In memoriam Guy Goffette, par Hédi Kaddour

Le poète, écrivain et éditeur Guy Goffette, spécialiste de Verlaine et de Rimbaud, nous a quittés ce 28 mars. Son ami Hédi Kaddour, romancier et poète comme lui, lui rend hommage dans Commune en se remémorant quelques émouvants instants partagés.

In memoriam Guy Goffette

28 mars 2024 : mort du grand Guy Goffette. Chaque fois qu’on me demande de parler d’un récent défunt, j’ai l’impression d’en être à l’appel des morts, comme Charlus dans Le Temps retrouvé : « Hannibal de Bréauté, mort ! Antoine de Mouchy, mort ! Charles Swann, mort ! Adalbert de Montmorency, mort ! Boson de Talleyrand, mort ! Sosthène de Doudeauville, mort ! »

Mes morts à moi n’ont pas de particule, mais ils ont souvent une œuvre.

Pendant toute une période, nous nous appelions au téléphone pour nous entrelire nos pages de la semaine. Guy avait une oreille de musicien, et il créait moins par les mots que par le rythme.

Quand il habitait dans le quartier des Halles, je passais aussi certains soirs chez lui et nous allions dîner d’une omelette et d’une bière dans un restaurant du coin, parlant de littérature jusqu’à pas d’heure. Son appartement était un beau capharnaüm à bouquins empilés contre les murs.

La cage de son escalier était peinte à la chaux. Une amoureuse éconduite avait écrit son désespoir au rouge à lèvres sur les murs. J’avais aidé Guy à effacer les inscriptions.

Je lui dois beaucoup de corrections, dont la suppression d’un hiatus dans l’incipit de Waltenberg : « Le geai a cessé de crier et Hans a une pointe de sabre sur le ventre. » devenu : « Le geai a cessé de crier. Hans a une pointe de sabre sur le ventre. »

Il avait eu une vie très haute en couleurs et je le poussais à en rédiger les chapitres. Il va me manquer, de même que ces livres non écrits.

Il m’arrivait aussi de le récupérer dans son bureau chez Gallimard et d’aller à pied avec lui jusqu’au Forum des Halles, en longeant les quais à grandes enjambées. Les bouquinistes ralentissaient évidemment notre trajet. Ancien libraire, il ne s’en laissait pas conter par eux et obtenait des rabais qui les faisaient parfois hurler à la mort. Il avait pendant longtemps fait des voyages en Roumanie d’où il revenait avec de belles éditions originales de livres français, achetées sur les marchés de ce pays dont la bourgeoisie fut longtemps francophile et francophone. À la frontière, il choisissait une douanière plutôt qu’un douanier… Il la baratinait jusqu’à ce qu’elle lâche « Escroc sentimental » et l’exonère de droits d’exportation.

Quand il dirigeait la collection « Poésie » chez Gallimard, il avait émis un avis réservé à la publication du Mausolée de Hans Magnus Enzensberger traduit par Maurice Regnaut. Il avait cependant eu l’honnêteté de dire que je le recommandais fortement et que j’étais prêt à en rédiger la préface. Le livre fut publié.

La dernière image que j’ai de lui, celle que je garderai, date du Marché de la poésie, place Saint-Sulpice. Au centre de l’allée principale, il bavardait avec quelques amis. Nous nous étions embrassés et avions échangé de petites nouvelles. Il s’appuyait sur une canne.

Hédi Kaddour