana) et les traités « de paix » n’ont pas empêché de nouvelles guerres dès que le rapport de forces a évolué, pensons par exemple aux traités de Westphalie qui mirent fin en 1648 à la Guerre de Trente Ans ou au traité de Versailles en 1919 conclu à l’issue de la Première Guerre mondiale.

Aussi loin que remonte l’Histoire, c’est la culture de la guerre qui domine – et non pas la culture de la paix. Dans les relations entre États, la paix ne constitue ni l’objectif, ni le moyen des puissances plus ou moins grandes. Leur but, c’est l’hégémonie, la conquête ; la loi qui régit les relations internationales, c’est la loi du plus fort.

Ce long préambule nous amène à formuler les questions suivantes : comment la Révolution française a-t-elle posé la question de la paix ? A-t-elle sur ce plan-là – comme ce fut le cas sur beaucoup d’autres – apporté une rupture dans la conception et la définition de la paix ? Et à défaut, qu’est-ce que la guerre pour les Révolutionnaires français ?

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Si l’on s’en tient à la conception de la paix de l’époque, à savoir un équilibre temporaire du rapport de forces obtenu par la domination d’une ou plusieurs puissances hégémoniques grâce à leur force économique et militaire, il est clair qu’un processus révolutionnaire affectant une de ces puissances ne peut que perturber cet équilibre et entraîner de nouvelles guerres. Mais la Révolution française fait bien plus que remettre en cause l’équilibre entre puissances : elle remet en cause un ordre social commun aux puissances européennes, le système monarchique. Elle perturbe donc non seulement les rapports entre les pays, mais elle s’attaque à la nature même des différents régimes en compétition pour l’hégémonie.

Avec la Révolution française, on assiste à la véritable naissance de l’idée de nation, ce qui va transformer la nature des guerres qui ne se mèneront pas tant entre des pouvoirs en concurrence qu’entre deux conceptions de la société. Pour aller vite, elles opposeront les tenants du pouvoir de droit divin et de la monarchie absolue à la bourgeoisie se réclamant de la liberté et qui prône le droit et la nation face au despotisme illégitime.

Il apparaît dès lors que la question de la paix n’est pas primordiale pour les révolutionnaires qui posent d’abord la question du pouvoir, des droits, de la liberté. Il convient néanmoins de se reporter aux sources intellectuelles de la Révolution, les Lumières en particulier, qui ont traité de la question de la paix.

Les Lumières et la paix

Parmi les représentants du courant des Lumières en France, il faut citer Charles-Irénée Castel de Saint-Pierre, l’Abbé de Saint-Pierre (1658-1743), qui a pensé un monde sans guerre dans son Projet pour rendre la paix perpétuelle en Europe. Il y eut quatre versions de cet essai entre 1708 et 1712, la dernière parut en Hollande en 1713. Constatant qu’il n’y avait pas de paix durable faute de sûreté dans l’application des traités, l’Abbé de Saint-Pierre avait imaginé un congrès permanent des dix-huit principales souverainetés européennes qui constituerait une instance d’arbitrage pour la bonne application des traités, une sorte de SDN bien avant l’heure. Pour l’Abbé de Saint-Pierre, une telle réforme devait être impulsée par l’autorité monarchique, elle ne concernait par ailleurs que les puissances chrétiennes.

Malgré les efforts de l’Abbé de Saint-Pierre pour promouvoir son projet auprès des autorités et de l’opinion, il n’obtint pas la permission officielle d’imprimer en France. Son ouvrage n’eut guère plus qu’un succès d’estime pour les bonnes intentions de l’auteur, jugées cependant impraticables. Il suscita cependant l’intérêt de Jean-Jacques Rousseau et du philosophe allemand Immanuel Kant.

Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) a largement commenté l’œuvre de l’Abbé de Saint-Pierre dans Extrait du Projet de Paix perpétuelle de M. l’Abbé de Saint-Pierre paru en 1761 et dans Jugement sur le projet de paix perpétuelle de M. l’Abbé de Saint-Pierre publié de manière posthume en 1782. S’il salue la démarche rationnellement inattaquable de l’Abbé, il se montre sceptique à l’égard d’un projet totalement irréalisable dans un monde « où puissance et sagesse s’excluent ». L’erreur de l’Abbé selon Rousseau, c’est qu’il « veut convaincre les princes qui ont besoin de la guerre alors que ce sont les peuples qui ont besoin de la paix ». Pour Rousseau, l’Europe était formée d’États gouvernés chacun par les intérêts égoïstes de princes illégitimes maintenant leur pouvoir par la force sur des sujets avilis par le despotisme ; il jugeait chimérique de vouloir instituer entre ces peuples des relations équilibrées, pacifiques. Il fallait d’abord instaurer partout un ordre légitime.

Immanuel Kant (1724-1804), penseur allemand des Lumières, auteur en 1784 de Was ist Aufklärung ? (Qu’est-ce que les Lumières ?), a repris l’idée de paix perpétuelle dans son essai Zum ewigen Frieden (Vers la paix perpétuelle) qui paraîtra en 1795. Kant s’est nourri de l’actualité révolutionnaire française plutôt qu’il ne l’a nourrie, mais il a posé les prémices d’une théorie de la paix démocratique, c’est-à-dire de la paix acquise et garantie par la démocratisation de la société. Selon sa conception idéaliste des relations internationales, les démocraties ne se font pas la guerre.

Pour revenir à la France, il est une référence incontournable, symbole de l’œuvre des Lumières, à savoir l’Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, éditée de 1751 à 1772 sous la direction de Denis Diderot (1713-1784). Dans cet ouvrage majeur qui a nourri les esprits des futurs révolutionnaires, on trouve un article « Paix » sous la plume d’Etienne Noël Damilaville, de son vrai nom D’Amilaville (1726-1768). Dans cet article, l’auteur veut démontrer les bienfaits de la paix en opposition aux guerres dont il analyse causes et conséquences. L’article constitue un réquisitoire contre la guerre qui apparaît comme une entreprise contre la nature et contre la raison.

Les extraits suivants de l’article « Paix » de l’Encyclopédie contiennent nombre d’éléments qui se retrouveront notamment dans les discours de Robespierre sur la guerre et la paix :

La guerre est un fruit de la dépravation des hommes; c’est une maladie convulsive et violente du corps politique; il n’est en santé, c’est-à-dire dans son état naturel, que lorsqu’il jouit de la paix; c’est elle qui donne de la vigueur aux empires; elle maintient l’ordre parmi les citoyens; elle laisse aux lois la force qui leur est nécessaire; elle favorise la population, l’agriculture et le commerce; en un mot, elle procure au peuple le bonheur qui est le but de toute société. La guerre, au contraire, dépeuple les Etats; elle y fait régner le désordre; les lois sont forcées de se taire à la vue de la licence qu’elle introduit; elle rend incertaine la liberté et la propriété des citoyens; elle trouble et fait négliger le commerce; les terres deviennent incultes et abandonnées. (…) Si la raison gouvernait les hommes, si elle avait sur les chefs des nations l’empire qui lui est dû, on ne les verrait point se livrer inconsidérément aux fureurs de la guerre. Ils ne marqueraient point cet acharnement qui caractérise les bêtes féroces. Attentifs à conserver une tranquillité de qui dépend leur bonheur, ils ne saisiraient point toutes les occasions de troubler celle des autres. Satisfaits des biens que la nature a distribués à tous ses enfants, ils ne regarderaient point avec envie ceux qu’elle a accordés à d’autres peuples ; les souverains sentiraient que des conquêtes payées du sang de leurs sujets ne valent jamais le prix qu’elles ont coûté.

À l’été 1789, on n’en est pas du tout à évoquer ces questions, et pourtant, dès 1790, la question de la paix, ou plutôt celle de la guerre, va se trouver posée.

La Déclaration de paix au monde du 22 mai 1790

Bien moins connue que le décret du 4 août 1789 sur l’abolition des privilèges et que la Déclaration de l’Homme et du Citoyen du 26 août 1789, ce qu’on a appelé la Déclaration de Paix au Monde est un autre texte important issu de l’Assemblée Constituante. Rappelons l’origine de la Constituante : le 17 juin 1789, les députés des États Généraux s’érigent d’eux-mêmes en une « Assemblée nationale » qui deviendra Assemblée nationale constituante le 9 juillet 1789.

Le 22 mai 1790, l’Assemblée Constituante adopte un décret comportant neuf articles « concernant le droit de faire la paix et la guerre ». Cette décision intervient au terme d’un long débat lié à un incident diplomatique et politique entre la Grande-Bretagne et l’Espagne durant l’été 1789, connu sous le nom de « crise de Nootka ». La baie de Nootka se situe sur la côte ouest de l’île de Vancouver, dans la région Nord-Ouest Pacifique de l’Amérique du Nord, faisant partie aujourd’hui de la province canadienne de Colombie-Britannique. Entre la Grande-Bretagne et l’Espagne existent à l’époque de constantes tensions portant sur les revendications de souveraineté et les droits de navigation et de commerce le long des côtes du Pacifique et à l’été 1789, les Espagnols capturent quatre navires anglais, emprisonnent les équipages britanniques et prennent officiellement possession au nom de l’Espagne de toute la côte nord-ouest. La Grande-Bretagne demande réparation, l’Espagne refuse et la guerre se profile entre les deux pays.

En vertu du « pacte de famille » liant les Bourbons, Louis XVI se retrouve du côté de l’Espagne qui lui demande son soutien. Ayant échoué dans une tentative de médiation entre les deux puissances européennes et craignant le déclenchement d’une guerre, le roi veut mobiliser la Marine et demande à la Constituante de voter des subsides, un « secours », pour la Marine. Le débat qui s’engage à la Constituante le 15 mai 1790 va bien au-delà de la demande initiale du roi et débouche sur une question constitutionnelle que l’on peut formuler ainsi : la nation doit-elle déléguer au roi l’exercice du droit de la paix et de la guerre ?

Le débat vit s’opposer Mirabeau pour qui ce droit ne pouvait appartenir qu’au roi, en tant que chef de l’exécutif, et Robespierre affirmant que ce droit devait revenir aux seuls représentants de la nation. Vingt-deux projets de décret furent proposés et finalement, l’Assemblée Constituante adopta un texte de compromis confiant dans son premier article le droit de guerre et de paix au roi d’abord et à l’assemblée ensuite seulement :

« Art. 1. —  Le droit de la paix et de la guerre appartient à la nation. — La guerre ne pourra être décidée que par un décret du Corps législatif, qui sera rendu sur la proposition formelle et nécessaire du Roi, et ensuite sanctionné par Sa Majesté. »

Cependant, l’article 4 du décret reprit une idée développée par Robespierre, hostile aux subsides destinés à se lancer dans une guerre. Dans son discours du 15 mai 1790, Robespierre a proposé que l’Assemblée proclame que « la nation française contente d’être libre ne veut s’engager dans aucune guerre et veut vivre avec toutes les nations dans cette fraternité qu’avait recommandée la Nature ». Par cette déclaration de fraternité, Robespierre voulait éviter d’accroître les pouvoirs du roi. On retrouve cette préoccupation dans les articles 3 et 4 du décret du 22 mai 1790 :

Art. 3. — Dans le cas d’hostilités imminentes ou commencées, d’un allié à soutenir, d’un droit à conserver par la force des armes, le pouvoir exécutif sera tenu d’en donner, sans aucun délai, la notification au Corps législatif, d’en faire connaître les causes et les motifs ; et si le Corps législatif est en vacance, il se rassemblera sur-le-champ.

Art. 4. — Sur cette notification, si le Corps législatif juge que les hostilités commencées soient une agression coupable de la part des ministres ou de quelque autre agent du pouvoir exécutif, l’auteur de cette agression sera poursuivi comme criminel de lèse-nation ; l’Assemblée nationale déclarant à cet effet que la nation française renonce à entreprendre aucune guerre dans la vue de faire des conquêtes, et qu’elle n’emploiera jamais ses forces contre la liberté d’aucun peuple.

Ainsi, cette déclaration de paix au monde n’apparaît-elle qu’incidemment au détour de l’article 4, sans avoir le caractère d’une déclaration solennelle. Elle n’en porte pas moins la marque de Robespierre et sera reprise dans la Constitution du 3 septembre 1791, et ensuite dans le préambule de la Constitution de 1946, faisant ainsi partie du « Bloc constitutionnel » auquel se réfère la Constitution actuelle de la Ve République.

La révolution confrontée à la guerre

Le climat initial de paix voulu par l’Assemblée Constituante ne va malheureusement pas durer malgré l’accueil plutôt favorable de l’esprit de liberté qui règne en France, à la fois par les élites intellectuelles européennes et parfois même par des monarques se voulant « despotes éclairés ». Par ailleurs, l’empereur autrichien fait face à la menace turque et le roi de Prusse et Catherine II de Russie sont occupés à dépecer la Pologne.

Plusieurs événements vont changer la donne. La fuite du roi en juin 1791, son arrestation à Varennes ont pour effet de placer désormais le roi sous surveillance, son acceptation de la Constitution d’octobre 1791 ne suffisant pas à lever la défiance à son encontre. Le soupçon de complicité avec les souverains étrangers, déjà nourri par les liens entretenus par la reine Marie-Antoinette avec la cour d’Autriche, va se voir renforcé par la « déclaration de Pillnitz » rédigée en août 1791 lors d’une conférence entre l’empereur autrichien Leopold II et le roi Frédéric-Guillaume II de Prusse au château de Pillnitz en Saxe. Émus par le sort de Louis XVI et voyant chanceler en France le principe de l’autorité absolue, les souverains européens prirent conscience de la nécessité de se concerter pour conjurer la menace révolutionnaire. Ils étaient également sensibles aux arguments des émigrés leur demandant leur aide et leur intervention en France. Malgré les pressions du marquis de Bouillé, du Comte d’Artois, frère de Louis XVI, et de l’ancien ministre Calonne, la déclaration de Pillnitz n’annonce pas l’entrée en guerre immédiate contre la France. Elle n’en manifeste pas moins un soutien au roi de France en des termes inacceptables pour les révolutionnaires. En voici le texte daté du 27 août 1791 :

Sa majesté l’Empereur, et sa majesté le roi de Prusse, ayant entendu les désirs et les représentations de Monsieur et de monseigneur le Comte d’Artois, se déclarent conjointement qu’elles regardent la situation où se trouve aujourd’hui le roi de France comme un objet d’un intérêt commun à tous les souverains de l’Europe. Elles espèrent que cet intérêt ne peut être méconnu par les puissances dont le secours est réclamé, et qu’en conséquence elles ne refuseront pas d’employer, conjointement avec leurs dites majestés, les moyens les plus efficaces relativement à leurs forces pour mettre le roi de France en état d’affermir dans la plus parfaite liberté les bases d’un gouvernement monarchique, également convenable aux droits des souverains et au bien-être de la nation française. Alors, et dans ce cas, leurs dites majestés, l’Empereur et le roi de Prusse sont résolues à agir promptement et d’un mutuel commun accord avec les forces nécessaires pour obtenir le but proposé en commun. En attendant, elles donneront à leur troupes les ordres convenables pour qu’elles soient à portée de se mettre en activité.

À partir de 1792, les émigrés s’organisent à l’étranger et réunissent à Coblence l’armée des princes ; ils n’ont de cesse de mettre en garde les souverains étrangers contre la contagion révolutionnaire et les incitent à intervenir.

Non seulement l’idée de guerre a progressé dans les esprits, mais elle fait désormais l’objet de débats à l’Assemblée législative qui vont diviser profondément les révolutionnaires. Chez les Feuillants, partisans de la Constitution de 1791, monarchistes constitutionnels qui constituent le gouvernement, la guerre est perçue comme une menace pour les acquis de la révolution ; mais pour les militaires autour de La Fayette, une guerre victorieuse pourrait renforcer l’autorité du roi. Pour les Girondins qui veulent aller plus loin en matière de démocratie et continuer la révolution, il est nécessaire d’être ferme face aux monarques étrangers ; ils veulent mettre le roi au pied du mur à l’Assemblée sur la question des rassemblements des émigrés.

Cette question va justement permettre au roi un double jeu qui va conduire à la déclaration de guerre du 20 avril 1792. Les débats de novembre 1791 contre les rassemblements d’émigrés et de janvier 1792 enjoignant l’empereur Leopold II à agir contre les émigrés donnent l’occasion aux Girondins de défendre l’idée d’une guerre contre les rois en réponse à la menace de guerre des rois contre la France. Le roi, qui a d’abord mis son veto aux décrets visant les émigrés et les prêtres réfractaires, fait volte-face en décembre 1791 en approuvant un décret visant l’un des princes rhénans et en ordonnant à ce prince de chasser les émigrés de ses possessions. Louis XVI s’engage ainsi dans une politique belliqueuse dont il espère secrètement qu’elle amènera l’empereur Leopold II à intervenir.

Durant toute la période, Robespierre qui ne siège pas à l’Assemblée législative, essaie depuis les clubs à l’extérieur de l’Assemblée de s’opposer au courant favorable à la guerre : il voit dans la guerre un piège pour les forces révolutionnaires, il redoute aussi bien la défaite qui mettrait fin à la révolution que la victoire qui mettrait en avant des généraux aspirant à la dictature militaire. Et il rejette l’idée d’exporter la Révolution par les armes.

La suite va pourtant voir le renvoi des ministres feuillants et la constitution d’un gouvernement girondin favorable à la guerre pour défendre la Révolution ; chez les Feuillants, La Fayette est également favorable à la guerre mais pour des raisons opposées à celles des Girondins, pour renforcer le pouvoir royal. En nommant des ministres girondins, Louis XVI joue la politique du pire : s’il souhaite la guerre, c’est pour la perdre et voir les armées étrangères le rétablir dans ses prérogatives.

Le 20 avril 1792, le roi propose de déclarer la guerre au « roi de Bohème et de Hongrie », c’est-à-dire à Leopold II qui n’a pas encore été formellement couronné empereur. 750 députés votent pour et seulement 7 contre.

La guerre de 1792 et ses conséquences

Les débuts de la guerre sont catastrophiques. L’armée française est totalement désorganisée suite aux défections massives des officiers issus de la noblesse, elle connaît défaite sur défaite. En juillet 1792, la Prusse entre en campagne aux côtés des Autrichiens, les Prussiens s’apprêtent à marcher sur Paris, l’Assemblée proclame « la Patrie en danger » le 11 juillet 1792.

Dans le but d’intimider Paris, le chef de l’armée prussienne, le duc de Brunswick, adresse au peuple parisien une proclamation datée du 25 juillet 1792. Ce « Manifeste de Brunswick » ordonne aux habitants de « se soumettre sur le champ et sans délai au roi », et au cas où « il est fait la moindre violence, le moindre outrage à Leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale », il menace d’une « vengeance exemplaire et à jamais mémorable en livrant la ville de Paris à une exécution militaire et à une subversion totale ». Inspiré par des émigrés ayant fui la Révolution, ce texte a totalement raté son objectif, il a au contraire contribué à radicaliser la Révolution Française, la guerre devenant une lutte à mort entre la Révolution et la contre-révolution.

Dès sa parution à Paris, le manifeste déclenche un formidable sursaut révolutionnaire qui aboutit à l’assaut sur les Tuileries le 10 août 1792. Louis XVI est déchu du pouvoir par l’Assemblée, puis incarcéré à la prison du Temple en attente de son procès. Les « massacres de Septembre » s’inscrivent dans le même contexte de radicalisation et de panique face à l’invasion étrangère.

Après la journée du 10 août, les Prussiens ont envahi sans difficulté l’est de la France. Le 23 août, la garnison de Longwy capitule sous la pression de la population effrayée par les bombardements et le 2 septembre, Verdun capitule à son tour presque sans résistance. Le 20 septembre 1792, lors de la bataille de Valmy, les troupes françaises battent les armées coalisées et sauvent la Révolution Française in extremis de l’invasion étrangère. Le lendemain, la République est proclamée.

La guerre commencée en 1792 a finalement profité à la Révolution alors que ses initiateurs, en premier lieu Louis XVI mais aussi La Fayette en furent les victimes, entrainant dans leur chute les monarchistes constitutionnels. En revanche, la guerre a donné une dimension nouvelle à la révolution, en développant le sentiment national et en relançant le mouvement révolutionnaire.

Au plan européen, la Révolution française remet en cause l’ancien ordre des choses et dénie toute légitimité à l’absolutisme. La guerre lui permettra d’apparaître comme émancipatrice, mais aussi, très vite, de devenir conquérante. 1792 inaugure une longue période de conflits qui va durer vingt-trois ans jusqu’à la chute de Napoléon.

Les guerres menées par la Convention, puis par le Directoire, le Consulat et l’Empire ont fait de la France nouvelle une puissante conquérante qui n’a pas tenu les engagements de la Déclaration de 1790. Les guerres successives ont débouché sur des traités de paix sanctionnant des victoires et l’hégémonie française sans jamais aucune préoccupation de paix durable. Le pouvoir croissant de Bonaparte, né des guerres, illustre les craintes qu’avait exprimées Robespierre : la guerre est une menace pour la Révolution.

Tout en se voulant universaliste, la Révolution française n’a pas su réfléchir aux conditions nécessaires pour l’émancipation des peuples ; elle n’a pas réfléchi à la paix autrement que dans les catégories du rapport de forces et de l’hégémonie militaire. Le seul révolutionnaire à avoir développé une réflexion un tant soit peu « pacifiste » est Robespierre. Il nous apparaît nécessaire de faire en guise de conclusion la synthèse de cette réflexion.

Robespierre et la paix

Nous l’avons vu, Robespierre a été l’inspirateur de la Déclaration de paix au monde de mai 1790 : lors des débats, il refusait que la France se lance dans une guerre qui ferait le malheur des peuples et exigeait en revanche que la France proclame qu’elle avait renoncé à tout esprit de conquête et qu’elle ne se battrait que si elle était attaquée. Il fit ainsi jaillir une idée qu’il reprit sans cesse jusqu’à sa mort, celle de la responsabilité de la France révolutionnaire vis-à-vis des autres peuples.

Robespierre a dès le départ voulu conjurer le risque de guerre par une politique de prudence : il préconisait que la nation soit prête à se défendre tout en évitant de se lancer dans des aventures militaires susceptibles de mettre en danger l’existence même du nouveau régime. Pour lui, la guerre n’est pas le moteur de la dynamique révolutionnaire et il refuse la guerre de conquête.

Lors des débats de 1791 et 1792, les propos de Robespierre témoignent d’une prise de conscience aigüe des multiples dangers de la guerre. À qui profite-t-elle ? « La guerre est bonne pour les officiers, les ambitieux, les agioteurs, les ministres, le pouvoir exécutif dont elle augmente l’autorité, la popularité, l’ascendant ; bonne pour la coalition des nobles, des intrigants, des modérés qui gouvernent la France ».

Il réclame le contrôle des finances publiques, souligne les dangers du « césarisme » et redoute le risque de coup d’État rendu possible par l’ascendant des généraux sur leurs troupes et l’obéissance passive entretenue par l’esprit militaire. Il refuse l’idée d’exporter la Révolution par les armes : « C’est par le progrès de la philosophie et par le spectacle du bonheur de la France que vous étendrez l’empire de notre révolution, et non par la force des armes et par les calamités de la guerre ».

Une fois la guerre déclarée, Robespierre préconise de transformer la nature de la guerre : « en faire la guerre des peuples contre la tyrannie » ; mais il ne faut pas brusquer les peuples : « on peut aider la liberté, jamais la fonder par l’emploi d’une force étrangère… Ceux qui veulent donner des lois les armes à la main ne paraissent jamais que des étrangers et des conquérants ».

En 1793, Robespierre plaide pour réussir la guerre défensive, la seule guerre légitime à ses yeux. À partir du printemps 1794, Robespierre n’a de cesse de mettre en garde contre ce qu’il appelle les dangers de la victoire. À la veille de sa mort, le 8 thermidor, il déclare dans un discours prophétique : « La victoire ne fait qu’armer l’ambition, éveiller l’orgueil et creuser de ses mains brillantes le tombeau de la République. Qu’importe que nos armées chassent devant elles les satellites armées des rois, si nous reculons devant les vices destructeurs de la liberté publique ? […] Laissez flotter un moment les rênes de la Révolution, vous verrez le despotisme militaire s’en emparer et le chef des factions renverser la représentation avilie ».

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La Révolution française a posé des jalons sur la question de la Paix. La Déclaration de 1790 a gardé jusqu’à aujourd’hui sa valeur constitutionnelle. Elle a aussi, notamment par la voix de Robespierre, réfléchi à la nature des guerres et s’est posé la question de leur légitimité.

Mais dans l’ensemble, elle n’a pas été en mesure de se dégager de la culture de guerre, c’est-à-dire de l’idée de conquête et d’hégémonie par la force. Robespierre en a pressenti les dangers mais les années napoléoniennes ont anéanti les réflexions les plus progressistes sur la guerre.

La réflexion sur la paix, sur les conditions nécessaires à la paix reste embryonnaire ; il faudra attendre la seconde moitié du XXe siècle pour voir éclore l’idée de culture de paix – une idée qui remet en cause les fondements de l’ordre social actuel et dont le potentiel est proprement… révolutionnaire !

Alain Rouy