Le roman Vincent disparaît, de Gilles Moinot (Calmann Levy) relate les quelques jours qui séparent le moment où Jean apprend le suicide d’un ami proche et son enterrement.
Sept chapitres qui portent pour titres les noms des sept jours qui s’enchaînent d’un vendredi au jeudi qui suit. Le vendredi, Jean apprend le suicide de Vincent, un compagnon de lutte du temps de la dictature militaire au Chili, du temps de leurs vingt ans ; une amitié de quarante ans, donc, que le narrateur – Jean lui-même qui tout au long du livre s’adresse à Vincent – nomme « fraternité indéfectible » ; indéfectible et pourtant défaite. Le jeudi, Vincent est enterré.
Cette semaine-là se situe un an après les attaques terroristes de novembre 2015.
Jean se rend dans la maison de Vincent, en Bourgogne, pour organiser ses obsèques. Il quitte Paris dans la précipitation, n’emportant avec lui qu’une trousse de toilette ; il utilisera les habits de Jean : ils ont – ou ils avaient – la même taille. Ce détail, cette contingence explicitée d’entrée de jeu, symbolise ce que à quoi va s’aventurer Jean : dans la maison du disparu, dans ses vêtements, il va tenter de le retrouver. Le comprendre, ou comprendre son geste ? Il n’a pas cette ambition-là. Simplement le retrouver.
Du vendredi au dimanche, huis-clos solitaire, à peine interrompu par la voisine, Madame Étienne, la dame qui faisait le ménage chez Vincent et qui, ce vendredi matin, a trouvé sur la table de la cuisine la lettre à apporter à la gendarmerie pour qu’on aille récupérer son corps noyé dans la rivière. Longues heures passées à lire les carnets dans lesquels il tenait son journal. « Aucune piste pour rassurer qui que ce soit et d’ailleurs, en ouvrant tes carnets, je n’attends ni confession ni plainte, rien en tout cas qui puisse ressembler à ces journaux intimes que tu as toujours détestés. Tu te moquais des épanchements ciselés à l’intention de lecteurs à venir car personne, disais-tu, ne tenait son journal sans l’idée d’être lu, c’était la loi du genre. »
Lundi matin, hôpital, morgue, scène de la présentation du corps. « Je tire le drap pour te voir tout entier. Ton corps nu que ni la mort ni la rivière n’ont réussi à abîmer […] » La scène est sobre, comme elle l’est le plus souvent dans la réalité. À cette étape, le narrateur peut encore nier la mort. L’après-midi : pompes funèbres, choix du cercueil, du bois, du capiton et des poignées. « J’ai l’impression d’acheter un canapé, je pourrais presque en rire. » Les obsèques auront lieu jeudi. « […] je ne peux plus soudain empêcher que la mort se précise, ni ton exclusion programmée du monde des vivants. Pourquoi est-ce la date de ton enterrement qui vient tout bousculer en moi et non pas la vision de ton corps transformé en objet sur une table de métal, je ne sais pas. »
Le soir, Irène, autre compagne de leurs vingt ans, arrive par le train de Paris. Fin du huis-clos. Irène ne se satisfait pas de ne pas comprendre. Pour elle, « J’avoue que j’ai un peu de mal avec l’idée que les gens heureux se suicident. » Pour lui, « […] le suicide de Vincent n’est la marque d’aucun reniement, pas un trait sur la vie passée mais sur une vie à venir qui simplement ne le concernait plus. » Ce n’est pas un conflit, mais un désaccord, clairement oui. Le mardi, elle, archiviste de formation, reprend les carnets dans l’ordre et s’attend à y trouver ce que Vincent n’a sans doute pas trouvé, n’a sans doute même pas cherché.
Mercredi, maison funéraire. « À l’intérieur, il y a des chambres aux noms de fleurs, celle où l’on nous amène est baptisée Iris et au milieu, dans le cercueil, Vincent est devenu tout lisse, indifférent. […] Ils t’ont mis les habits que je leur ai portés lundi, trop grands soudain, l’encolure trop large et on a l’impression qu’ils ne sont pas à toi. L’impression surtout, quand je te regarde, que plus rien n’est à toi, ni les vêtements ni le corps […] » Alors seulement le narrateur ne peut-il plus nier la mort de son ami.
Le récit des suites d’un suicide, fût-il une fiction, peut paraître une étrange lecture de plage. En réalité, non. Le texte court (156 pages) laisse au lecteur l’impression d’avoir appris la nouvelle au téléphone, de n’avoir pas pu dans ce délai aussi court quitter son lieu de vacances pour se rendre en Bourgogne et assister aux obsèques, et d’avoir passé cette semaine-là, entre baignades et promenades avec au milieu d’invités n’ayant connu ni le disparu ni le narrateur, à se souvenir du premier, à parler au téléphone avec le second, et à se demander pourquoi – pour quoi – la vie à venir le concerne encore.
Bruno Boniface
