Vivifiante résurrection d’un opéra baroque occitan

Daphnis et Alcimadure (1754) de Mondonville

Où on évoquera La Fontaine, Rousseau, Clémence Isaure, deux Louis (XV et XVI), Rameau et des Bouffons, un loup et des moutons, l’Amour et les Passionset une musique sémillante

Sortons des sentiers musicaux battus et faisons culture buissonnière en écoutant l’enregistrement récent d’une œuvre rare du XVIII° siècle. L’opéra baroque français a donné lieu depuis quelques lustres à des découvertes, recréations, productions, enregistrements multiples, preuve d’une curiosité du public renouvelée. Après une série de concerts, la parution en coffret de la « pastorale languedocienne » de Jean-Joseph Cassanea de Mondonville (1711 – 1772), Daphnis et Alcimadure participe avec bonheur de cette veine lyrique qui enrichit notre connaissance de l’histoire de l’opéra en France au temps de Rameau. Sa particularité ? Alors que le bref Prologue est écrit en français, le livret est composé en langue occitane, propre à traduire selon le musicien « cette douceur et cette naïveté tendre qui se prête si bien à l’expression du sentiment ». 

Frontispice de l’édition originale.  

Les œuvres de Mondonville, violoniste et compositeur né à Narbonne sortent depuis quelques décennies d’un injuste oubli grâce à plusieurs enregistrements. Pour se limiter à sa production lyrique, on doit à Marc Minkowski, William Christie, Gaétan Jarry, Gyorgy Vashegyi d’admirer ses Grands Motets. Trois de ses opéras sont aisément accessibles au disque, Isbé sous la baguette du chef hongrois précédemment cité qui fait tant pour la diffusion d’opéras français méconnus, Les Fêtes de Paphos célébrées par Christophe Rousset, et singulièrement Titon et l’Aurore qu’unissait Marc Minkowski. En 2021, salle Favart, le metteur en scène Basil Twist a su avec force moutons gambadant exalter l’agreste alacrité de cette pastorale portée par les Arts florissants sous la direction du toujours vert William Christie (multidiffusions en février sur Mezzo). On se prend à souhaiter pareil sort pour notre bucolique baroque. 

Le livret de Daphnis et Alcimadure est inspiré d’une fable de La Fontaine (XII, 24). 

 Jadis une jeune merveille

Méprisait de ce Dieu [Amour] le souverain pouvoir ;

               On l’appelait Alcimadure :

Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,

Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure

              Et ne connaissant autres lois

Que son caprice ; au reste égalant les plus belles,

               Et surpassant les plus cruelles […]

Le jeune et beau Daphnis, Berger de noble race,

L’aima pour son malheur : jamais la moindre grâce

Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,

Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.

Las de continuer une poursuite vaine,

               Il ne songea plus qu’à mourir.

Mais l’amour ne saurait pour Mondonville demeurer continûment cruel ou fatal. Chez La Fontaine, le dénouement se révèle doublement dramatique : « Daphnis mourut d’amour », et l’Amour insulté accable « l’insensible » qui « au Styx descendue » se heurte à son tour au dédain du berger. La pastorale lyrique s’avère plus douce et plus aimable. Certes, la belle se révèle longtemps cruelle ; certes, l’amant cherche à mourir. Mais sa victoire contre un loup qui ravage les troupeaux et menace la jeune fille et la ruse de son frère prétendant Daphnis mort ont raison des rigueurs d’Alcimadure. Elle consent à aliéner sa liberté et se rend à la toute-puissance du petit dieu d’amour : « Lou dieu nenet és un embelinayre » ! 

La pastorale de Mondonville est créée à Fontainebleau, résidence d’automne de Louis XV et de la Cour, le 24 octobre 1654. On célébrait par force divertissements et réjouissances la naissance deux mois plus tôt. du Duc de Berry, futur Louis XVI. On ne saurait en ces temps de réjouissances tuer deux amants et tout doit finir par des chants et des danses. L’accueil est triomphal et échappe aux polémiques qui font rage autour de la musique lyrique.  En ce milieu du XVIII° siècle, l’opéra est en effet affaire politique. Nous sommes en plein cœur de la Querelle des Bouffons qui a éclaté en août 1752 opposant partisans de l’opéra français à ceux de l’opéra italien à l’occasion de la représentation à Paris de La Servante maîtresse (La Serva padrona, le titre italien s’impose) de Pergolèse. Dans sa lette sur la Musique française, publiée un an plus tard, Jean-Jacques Rousseau, lui-même compositeur et qu’on a connu mieux inspiré, prend fait et cause en faveur de l’opéra italien et contre le grand Rameau. Il fustige notamment l’emploi de la langue française, « peu propre à la poésie » et mal faite pour être mise en musique :  «Je crois avoir fait voir qu’il  n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible ; que le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue; que l’harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d’écolier ; que les airs français ne sont point des airs ; que le récitatif français n’est point du récitatif ». L’auteur des Confessions se ravisa vingt plus tard. Mondonville et son Daphnis ne subirent pas les foudres des critiques, non seulement en raison du charme de la partition qui marie tendresse et alacrité, de la douceur des sentiments, mais aussi à cause de l’usage de la langue occitane, proche par son rythme, son accentuation et sa musicalité, de l’italien. Les contemporains la louèrent comme une « nouveauté piquante à l’opéra ». Succès absolu : quoique défenseur de l’opéra français et proche de Rameau, Mondonville avait su parer son opéra de l’esprit brillant des Italiens. Le genre même de la pastorale ne trouve-t-il pas sa source théâtrale dans l’Aminta (1573) du Tasse, favola boschereccia ? 

Portrait de Mondonville par Quentin La Tour

Deux siècles passèrent. Rendons à Maillard (Jean-Christophe) ce qui lui revient. Le musicologue, flutiste et joueur de musette français, disparu en 2015, a le premier redonné vie à la partition de Mondonville (1981). Le maitre d’œuvre de l’enregistrement présent, Jean-Marc Andrieu, lui rend justement hommage dans le remarquable livret d’accompagnement. Mais par le travail d’édition, l’acuité des recherches et de restitution, l’inventivité documentée de l’instrumentation, et par la grâce des interprètes, c’est une recréation lyrique, une résurrection musicale qui sont aujourd’hui offertes, rafraichissant et égayant nos oreilles.

On ne saurait ici détailler les agréments de cette œuvre, ses audaces aussi. Frappent à la fois son élégance et sa vivacité, servies par un orchestre Les Passions, riche de couleurs et de rythmes variés. Quelques exemples pour vagabonder au gré des épisodes. Le Prologue en français fait apprécier la voix d’Hélène Le Corre : elle prête la distinction de son timbre et la souplesse de sa ligne de chant à la poétesse mythique Clémence Isaure qui ose cet hymne paradoxal à l’inconstance : « Pour que l’amour soit durable et charmant / Il faut au sentiment joindre le badinage / Et qu’un fidèle amant / Ait l’enjouement / D’un cœur volage ». Allier à la rime fidélité et amusette, c’est là une liaison bien dangereuse… et savoureuse. Et placer le récit des amours occitanes de nos bergers sous le patronage de la fondatrice (ou restauratrice) des Jeux floraux toulousains justifie habilement l’usage de la langue d’oc de la pastorale. 

Notre fable bocagère se place d’emblée sous le signe mélancolique du désespoir amoureux. « Hélas ! pauret, que farey-jou ? Tant m’a blassat lo dieu d’amou […] / Soufri la péno la pu duro. »1. Daphnis va décliner sa souffrance dans plusieurs airs, dont on admire la simplicité naïve et le caractère touchant, mais aussi la diversité des modulations dolentes. Le haute-contre François-Nicolas Geslot évite un double piège, celui de la monotonie en construisant une évolution et celui de la mièvrerie – présente dans quelques métaphores fades – par la clarté de la projection, la douceur du timbre et un investissement intègre dans le rôle ingrat de l’amant épris et méprisé. Ainsi, l’églogue élégiaque « Poulido pastoureo » harmonise galamment tendresse et tristesse. Dès l’air d’entrée d’Alcimadure « Gazouillats, auzelets » l’auditeur tombe sous le charme des délicieuses roucoulades d’Elodie Fonnard. On ne cantonnera pas le talent de la soprano à ces plaisantes imitations de la nature dont raffolaient les Anciens. Elle fait de son personnage une femme frémissante, refusant l’aliénation de l’amour. « Laysso me moun indiferencço » et la fin de l’oeuvre dessinent un portrait de jeune fille délicat et complexe. Hors des conventions, Janet, frère de l’héroïne, apparait comme le véritable maitre de l’action dont il précipite et varie les péripéties. Il préfigure par son bon sens, son pragmatisme, sa jovialité et une forme de bouffonnerie bravache bien des personnages d’opéras à venir. Fabien Hyon, voix harmonieuse de bariténor dirait-on aujourd’hui, lui confère verve et bonhomie. L’éloge sonnant et tonnant de la guerre « Rés n’estan bel ni tan gran qu’un armado » constitue un morceau de bravoure réjouissant :  chanteur, onomatopées, cordes survitaminées et percussions toniques font résonner les échos des batailles sur les riants paturages, dans un tintamarre joyeux où se glisse une flatterie courtisane pour le Roi spectateur. Ainsi interprétée, « Ah Dieu ! que la guerre est jolie »2

Nous admirons la palette sonore d’un orchestre sur instruments anciens : ils savent donner à cette musique une saveur et une fraicheur, notamment dans les danses nombreuse (gigues, menuets…) qui émaillent l’œuvre. Les Tambourins, d’origine provençale, renforcent le caractère méridional de l’opéra. Les Chœurs de chambre Les Eléments dont on fête les 25 ans, toujours sous la direction de Joël Suhubiette, font chanter les personnages populaires avec jovialité. Une curiosité pittoresque. Le livret et la musique nous invitent à une chasse au loup, propre à surprendre et à ravir le public royal. On goûte la « couleur locale » et la fantaisie qu’offre dans l’élégie pastorale l’intrusion de ce pseudo-réalisme guerrier. Le péan burlesque que conduit Janet « Frapén dal pé, baten la ma » couronne cet épisode valeureux. 

Ultime plaisir de cette musique qu’on aurait tort de croire facile : bien des airs restent gravés dans notre mémoire N’oublions pas que le divertissement de Cour s’adresse à un public cultivé, féru de musique et de nouveauté, exigeant, qu’il faut savoir étonner et charmer. Y parvenir aujourd’hui encore prouve l’art accompli du mélodiste. Réjouissons-nous ! Daphnis et Alcimadure vient de renaitre : « Benéts, mous jantis coumpagnous / L’amour ayci fa sa demouro / Dansats, sautas, trémoussats bous/  /  ».3

Jean Jordy

  1. Outre la traduction française, le livret propose deux graphies différentes du dialogue occitan, l’une est la graphie normalisée, la seconde reproduit fidèlement le texte de la partition éditée par Mondonville. Les citations de l’article reproduisent la graphie originelle.
    ↩︎
  2.  « Ah Dieu ! que la guerre est jolie / Avec ses chants ses longs loisirs », Apollinaire, L’Adieu du cavalier in Calligrammes, Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916).
    ↩︎
  3. « Venez mes gentils compagnons / L’amour ici fait sa demeure / Dansez, sautez, trémoussez-vous »

    ↩︎

Daphnis et Alcimadure.  Elodie Fonnard : Alcimadure, soprano ;  François-Nicolas Geslot : Daphnis, haute-contre ; Fabien Hyon : Jeanet, taille ; Hélène Le Corre : Clémence Isaure, soprano 

Le Chœur de Chambre Les éléments dir : Joël Suhubiette ; L’Orchestre Les Passions 

Jean-Marc Andrieu, direction. 2 CD Ligia.