Tassis Christoyannis : « Le chanteur lyrique porte des énergies sacrées »

Le baryton grec Tassis Christoyannis conduit dans son pays, en France et partout dans le monde une splendide carrière d’interprète lyrique, tant sur la scène des opéras qu’en récital ou dans les studios d’enregistrement. Il vient de prendre de nouvelles responsabilités culturelles à Athènes. Et il révèle au cours du généreux entretien qu’il nous a accordé – plus d’une heure et demie ici abrégée – un autre aspect moins connu de son activité musicale. Généreux, le terme qualifie au mieux un artiste curieux, profond, gourmand de textes et de musiques qui fait de son métier un sacerdoce, de son rôle de passeur un serviteur de la beauté qui ouvre sur la transcendance. Rencontré dans le foyer du Théâtre du Capitole de Toulouse où il interprétait un saisissant Golaud dans Pelléas et Mélisande de Debussy, il parle de poésie, de chant, de Dieu avec la même pénétrante ferveur. Loin des attendus d’un entretien traditionnel, une rencontre qui élève. 

Commune. Vos activités et votre répertoire sont d’une telle variété que je ne sais par où commencer.  Peut-être par des félicitations pour votre récente nomination de directeur artistique du Théâtre Municipal de Musique l’Olympia Maria Callas ainsi que des Ensembles musicaux d’Athènes. En quoi consiste cette nouvelle responsabilité dans votre pays ? 

Tassis Christoyannis. Le mandat m’est confié pour une durée de 3 ans, éventuellement reconductible. Cette nomination était inattendue, même si beaucoup ont la gentillesse de la trouver normale. Je n’ai aucune expérience de gestion. Mais le Maire d’Athènes qui m’a sollicité m’a dit que j’étais sans doute la personne juste au bon endroit. J’ajoute une raison sentimentale. Mon père a été le directeur administratif de ce lieu qui était celui de l’Opéra d’Athènes avant qu’il ne soit hébergé dans le centre culturel de la fondation Stavros-Niarchos. Je suis né, j’ai grandi dans ce lieu. J’ai débuté dans ce théâtre qui pour l’immense majorité des grecs reste l’Opéra. Me voici désormais en charge d’une fonction évidemment difficile, mais aussi fascinante. Le chanteur d’opéra est responsable de sa seule prestation. Le Directeur d’un théâtre a une autre exigence. D’autant plus que cette structure doit intégrer un orchestre symphonique, un chœur, un orchestre folklorique, un jazz-band, du théâtre, des ensembles musicaux municipaux. Je dois gérer tous ces artistes et construire un projet collectif pour offrir au public une programmation diversifiée et à taille humaine compte tenu de la jauge de l’Olympia qui est de 713 places. Et je tiens à offrir aux artistes grecs une présence qu’ils n’ont pas nécessairement à l’étranger. L’Olympia doit leur ouvrir cette opportunité, cette chance, même si nous allons très vite faire appel aussi à des artistes étrangers. Et je suis très impatient d’annoncer la prochaine saison en septembre. 

Commune. Pourrez vous continuez votre carrière de chanteur ? 

Tassis Christoyannis. C’était une des conditions de mon accord avec le Maire. Je suis chanteur et je resterai un chanteur actif. L’organisation est complexe, mais j’y parviens. Et je chanterai aussi à l’Opera d’Athènes, par exemple Agamemnon dans la production d’Aix-en-Provence d’Iplhigénie en Aulide de Gluck, ou Aleko de Rachmaninov, et Rigoletto. Et je vais chanter à Berlin Madame Butterfly [rôle de Sharpless] à Berlin, Traviata à Genève [Germont]. Et des enregistrements pour le label du Palazzeto Bru Zane. Et j’ai des projets passionnants avec le Capitole de Toulouse. 

Tassis Christoyannis dans Pelléas et Mélisande, mise en scène Eric Ruf
©Mirco Magliocca

Commune. Vous êtes donc grec et un de nos meilleurs chanteurs lyriques français. Comment êtes-vous parvenu à marier ces deux cultures et à porter à un si haut degré le génie de la langue française ? 

Tassis Christoyannis. Ma relation avec la langue française a été à la fois précoce et continue A l’école, on étudiait le français. Pendant neuf ans, j’ai étudié à l’Institut français. J’ai même obtenu le certificat pour enseigner le français. Ma mère aimait cette langue, et ses chansons. Nous avions des disques d’Édith Piaf, d’Aznavour, d’Yves Montand. Puis alors que je chantais dans la troupe de l’opéra de Düsseldorf et que lassé par ce rythme insensé, je voulais abandonner, j’ai rencontré René Massis [baryton français]. Il m’a pris dans son agence et m’a reconverti au chant. J’ai passé une audition à Bastille pour le rôle de Figaro du Barbier… et on m’a pris pour celui d’Olivier de Capriccio de Strauss ! Voilà comment a commencé cette collaboration avec René Massis et la France et elle dure depuis près de 20 ans. Puis celle avec Benoît et Alexandre Dratwicki1 qui m’ont confié différents rôles dans des enregistrements et des concerts du Palazetto Bru Zane, pour le Centre de Musique baroque de Versailles et le centre de Musique romantique française. Et ils m’ont fait travailler la diction de la langue, pas seulement chantée, avec une exigence, une rigueur quasi impitoyable (sourire), et une telle confiance. Plus on est en relation avec une langue, plus on la travaille, plus on l’aime. Et j’éprouve un intense plaisir de pouvoir m’exprimer dans les fréquences de cette langue, et de cette culture, de cette façon de penser. J’ai été très heureux que Denis Podalydès, après le Falstaff de Verdi qu’il avait mis en scène m’écrive qu’il aimerait monter une pièce de théâtre, parlée donc, avec moi. J’ai cru rêver en lisant son mail !  

Commune. Cet amour pour la langue française vous le mettez au service de l’art de la mélodie française. Vous avez ainsi enregistré, souvent avec Jeff Cohen au piano, l’intégrale ou de riches anthologies de Mélodies d’Edouard Lalo, Benjamin Godard, Reynaldo Hahn, Saint Saëns, Gounod, Fernand de La Tombelle, Félicien David… Et les critiques et le public saluent votre excellence en ce domaine. D’où vous vient un tel appétit ou une telle gourmandise ? 

Tassis Christoyannis. Mon père parlait très bien le grec, en aimait toutes les subtilités, savait en apprécier les aspects les plus fins. Son frère était comédien et avait l’amour des textes. J’ai moi-même une passion pour la langue. J’adore l’étymologie par exemple. Quand on a cette passion pour la langue, pour les sons et les sens, la richesse polysémique des mots, on a un rapport intime avec la poésie.  Dans la mélodie, on est en harmonie avec la langue et la musique. Le chanteur produit des sons et c’est insuffisant. Dire des mots n’est pas suffisant non plus. Chanter une mélodie c’est opérer une osmose entre les deux. Adolescent, j’étais très sportif. Et j’étais et je reste très intéressé par la spiritualité. Et j’aimais danser aussi. S’opérait ainsi une harmonie entre le corps et l’esprit. Le chanteur d’opéra réalise ou s’efforce de réaliser cette synthèse. Présent sur scène physiquement, j’accède à un niveau supérieur. Un évêque auquel je confiais mon souhait toujours présent de devenir prêtre, m’a répondu : « Mais tu l’es déjà ! Ce que tu fais, c’est être un médium entre le haut et ce qu’on vit ici ». Un chanteur porte des énergies sacrées, c’est le moins qu’on peut dire. 

Commune. « Sacré », le mot est fort… 

Tassis Christoyannis. Je le sens comme cela. Voilà (sourire).

Commune. Ces compositeurs ne sont pas les plus connus – à l’exception de Gounod et Saint-Saëns – si on compare à Fauré, Debussy, Ravel, ou Massenet. Que diriez-vous pour défendre les œuvres de ces compositeurs plus confidentiels ? 

Tassis Christoyannis. J’ai moi aussi découvert ces compositeurs, grâce au travail de recherche scientifique que réalise le Palazetto Bru Zane. C’est d’une richesse et d’une variété remarquables et ces œuvres sont au moins dignes d’être écoutées. Et c’est souvent à moi qu’on confie cette chance parce que peut-être les artistes français, vivant dans cette langue, ne mesurent pas à sa juste valeur la richesse de leur propre culture. Un étranger – mais c’est une hypothèse – peut être plus sensible à ce trésor méconnu. 

Commune. Vous avez confié dans un entretien combien ce répertoire en français vous avait demandé un travail très précis pour mettre en bouche, en voix, la prononciation des poèmes choisis par les compositeurs. Pouvez-vous préciser ? 

Tassis Christoyannis. D’abord je lis le poème à l’intérieur de moi. Puis je le lis à haute voix, pour l’entendre. C’est seulement après que l’on passe à la musique. Cette méthode crée des étapes de construction, des strates de sens et d’émotions, suivant un peu la chronologie même de l’élaboration de l’œuvre, de l’émotion première du poète à la structure qu’il a voulu donner à son expression, pour faire partager cette émotion originelle. Et dans l’ouverture qu’il crée ainsi, l’interprète doit se glisser pour rendre sensible ce que lui-même éprouve. Quand Tassis chante, il exprime aussi une expérience de Tassis. Et c’est cette préparation qui permet au texte de passer en nous, à travers nous. 

Commune. Comment expliquez-vous dès lors qu’à travers une expérience personnelle intime, vous parveniez à trouver le sacré, pour reprendre le propos précédent ? 

Tassis Christoyannis.  C’est la divinité qui existe entre le sacré et nous, qui est indéfinissable. On ne peut pas la définir, mais on la sent. La vie est plus grande que nous. Et dans ce monde qui est autour de nous et en nous, on essaie par la langue et la musique d’atteindre une plénitude, inaccessible, mais dont on s’efforce d’exprimer une part. Je ne peux pas mettre mes expériences dans les mots. Je ne peux pas vous faire sentir en plénitude mes expériences. Mais le chant tente cela. 

Commune. Je vais me permettre de vous soumettre à une expérience que je n’ai jamais osée avec personne. Prenons L’Heure exquise de Verlaine mis en musique par Reynaldo Hahn (Je lui tends le poème photocopié) Qu’est ce qui rend l’interprétation de cette mélodie si difficile. Le néophyte penserait qu’il s’agit des notes aigües sur « bien aimé », ou « heure exquise ». Mais c’est bien plus que cela me semble-t-il ? 

Tassis Christoyannis. Vous évoquez les notes aiguës. Elles appartiennent au monde matériel. En essayant de trouver des solutions pour le problème matériel ou technique, on se trouve dans le monde spirituel ou métaphysique. Et on découvre une proposition métaphysique ou émotionnelle à laquelle on n’a pas du tout pensé. Dans cette mélodie précisément, nous avons choisi une tonalité qui est à la limite entre le baryton et le ténor. Pour ma voix, pour mon instrument, nous avons été obligés d’utiliser la voix mixte. Et ce choix nous a emportés dans une dimension de la mélodie qu’on n’imaginait pas avant. 

(Long silence pendant lequel le chanteur relit le poème de Verlaine). C’est intéressant de relire ces vers. Je lis « La lune blanche » et je vois ces signes sur un papier blanc. Quand on lit, là, maintenant, « La lune blanche / Luit dans les bois », j’ai l’image devant les yeux de petits symboles noirs – l’écriture – se détachant sur le fond blanc. Et ils font naître ainsi la blancheur de la lune, une lumière comme l’astre blanc sur les bois sombres. C’est presque toujours ainsi avec les grandes œuvres, la découverte renouvelée de quelque chose, d’un sens infini. 

« Sous la ramée / Ô bien aimée ». Je songe à un baiser échangé. C’est à la fois très physique et matériel, mais aussi cet échange ouvre et nous offre des dimensions d’expériences qui dépassent le matériel, qui vont à l’émotionnel, au spirituel. Voilà pourquoi la voix mixte ici montre la « mixture » des mondes, la « mixture » des possibilités de cette expérience. Et c’est cela qui fait l’heure « exquise ». Pas simplement belle. Exquise. C’est bien plus encore.2

Commune. Vous êtes aussi, surtout, un baryton d’opéra avec un répertoire très éclectique… 

Tassis Christoyannis. Ah ! Oui. Je pensais que j’étais aussi surtout un chanteur de chansons grecques. Mais cette activité est peu connue en dehors de mon pays. Sans doute parce que, dans ce répertoire, je porte un autre nom, Tassis Christogiannopoulos. J’ai travaillé avec la plupart des compositeurs grecs. J’ai chanté en concert et enregistré de très nombreuses chansons. Et je continue régulièrement cette activité. Mais pour les programmateurs qui ne sont pas grecs, cette riche production reste de la « musique ethnique »

Commune. Pour les rôles d’opéras, votre répertoire est au moins aussi éclectique que pour la mélodie avec des compositeurs comme Lully, Stuck, Salieri, Gossec, Lemoyne, un Jephté de Michel Pignolet de Montéclair…. Comment expliquez-vous cette ampleur ? Par curiosité intellectuelle ? 

Tassis Christoyannis. Du XVIII ° siècle, mes connaissances étaient limitées à Mme de Pompadour et aux « mouches » que les dames mettaient sur la peau (rire). Évidemment l’enregistrement de ces œuvres rares m’ont permis d’aller plus loin dans ma connaissance de ce baroque et j’ai vu combien les livrets étaient issus des grands mythes ou personnages grecs de l’Antiquité. Ici encore la pénétration de nos deux cultures est d’une grande richesse. 

Commune. Si je devais pour le grand public n’évoquer que quatre rôles dans votre large répertoire, je dirais : Figaro, Falstaff, Golaud, Wozzeck…  Approuvez-vous mon choix ? 

Tassis Christoyannis. Je dirais que c’est bien. Falstaff et Golaud, je dirais tout de suite oui, parce que ce sont les plus récents et parce que je n’imaginais pas les chanter. Comme j’étais une voix de Figaro, donc plus claire, plus légère, je ne pensais pas pouvoir chanter des rôles plus lourds. J’ajouterais un rôle aussi inattendu et avec lequel curieusement je me suis senti très à l’aise, c’est Scarpia [dans La Tosca de Puccini]. J’avais refusé ce rôle, parce que je ne voulais rien à voir avec un tel personnage. Iago [dans Otello de Verdi] représente pour moi l’idée du Mal, de la méchanceté, c’est une abstraction, alors que Scarpia est odieux, mais évidemment par là même intéressant. Le personnage  cependant ne doit pas vous écraser. Les rôles doivent arriver à un moment de la vie où on peut gérer, négocier leur lourdeur, leur noirceur tant au point de vue vocal qu’existentiel. 

La manière dont arrivent les rôles est une étrange chose. Il y a huit ans, j’avais une crise de carrière et je perdais ma voix : j’avais renoncé à chanter. Et un jour, on me propose Macbeth de Verdi pour l’inauguration du nouvel opéra d’Athènes. A la maison, je prends la partition que je connaissais et à ma grande surprise, je retrouve peu à peu ma voix. Je suis allé au Mont Athos, avec l’intention peut-être d’y rester. Mais ils m’ont dit que là n’était pas ma place, que je devais retourner au chant. Même hasard pour Wozzeck, opéra très sombre, où je remplace un collègue initialement prévu. Les rôles, les hasards de la vie, une proposition venant à un moment inattendu, à une période de doute ou d’abandon de la voix, ce sont des signes qu’il faut savoir accueillir. Lorsqu’ils arrivent comme à point nommé, il faut apprendre à dire « Oui ». Et à avancer. Je crois aux signes de ce que moi je nomme Dieu.  Et il faut les accepter. Je prie de ne pas avoir une volonté et un ego qui bloquent ce laisser aller. J’essaie de na pas avoir une volonté personnelle pour autoriser ce laisser aller à ce qui arrive. Ce n’est pas facile. Mais quand cela advient, (grande respiration), c’est le but absolu, c’est l’amour absolu.3

Jean Jordy

Photographie © Valeria Isaeva 

  1. Benoit et Alexandre Dratwicki sont des musicologues français, directeurs des deux centres de Musique cités,conseillers artistiques du Palazetto Bru Zane.  ↩︎
  2. On trouvera ici le poème de Verlaine, mis en musique par Reynaldo Hahn ↩︎
  3. Vient de paraître la version baryton de l’opéra Werther de Massenet avec Tassis Christoyannis dans le rôle- titre. ↩︎