La prestigieuse manifestation toulousaine Piano aux Jacobins qui investit en septembre le Cloitre du couvent des Jacobins fête sa 45e édition. Seize pianistes y participent cette année, aussi bien les jeunes Rachel Breen ou Arielle Beck que les très confirmés Philippe Bianconi, Christian Zacharias ou Marc-André Hamelin. Nous avons choisi le récital du doyen des artistes invités, Joaquín Achúcarro, né à Bilbao en 1932. Il a feuilleté pour un public admiratif et complice son album de souvenirs musicaux, ô combien vivants…
Quand le merveilleux pianiste espagnol s’avance à travers le public et gravit la haute estrade où le guette la masse énorme du piano, on est frappé par son apparente fragilité : les séquelles d’une chute récente nécessitent le support d’une accompagnatrice et d’une canne. L’élégant nonagénaire marche à pas feutrés et prudents, craignant quelque nouvelle embûche. Puis il s’assied, plaisante sur son handicap et micro en main annonce le premier compositeur de son programme. Ce sera Bach. Il se met à l’œuvre sans attendre. Au sein du cloitre majestueux, apaisant mais bien froid en cette soirée étonnamment automnale, sous les voûtes colorées de la salle capitulaire ouverte aux rafales, le récital de Joaquín Achúcarro propose une conversation secrète avec « ses chers compagnons de voyage », les compositeurs qu’il a servis pendant des lustres étincelants avec distinction et sensibilité. Et convoquant une page du Kantor et un intermezzo de Brahms, les enchantements ravéliens, les paysages et les feux de Debussy, Granados ou Albéniz, couronnant le récital avec trois somptueux Chopin, il confie leurs confidences à nos oreilles et à nos cœurs. Tout se tait, hormis la musique, souveraine, intense : intime, elle emplit cependant l’espace baigné des souvenirs laissés, comme autant d’empreintes sonores, par tous les pianistes qui depuis 45 saisons ont illuminé les nuits toulousaines de Piano aux Jacobins.

Et le contraste saisit l’auditeur au spectacle de ce petit homme que les ans courbent à peine et la netteté du son, la puissance et l’énergie d’un piano soumis, comme dompté. Il résonne sous les voûtes, clair, ardent, vigoureux. À cent lieux de quelques mirliflors, certes virtuoses, qui font d’un récital un spectacle, d’une sonate une prouesse, d’un nocturne un exercice, le pianiste espagnol établit une rencontre, un dialogue apaisés : il éveille les notes, les tisse entre elles, en un legato souple et harmonieux. Harmonie : telle est la quête d’Achúcarro sur l’instrument à touches que le beau vieillard semble à peine effleurer ou dont il explore les profondeurs acoustiques. Aucune esbroufe. Aucune recherche d’effet. Pas d’histrionisme. Il n’est pas davantage un de ces titans du piano, ces géants qui investissent la partition comme autant d’obstacles grandioses à surmonter, d’Himalaya à gravir. Point de demi-dieu à la recherche épique de l’exploit. Son chant intime reste à hauteur d’homme et cette simplicité nous touche. Le corps demeure quasi immobile et la tête ornée d’une belle chevelure blanche suit avec sagesse, sans haussement intempestif ni accablement surjoué le mouvement des lignes musicales. Un léger balancement accompagne délicatement le rythme. Du compositeur, Joaquín Achúcarro est le passeur, au sens premier l’interprète, pour faire accéder le profane au sens évident de l’œuvre.
Le projet du concert s’avère simple et émouvant : nous présenter ses amis compositeurs dont, dit-il en souriant, il a dû raccourcir la liste. L’objectif, délicieusement pédagogique, est surtout de manifester à leur égard admiration et reconnaissance. Parfois les mots manquent, la syntaxe se brouille. Mais aussitôt la musique prend le relais pour célébrer ce compagnonnage amoureux. De Bach, dont recueilli il joue la Toccata en do majeur, il loue la puissance du génie. Brahms, a-t-il noté, a profondément été imprégné de sa relation avec la mer, sereine ou tempétueuse : l’interprétation des deux Intermezzi de l’opus 118 se nourrit de cette perception. Ravel, composant les trois pages de Gaspard de la Nuit, avait-il conscience qu’il construisait un des sommets de l’histoire du piano ? s’interroge Achúcarro. La lecture hésitante mais pieuse du poème d’Aloysius Bertrand Ondine prépare peu au fabuleux moment musical qui suit. Virtuosité, fluidité, construction dramatique, éclats et rayons annoncent l’étincelant final où l’ondoyante divinité « poussa un éclat de rire, et s’évanouit en giboulées qui ruisselèrent blanches le long de mes vitraux bleus ». Le récital atteint là ses cimes. Comment ne pas s‘émerveiller encore devant une habanera chaloupée de Debussy et l’éclat époustouflant de ses Feux d’artifice ? De Granados, dont le pianiste rappelle la fin d’amour tragique, l’andante melancólico « La Maja y el Ruiseñor » s’écoule doux et triste, lamento refusant tout pathos, tandis qu’au final s’élèvent les roucoulades virtuoses d’un rossignol merveilleux. Chopin, Chopin enfin, « adoré des pianistes », trouve dans cette galerie sentimentale la place de choix avec trois pages, trois climats : la transparence de la Fantaisie impromptu en do dièse mineur l’élégante mélancolie du Nocturne posthume n°20, l’héroïsme vigoureux de la célèbre Polonaise n°6 en la bémol majeur. L’engagement, la tonicité, l’ardeur du pianiste soulèvent l’enthousiasme d’un public, transporté par cette houle. Dans cette galerie, Joaquín Achúcarro que la fatigue affaiblit à peine, n’oubliera pas en bis Rachmaninov.
Ce soir, loin d’être une succession éclatée de morceaux choisis, le récital tisse des liens affectifs entre tous les compositeurs d’une pléiade magnifique. Avec une ardeur que bien des plus jeunes lui envieraient, avec un sens du legato, une délicatesse de touche que des dizaines d’années de travail ont ciselés, avec un humour et un sens du partage qui sont l’apanage des plus grands, le pianiste espagnol a déroulé un tissu précieux brodé des souvenirs d’une vie d’artiste amoureux de ses « chers compagnons de voyage ». Et mystère de la transmission par l’art, nous avons partagé cette proximité.
Jean Jordy
Photo de couverture : Cloître des Jacobins © Arno
