Après l’hommage national rendu à Missak et Mélinée Manouchian, le philosophe Jean-Michel Galano évoque la mémoire de Georges Politzer, lui aussi martyr de la Résistance, lui aussi témoignant par son exemple de ce qu’est véritablement l’identité de la France : non pas l’exaltation d’on ne sait quelle pureté, mais l’identification dynamique autour de valeurs fortes d’une République capable d’intégrer et de s’enrichir d’apports extérieurs.
Il nous manque une véritable biographie de Politzer. Il y aurait pourtant lieu de connaitre le détail de l’itinéraire intellectuel et personnel qui a conduit ce très jeune homme natif de ce qui était à l’époque l’empire austro-hongrois et arrivé en France à l’âge de 17 ans, à acquérir en cinq années tous les titres universitaires, du baccalauréat à l’agrégation de philosophie, à devenir enseignant, partie prenante des débats de l’époque sur la psychologie et la psychanalyse, journaliste politique et polémiste redoutable, tout en formant avec sa compagne Marie un couple épanoui. Cette existence si brève et si pleine, on voudrait la connaitre mieux, car on la sent porteuse d’une leçon de vie et pas seulement de doctrine.
Il faut distinguer, me semble-t-il, ce que j’appellerai le sujet Politzer, l’objet Politzer et le projet Politzer. Le sujet Politzer, je viens de l’évoquer. L’objet Politzer, c’est ce corps de doctrine et de méthode qui est contenu dans les Eléments de philosophie, livre rédigé à partir de notes de cours – les cours qu’il donna pendant plusieurs années à l’université ouvrière créée par le Parti Communiste Français. Ce livre, le seul de son espèce à avoir été vendu à plus d’un million d’exemplaires en France et toujours réédité depuis, est en soi un phénomène éditorial et un objet historique, quelle que soit l’appréciation portée sur son contenu. De fait, il n’est pas rare que des professeurs de philosophie se voient interpeller, encore aujourd’hui, par des élèves de classe terminale qui ont retrouvé les Eléments dans la bibliothèque familiale et en ont apprécié le contenu, en dehors de toute considération politique. Il s’agit là d’un fait qui devrait interroger autant les philosophes que les historiens.
Les philosophes, car aucune autre publication en France n’a autant donné corps à l’ambition formulée par Diderot de « rendre la philosophie populaire ». Dans le dédain manifesté par nombre d’entre eux à l’égard de Politzer entre une bonne dose de mépris de classe et de faux élitisme. Or la question qui devrait se poser est : au-delà de certaines étroitesses voire d’erreurs manifestes, est-ce que Politzer, qui n’avait pas la prétention d’être un philosophe original et novateur, n’est pas malgré tout allé à l’essentiel ? Son incontestable dogmatisme n’a-t-il pas été le prix à payer pour dépasser dans les faits le relativisme sceptique et la paresse d’esprit dont s’accommodent si facilement les intellectuels ?
Les historiens de leur côté ne manqueront pas de souligner que les Eléments doivent être replacés dans le contexte d’une époque où les nécessités du combat antifasciste interdisaient les nuances, où chacun devait choisir son camp, et que, après la fin de la seconde guerre mondiale et dans le contexte de la guerre froide, les Eléments ont joué un rôle important dans la diffusion d’un prêt à penser apparenté au stalinisme. La mort de Politzer, son aura de martyr, ont de fait sanctuarisé son œuvre et sa mémoire.
Il convient donc de replacer Politzer dans son projet. Son projet, en ce qui concerne la philosophie, n’était pas de faire œuvre de théoricien mais de vulgarisateur militant, soucieux de l’essentiel, à savoir le lien entre théorie révolutionnaire et pratique révolutionnaire. Un projet qui l’a conduit, comme Marx avant lui, à « quitter la philosophie », du moins la philosophie entendue en un sens étroit, pour poser les principes d’une psychologie « concrète », c’est à dire débarrassée des récupérations et des mythologies, capable enfin d’être (contre toute la tradition philosophique et religieuse) une science de l’individuel.
À la question posée « conscience de classe : un silence de Politzer ? », on répondra donc que ce silence est significatif : critique à l’égard de la notion même de conscience et militant investi dans la lutte des classes, Politzer se méfiait de tout décalage entre les représentations que les êtres humains se font du réel et les actions par lesquelles ils le transforment effectivement, décalage par où ne manque pas de s’introduire l’idéalisme et son cortège d’illusions, de mythes et de postures.
Un marxisme laïque « à la française »
Politzer s’est totalement coulé dans le moule d’une certaine culture française des Lumières, intransigeante à l’égard de la religion et exaltant « la science » comme une autorité d’ordre supérieur. Chose très significative, s’il place Voltaire, Diderot et les matérialistes français au même niveau que Marx, Engels et Lénine (et plus haut que Hegel), il ignore totalement Rousseau et ses « lumières primitives ».
L’hommage qu’il rend à Descartes ne l’empêche pas de se différencier de lui sur la notion cardinale de « conscience » : à l’instar de Marx (« la conscience n’est pas un être, ce sont des êtres humains qui sont conscients »), Politzer considère la conscience non pas comme une entité dotée d’une existence séparée, mais comme un reflet de ce qui se passe à l’extérieur de nous, ou encore comme un effet, subi par nous, du milieu matériel qui nous entoure. La conscience est d’abord passive. Elle est d’abord l’inconscience des causes qui agissent sur nous. Exactement comme Spinoza (que, curieusement, il ne cite pas), Politzer présente la conscience comme articulée à l’ignorance, comme une simple et précaire « connaissance par les effets ». Dans les Eléments, il prend l’exemple (certainement très parlant à son époque, et aussi à la nôtre) de ces « deux ouvriers non syndiqués » dont l’un travaille dans une grande entreprise et connait de près la férocité de l’exploitation, et l’autre dans ce qu’on appellerait aujourd’hui une TPE, où le patronat lui apparait sous la figure du patron, humain et abordable, simplement « plus aisé financièrement ». L’un comme l’autre ont pleinement conscience de leurs conditions de travail. Ils les interpréteront pourtant de façon très différente, et ne rejoindront pas spontanément le mouvement ouvrier. « Ce n’est pas avec de la misère qu’on fait des révolutions », disait Lénine. Il est très frappant de voir, comme l’a exposé l’historien britannique E. P. Thompson (La Formation de la classe ouvrière anglaise), que dans ce pays la classe ouvrière s’est structurée idéologiquement autour de l’opposition binaire entre « eux » et « nous », sans que cette identification ait eu toujours un contenu revendicatif clair.
Ce qui chez Politzer se rapproche le plus d’une « lutte des classes dans la théorie », c’est le combat qu’il mène sans relâche contre l’idéalisme. L’idéalisme, c’est le dédoublement du monde entre le réel et les idées qu’on en a, les choses et les mots, les faits et les « romans ». L’idéalisme est une dématérialisation. Plus encore, il isole l’individu dans ses illusions, ses fausses représentations du monde et des rapports humains. À la même époque, le philosophe anglais Gilbert Ryle, dans son livre The Concept of mind (traduit en français sous le titre La Notion d’esprit) critiquait le « mythe du fantôme dans la machine » selon lequel l’esprit « commanderait » au corps. « Les artisans, les athlètes, les amoureux, les gens qui sont à l’aise en société, ne font jamais les choses en deux temps, ce sont les balourds et les maladroits qui séparent mécaniquement la réflexion et l’action » (Ryle).
De fait, Politzer s’en prend vivement à la notion de « vie intérieure ». Une vie intérieure détachée, voire retranchée de la vie sociale, c’est là un mythe hérité de la religion qui favorise toutes les hypocrisies et les bonnes consciences bourgeoises. Certains théologiens voient dans la « vie intérieure » une preuve de l’immortalité de l’âme. Sous les formes notamment de « l’examen de conscience », le refuge dans la soi-disant « vie intérieure » n’est rien d’autre qu’une dénégation de la réalité sociale et une pratique institutionnalisée de la déresponsabilisation.
Autant dire que la conscience est ouverte à toutes les mystifications et à toutes les régressions si elle n’est pas éduquée. Politzer dénonce le corporatisme, qui constitue avec la religion un frein à la nécessaire unité des travailleurs.
Optimisme théorique et appauvrissement de la dialectique
C’est donc par la pédagogie, l’éducation et l’apprentissage de méthodes de pensée à la fois matérialistes et dialectiques que se formeront les militants susceptibles d’accélérer un mouvement de l’histoire conçu par Politzer comme inéluctable. Là se situe le point névralgique de son enseignement théorique.
Comme Engels, et à rebours de toute une tradition millénaire, Politzer considère non seulement qu’il y a une dialectique de la nature, mais qu’il n’y a dialectique que de la nature et des choses que l’on peut considérer comme obéissant à des lois naturelles ou quasi naturelles. Le développement des sociétés, l’économie sont de ces choses-là. Les trois exemples de développement dialectique et non dialectique pris par Politzer sont à cet égard singulièrement éclairants.
Premier exemple, celui de la pomme : cette pomme en apparence fixe est un maillon dans un processus qui va de l’arbre à l’arbre : processus dialectique. Faire abstraction de ce processus, comme le font par exemple les livres de « leçons de choses », c’est tomber dans la métaphysique. Le processus de changement est interne au vivant : c’est ce que Politzer appelle « l’auto dynamisme ».
Deuxième exemple, celui du crayon : lui non plus n’a pas toujours été ce qu’il est : il a été arbre, puis planche, etc. Alors que la pomme ne pouvait pas, sauf à être détruite mécaniquement, devenir autre chose que germe, arbre et fruit, le crayon aurait pu ne pas être crayon. Il a fallu intervention humaine extérieure pour passer de l’arbre au crayon. « Donc » (sic) « pour qu’il y ait dialectique, il ne fait pas seulement qu’il y ait changement, il faut qu’il y ait auto dynamisme » : Politzer réduit ainsi le possible à un simple « pouvoir ne pas être », s’interdisant une pensée dialectique de la production et des rapports sociaux : entre l’arbre et le crayon, il n’y a pas seulement possibilité abstraite, mais mise en œuvre de normes économiques, de définition des besoins, de choix de techniques productives… Politzer ampute la dialectique d’une partie éminente de son contenu.
Le troisième exemple, celui de l’université ouvrière, contient sans doute la clef de l’énigme – si tant est qu’il y ait énigme : l’Université ouvrière est conçue comme la résultante quasiment mécanique, le corollaire du développement de l’exploitation capitaliste : le capital ne peut se développer qu’en créant la classe ouvrière qui l’abolira. Tout se passe comme si Politzer avait totalement adhéré à la célèbre phrase, si souvent commentée, du chapitre 24 du livre 1 du Capital, sur « l’expropriation des expropriateurs ». Dans ce texte écrit avec lyrisme, Marx relâche quelque peu sa rigueur habituelle et écrit que cette expropriation des expropriateurs, « négation de la négation », surviendra « avec l’inéluctabilité d’une loi universelle de la nature ». Cette phrase, unique dans toute l’œuvre de Marx, a incontestablement légitimé à la fois un optimisme historique dogmatique et une dévalorisation de l’action militante, conçue de façon étriquée comme un simple processus de dissipation d’illusions et de vigilance critique.
Là se trouve certainement le point le plus faible de la pensée de Politzer : cette conception historiciste du marxisme, jointe à l’opposition terme à terme entre « science » et « mythologie », est incontestablement caractéristique d’une époque. Il est regrettable que Politzer n’ait pas développé une réflexion sur l’outil, le signe et tout ce que Marx appelle la Tätigkeit, rapport dans lequel l’être humain se forme tout en humanisant le milieu matériel qui l’entoure en monde humain. Non informé des travaux de Vygotski, confronté aux exigences de l’heure, Politzer a cependant assuré l’essentiel en faisant valoir la nécessité d’une approche concrète, c’est-à-dire à la fois scientifique et humaniste, de l’individualité. En cela, il se sépare radicalement du « matérialisme vulgaire » auquel on l’a trop souvent et injustement associé.
Les dramatiques de la vie humaine contre les postures et les impostures métaphysiques
Si pour Politzer il n’y a dialectique que de la nature et de ce qui, dans l’ordre humain, fonctionne à la manière d’une nature (lois de l’économie, devenir des institutions), il s’ensuit que l’action humaine, et au premier rang l’action militante, a pour fonction principale sinon unique d’accélérer et de faciliter un processus historique que la bourgeoisie peut entraver et retarder, et que seul le fascisme peut briser par une action mécanique, à la façon dont on écrase une puce. Si le communisme est dans une telle représentation une évolution nécessaire, mais pas un destin, il n’en reste pas moins que Politzer demeure dans un optimisme théorique doublé d’une conception strictement défensive de la pratique militante, avec ce que cela implique de dogmatisme et de volontarisme.
Or la lutte des classes dans la théorie passe par une entreprise de démystification essentielle : celle qui concerne la psychologie. Les premières décennies du XXe siècle ont été marquées par le développement protéiforme des entreprises visant à extirper cette discipline de la gangue métaphysique où elle était enfermée depuis des siècles (la « psychologie rationnelle » comme partie prenante de la métaphysique classique). Le psychologisme, tentative de réduction des faits humains à des faits psychologiques, a séduit un certain nombre de scientifiques, en raison notamment de son aspect anti-idéaliste, et sa critique est à la base de toute la phénoménologie de Husserl, qui trouve ainsi les moyens de restaurer, et pour longtemps, l’idéalisme en philosophie des mathématiques. Mais dans les sciences humaines, le psychologisme, souvent allié à l’exploitation des idées freudiennes, est carrément, et souvent délibérément, une entreprise de mystification sur la réalité des rapports sociaux. On peut citer le Principes de psychologie de William James (1890) : William James, philosophe états-unien admiré de Bergson et fondateur du « pragmatisme », selon qui la supériorité de l’homme sur les autres espèces vivantes (et du mâle humain sur la femme !) tient non pas à sa raison, mais au nombre et à la puissance des instincts qu’il possède. Le « courant de conscience » (stream of consciousness) serait en chaque être humain l’expression, en-deçà du langage et de la pensée conceptuelle, d’une volonté prédatrice et dominatrice, et cela fonderait en nature les inégalités sociales, les rapports de domination et jusqu’aux actes de prédation. La théorie de William James, certainement connue de Politzer, est le prototype de l’énergétisme dans lequel Politzer verra la matrice irrationaliste aussi bien de l’élan vital bergsonien, de la libido freudienne ou de la volonté de puissance nietzschéenne, toutes choses exaltées par la pensée réactionnaire de l’époque et par les théoriciens du libéralisme sauvage.
Autre exemple de la psychologisation des rapports sociaux, les idées de Nietzsche sur le ressentiment, cette volonté de puissance de ceux qui n’en ont pas, qui serait à l’origine des organisations, notamment ouvrières, par lesquelles les faibles et les « petits vivants » chercheraient, en faisant nombre, à se protéger des « grands vivants », ceux qui ont « la grande santé » leur permettant d’affronter les risques. Mais il faut surtout mentionner, dans la littérature psychanalytique de l’époque, le courant issu d’Alfred Adler et de ses travaux sur le concept de « complexe d’infériorité ». Adler, disciple dissident de Freud, considérait que la dépendance vécue par tout être humain pendant la période infantile posait à chaque individu un problème de « compensation », réglé (ou non) de façon chaque fois singulière. Après son exil aux Etats-Unis et sa mort prématurée, certains de ses disciples entrés dans le monde de l’entreprise cherchèrent à rendre compte du comportement des syndicalistes ouvriers en termes de complexes et de ressentiment. De fait, Politzer ne manque pas dans Les Fondements de la psychologie de critiquer cet autre mythe, qui associé notamment à « l’énergétisme », fait basculer la psychanalyse dans l’idéologie la plus réactionnaire.
Contre ces déviations, contre l’instrumentalisation de la psychologie à des fins mystificatrices, Politzer formule le projet d’une « psychologie concrète ». Telle qu’elle est actuellement, la psychologie est abstraite parce qu’elle fait abstraction des êtres humains réels, les détachant artificiellement et arbitrairement de leurs conditions réelles d’existence. Pour reprendre l’un de ses exemples, les psychotechniciens voient le muscle qui se contracte, ils ne voient pas l’être humain qui travaille et se fatigue. La psychologie régnante a ceci de commun avec le matérialisme vulgaire critiqué par Marx qu’elle est réductrice. Elle se complait dans les tests, les mesures, les expériences de laboratoire. Elle escamote la réalité de l’existence humaine.
Cela amène Politzer à formuler quatre thèses de rupture (est-il une thèse qui ne soit pas « de rupture » ?) dessinant la perspective d’une psychologie concrète et enfin unifiée :
a) « La psychologie ne détient pas le secret des faits humains, car ce secret n’est pas psychologique »
b) La psychologie ne « commence » jamais rien
c) La psychologie « n’a de sens qu’enchâssée dans l’économie »
d) La psychologie concrète se doit d’être une psychologie du « drame »
Les trois premières thèses font corps entre elles, la quatrième marque une avancée positive. C’est parce que la psychologie est « enchâssée » qu’elle ne « commence jamais rien » et qu’elle ne détient pas de « secret ». Politzer parle d’« enchâssement » pour ne pas parler de « milieu » : dans un milieu, il y a toujours interactivité. Or les faits psychologiques, s’ils sont à l’évidence, pour un grand nombre d’entre eux, des réactions et des conséquences de contextes économiques (par exemple la dépression consécutive à un licenciement), n’ont aucun effet en retour sur les conditions économiques qui les ont engendrés. Parler d’enchâssement, c’est reconnaître une marge d’indépendance de la psychologie par rapport à l’économie (relations familiales, traumas d’enfance….) : autonomie réelle, mais relative et imitée.
Mais le fait est, et c’est même un fait très banal, que des êtres humains peuvent s’illusionner sur leur importance et leur pouvoir. Le théâtre du monde, c’est d’abord celui de ces vanités impuissantes et dérisoires. Ce n’est peut-être pas un hasard si tant de grands dirigeants ouvriers contemporains de Politzer ont tant admiré Molière : ils y voyaient une leçon politique.
En définitive, il s’agit pour Politzer de remettre la psychologie sur ses pieds : elle produit des « romans » idéalistes faute de prendre au sérieux le concret des choses, c’est-à-dire des rapports humains. Il prend l’exemple de « l’égoïsme », catégorie traditionnelle de la morale en place permettant de faire ranger tout un aspect de la vie sociale et économique sous une qualification puérile qui en efface la spécificité : « L’égoïsme, ce sont des banques, des placements boursiers, l’accaparement du travail non rémunéré… »
Il y a plus, et c’est peut-être le principal : que faut-il entendre par « drame » ? Politzer y insiste, il faut prendre ce terme au sens étymologique, celui d’« action ». Pour préciser encore, disons que le « dramatique » s’oppose au « pathétique » : Un accident du travail peut être bouleversant, révoltant, susciter une émotion forte : cela, c’est du pathétique. Mais enfin, il faut bien entreprendre de savoir comment il est arrivé, reconstituer, comme on dit, « le fil des événements » : cela, c’est du dramatique.
Le drame, c’est un processus humain, une séquence non dialectique ou du moins peu dialectique : « Je vais au cinéma, je vais tâcher de ne pas rentrer trop tard… » « Cela risque de mal finir » (légèrement dialectique : il y a là comme l’ébauche d’un processus naturel). « Cette personne a l’air bizarre… » « Voilà un exercice beaucoup trop difficile pour moi, je vais demander de l’aide à un ami… » : la vie quotidienne est tissée de ces situations, de ces processus qui se font et se défont, de ces minuscules aventures qui nous exercent et parfois nous apprennent des choses sur nous-même et sur le monde social et humain qui nous environne. Le drame, c’est le processus même de la vie dans son immédiateté, c’est à dire de la vie réelle dans son historicité : je ne me fais pas une idée avant d’agir, j’agis, je réagis, je ne suis pas une intériorité qui s’extériorise, je suis une extériorité qui éventuellement s’intériorise, « chose parmi les choses, homme parmi les hommes », comme l’écrivait Sartre dans un autre contexte. Si l’on fait abstraction de ce « hic et nunc » de l’existence et de la rencontre des individus humains, « on quitte la psychologie pour le droit, la sociologie, l’idéologie… »
En d’autres termes, et là se trouve l’humanisme de Politzer, la vie humaine est une totalité structurée en dernière instance, qu’on en ait conscience ou non, par le travail et les rapports sociaux, et de façon plus profonde encore, insérée dans l’histoire. La « comédie humaine », c’est le spectacle de l’aliénation, de l’ignorance des causes et des postures que cette ignorance entraîne inévitablement. Mais les dramatiques de l’existence humaine, ce sont les sens ou les ébauches de sens que nous ne cessons de conférer à nos actions, nous appropriant par là-même, si peu que ce soit, le temps et l’espace dans lesquels nous avons à vivre.
Les convergences qui n’ont pas eu lieu
Fauché en pleine jeunesse par le peloton d’exécution au service de l’occupant nazi, Politzer n’a pas pu donner toute sa mesure. Son apport théorique est demeuré inchoatif. On peut néanmoins considérer que, dans le contexte de l’époque et au-delà de son exemple, il a fait œuvre utile et a ouvert des voies. Son œuvre de philosophe est, je l’ai dit, d’abord celle d’un militant, avec tous les risques inhérents à un travail de vulgarisation. Son apport dans le domaine de la psychologie a ouvert la voie à un repositionnement de cette discipline, qui comme toutes les sciences humaines reste ouverte aux conflits et aux luttes politiques.
On peut évidemment regretter qu’il n’ait pas connu Vygotski et sa théorie des fonctions psychiques supérieures. Mais une autre convergence ne s’est pas faite, en partie par sa faute, celle avec cet autre grand résistant que fut Georges Canguilhem.
Dans les Fondements de la psychologie, il y a cette remarque incidente : les psychologues s’imaginent que la discipline scientifique la plus proche de la leur est la médecine, alors que c’est de l’économie qu’il s’agit ». Proposition fondée sur une certaine idée, assez justifiée à l’époque, de la médecine comme simple empirisme. Or, à la même époque que Politzer, le jeune philosophe Georges Canguilhem terminait ses études de médecine et travaillait à sa thèse, soutenue un an après la mort de Politzer et juste avant de rejoindre le maquis, sur Le Normal et le pathologique. Gaulliste, réticent mais surtout exigeant à l’égard du marxisme, Canguilhem a développé tout au long de son œuvre une réflexion instruite sur les notions de norme et de normativité propres au vivant et à ce vivant particulièrement complexe qu’est le vivant humain. Faisant en 1947 la recension d’un livre de Georges Friedmann sur le taylorisme, il soulignait que les revendications ouvrières étaient « des réactions de santé », et écrivait : « Entre le maximum de rendement et de profit et l’optimum d’épanouissement des potentialités humaines, il faut à un moment choisir… Quand Taylor disait à ses ouvriers « on ne vous demande pas de penser », il allait de façon fruste et brutale au cœur du problème : il est évidemment désagréable que l’homme ne puisse s’empêcher de penser, souvent sans qu’on le lui demande et toujours quand on le lui interdit (il est vrai que depuis lors l’art d’interdire aux hommes la pensée a fait de grands progrès)… » Et quelques lignes plus loin, il disait à propos de Wladimir Eliasberg, psychotechnicien allemand émigré lui aussi aux Etats-Unis, qui avait publié à Leipzig en 1924 une Pathologie du monde du travail (Grindriss einer allgemeinen Arbetspathologie) très probablement connue de Politzer : « Même sortis de l’illusion techniciste, la plupart de ces psychotechniciens ne sont pas sortis de l’illusion capitaliste. Des psychiatres tels que Eliasberg ont pu parler d’une psychologie du travail à base de complexe d’infériorité et de ressentiment. Ils auraient pu trouver dans l’arsenal psychiatrique le concept d’aliénation qui les eût sans doute, Hegel et Marx aidant, conduits un peu plus loin ».
Qu’on me pardonne cette citation un peu longue. Elle montre je crois que même chez quelqu’un qui ne se réclamait ni du communisme, ni du marxisme, la conscience que la lutte des classes est une réalité peut advenir. Elle donne à imaginer ce qu’une confrontation entre ces deux esprits libres aurait pu avoir de fécond, et l’ampleur de la perte. Elle nous indique enfin quelle orientation donner à nos pratiques politiques pour qu’au-delà de l’hommage rendu, le vide qu’a laissé Georges Politzer commence enfin à être comblé.
Jean-Michel Galano
À paraître prochainement dans La Pensée : « Georges Politzer, un marxisme à l’ombre des épées »
