Deux sans barreur Dirk Kurbjuweit

Deux sans barreur, Dirk Kurbjuweit

Le roman Deux sans barreur, de Dirk Kurbjuweit, publié en France en 2005 (éditions Autrement), narre une amitié fusionnelle et propose à travers elle une double métaphore, celle de la complexe réunification allemande et celle de la vie même.

Ce livre souffre d’un défaut initial que certains jugeront rédhibitoire : deux garçons, Johan et Ludwig, déjà liés par une amitié profonde, décident de devenir jumeaux. Mettons. Rien sur la genèse de cet étrange fantasme, rien sur la façon dont il se matérialise, à savoir  la constitution d’une paire de rameurs soudés entre eux et interdépendants, car le deux sans barreur est certainement le seul sport en double qui exige de l’un et de l’autre non seulement une complémentarité (bâbord et tribord) mais une véritable unité, où le poids autorisé est le poids des deux, où l’effort se doit d’être symétrique. On acceptera, ou pas, que l’auteur se soit donné ce point de départ au lieur de l’avoir produit.

On risque d’autant plus de ne pas l’accepter qu’il se livre à un autre escamotage, pleinement assumé celui-là et matérialisé par une ligne de points de suspension. Car si les deux garçons deviennent amis à l’âge de douze ans et se veulent jumeaux cinq ans plus tard, ce temps de latence dont il ne nous est rien dit correspond à la période où l’Allemagne se réunifie. Les rares et discrètes allusions à la géographie des lieux permettent de deviner qu’on est dans le Brandebourg, avant puis après la réunion des deux entités allemandes longtemps séparées. Et il est peu probable que Dirk Kurbjuweit, rédacteur en chef adjoint du Spiegel et observateur attentif de la société allemande, soit resté insensible à cette métaphore.

Difficile en effet de ne pas voir dans ces deux-là, le jeune Allemand raisonnable qui raconte l’histoire et Ludwig, le turbulent et séduisant borderline, toujours dans l’excès et dans l’outrance, la transposition d’une dualité toute germanique entre la sensibilité passionnée et l’entendement organisateur.

Mais il y a davantage : Ludwig habite avec ses parents et sa sœur une maison sale et désordonnée, à côté de la pile d’un pont gigantesque. Des camions passent continuellement, et parfois une personne saute pour se suicider et atterrit dans le jardin. Un ouvrier serait enseveli dans la pile du pont. Tout un univers onirique, plein de morts et de démesure, se dessine, dans lequel les deux amis évoluent : Ludwig menant la danse, Johann le suivant, comme une réactivation des trolls et des lutins facétieux chers au folklore germano-scandinave.

De fait, les deux amis « adoptent » un suicidé, dont Ludwig devine le drame : un paysan fou de solitude. Ils le cachent puis l’immergent, dans une cérémonie privée qui contribue à sceller leur entente fusionnelle. Mais l‘acte qui les réunit, par-delà les contraintes de l’entraînement, est  la lente et laborieuse remise en service d’une vieille moto, dans l’atelier en forme d’antre du père taciturne de Ludwig.

Dans cet univers de mécanique et de ciment, où il n’est jamais question de désir et encore moins d’amour, où la sexualité apparaît comme un simple besoin secondaire, voire comme un moyen, la seule finalité semble être la performance sportive et, éventuellement, le triomphe de la gémellité fusionnelle. Or le fait est que ce n’est pas comme cela que les choses vont se passer.

Car si au bout du compte, Johann, l’élément modérateur du duo, finit par vivre une vie à peu près normale d’adolescent, il le fait moyennant une énorme tromperie, dans la mesure où il couche en cachette avec la sœur de Ludwig. Parallèlement, une différenciation physiologique s’opère, Ludwig ne parvenant plus à se satisfaire du régime alimentaire qui lui permettrait de garder le poids réglementaire, ce qui oblige Johann à se forcer à maigrir pour que le poids des deux soit maintenu. Un sacrifice à leur gémellité qui se paiera en définitive très cher.

L’échec ultime de la fusion gémellaire va conduire au drame final, libérateur en un certain sens pour Johann.

La grande singularité de ce roman, et là encore certains pourront parler de défaut, c’est la profusion de détails peu significatifs, d’anecdotes qui n’éclaircissent rien, cette surabondance de notations anodines qui ont finalement l’air d’être là pour noyer le poisson, alors que le flou est entretenu sur le père de Ludwig, ce personnage vaguement inquiétant qui semble bien cacher quelque chose. Sauf que cette profusion de détails laconiques et ce flou, c’est peut-être la vie elle-même, dans son étrangeté et sa complexité, ouverte à toutes les interprétations. Et que le fantasme de gémellité renvoie au drame structurel de l’unité allemande, réalisée dans la douleur, et au-delà, à nos propres fantasmes.

Jean-Michel Galano