En octobre 1941, des écrivains français de renom acceptent d’aller cautionner le régime nazi en participant à un voyage d’agrément, littéraire et intellectuel, en Allemagne, organisé par Goebbels ministre de l’Éducation du peuple et de la Propagande du Reich. Le récit historique de François Dufay paru en 2000 chez Plon, Le Voyage d’automne, et l’opéra Voyage d’automne qui sera créé à Toulouse le 22 novembre 2024 rappellent cette déshonorante collaboration. Le feuilleton que Commune publie en cinq épisodes part des événements réels tels que l’historien disparu en 2009 les a racontés et analyse, d’étape en étape d’écriture et de réalisation, comment un opéra contemporain met en scène la sinistre équipée.
Épisode 1/5. Les faits historiques
L’Honneur des poètes
À rebours. Avant d’évoquer la lâcheté et la bassesse, rendons hommage à la dignité et à l’honneur. Ulcérés par le voyage que sept écrivains français avaient accompli dans l’Allemagne nazie en octobre 1941, trois intellectuels résistants, membres du Parti Communiste publient dans l’hebdomadaire L’Université libre le 16 décembre 1941, une lettre ouverte à « MM Bonnard, Fernandez, Chardonne, Brasillach, etc, anciens écrivains français ». Georges Politzer, responsable de la direction des intellectuels au PC, professeur de philosophie au lycée Marcelin Berthelot à Paris, le physicien Jacques Solomon, responsable de publication et Daniel Decourdemanche (Jacques Decour) professeur d’allemand au lycée Rollin rédigent cette page ronéotypée qui démasque les imposteurs. La hauteur de vue, l’argumentation, le sens de l’Histoire le disputent à la qualité d’écriture, à la vigueur de l’indignation, à la lucidité de l’analyse.
« Monsieur,
« Vous revenez d’Allemagne.
« Tandis qu’à Paris, la Gestapo emprisonnait cinq membres de l’Institut de France, vous alliez, « invité par l’Institut allemand, prendre à Weimar et à Berlin les consignes de M. Goebbels. Serait-ce là votre conception du patriotisme ? [… ]
« Honneur, fidélité, patrie : pourquoi faire sonner à vos oreilles des mots dont le sens même vous échappe ? Vous saviez, en partant pour l’Allemagne, exactement ce que vous faisiez. Vous saviez que l’Allemagne hitlérienne poursuit l’anéantissement de la culture française, que sa police jette en prison les écrivains suspects de patriotisme ; que ses prétendus services de propagande ont pour tâche d’étouffer toute manifestation de la pensée française, et d’abaisser systématiquement le niveau de la production littéraire française ; vous saviez – car les dirigeants hitlériens n’en font pas mystère – que l’ordre nouveau réserve à Paris le rôle d’obscure ville de province, que Berlin rêve de devenir la capitale européenne d’une Europe asservie.
« Vous saviez que la plus grande honte pour un écrivain, c’est de participer à l’assassinat de la culture nationale dont il devrait être le défenseur.
« Vous ne l’ignorez pas. Mais vous êtes parti, car vous ne vous souciez ni de la France, ni de sa culture. Vous avez renoncé au beau titre d’écrivain français, à ce titre lourd d’honneur, de responsabilité, de danger. Vous avez mieux aimé vous attacher comme esclave au char de l’ennemi que de mener la lutte glorieuse contre la barbarie.
« Au reste, votre mission, dans ce voyage, n’était que de simple figuration. Plus précisément vous avez servi de masque. La barbarie connaît son propre visage : elle n’ose, comme le loup de la fable, se présenter au monde sous des traits si horribles. Le vandale cherche à persuader l’opinion civilisée qu’il respecte les choses de l’esprit. Dans ce but, il organise des réunions de bateleurs, il met en scène de vastes mascarades, comme ces cérémonies de Weimar, où ceux qui renient chaque jour l’humanisme goethéen, sont venus s’incliner hypocritement sur la tombe de Goethe. […]
Cette attitude, c’est vous qui l’avez choisie. Vous avez choisi, de n’être plus écrivain, de nêtre plus français. Mais la littérature continue. Sans vous. Contre vous.
« Vous avez choisi l’abdication, la trahison, le suicide.
Nous, écrivains français libres, nous avons choisi la dignité, la fidélité, la lutte pour l’existence et la gloire de nos lettres françaises.
« Signé : les écrivains français. »1
Les trois auteurs de cette lettre, arrêtés en février 1942 par la police française et livrés aux Allemands seront fusillés au Mont Valérien en mai 1942.
Au Rendez-vous allemand
« Au rendez-vous allemand ». Ce titre emprunté au recueil poétique de Paul Eluard (1945) ouvre le livre de François Dufay Le Voyage d’automne. Le récit suit pas à pas l’itinéraire géographique et culturel des écrivains français du 4 octobre 1941 à la fin du mois tel que l’ont élaboré les autorités nazies Les personnages, les scènes, les rencontres, les souvenirs, les anecdotes évoqués ci après doivent tout à cette enquête alerte, vive, fluide et passionnante comme un bon roman, dûment documentée : les lecteurs plus curieux pourront la lire dans la collection Tempus des éditions Perrin (2008).
C’est Gerhard Heller, responsable de la surveillance de la littérature française au sein de la Propaganda Staffel de Paris, qui est chargé de « recruter » les invités au congrès international des écrivains de Weimar .Marcel Jouhandeau, admirateur de toujours des poètes et penseurs allemands, déjà troublé par le charme du jeune officier, avec lequel il nouera des liens privilégiés au cours du voyage, Ramon Fernandez, critique littéraire redouté et militant d’extrême droite et Jacques Chardonne, puissant codirecteur de la maison d’édition Stock partent par le même train, chaperonnés par le fringant Heller. Quatre autres personnalités littéraires rejoindront la délégation française plus tard. Mais avant Weimar, terme du voyage, pendant trois semaines, on va de ville en ville, baguenaudant, visitant, admirant. Le 5, on est à Bonn, ville natale de Beethoven, le 6 à Bingen, où a vécu le poète Stefan George dont le Reich a cherché à récupérer l’idéal viril ; le 7, on fait halte à Mayence où naquit Gutenberg ; le 8, acmé du périple, on visite à Francfort la maison natale de Goethe. Le 9, toujours accueillie avec courtoisie et chaleur, la cohorte est à Heidelberg, « haut lieu du romantisme ».2 Les Français ne sont pas les seuls à bénéficier de ce voyage touristique. On dénombre des allemands, un Italien, et puis « des Espagnols, des Scandinaves, des Hollandais et des Flamands, et même une Bulgare, l’unique femme de la troupe ». Un jeune auteur allemand, Hans Baumann s’est joint au groupe : un de ses chants en a fait le poète attitré des Jeunesses hitlériennes. Le charme adolescent de l’éphèbe nazi comblé d’honneurs par le régime séduit toute la compagnie, et singulièrement Jouhandeau. Les français, mus par un scrupule patriotique tardif, évitent de faire halte à Strasbourg le 11 et leurs hôtes semblent comprendre leurs réticences. Le périple rhénan est marqué surtout par une scène. Le train ralentit et fenêtre ouverte, le trio voit une dizaine de prisonniers français au bord de la voie qui les interrogent sur leur présence dans ce train. Silence gêné. Heller notera : « L’atmosphère en [fut] assombrie, mais aussi nous étions redescendus d’une sorte de rêve culturel et intemporel dans la dure réalité historique ».3
Le 14 octobre Hanns Johst qui préside la Chambre de littérature du Reich, sous la haute autorité de Goebbels, accueille ses confrères. Dans la plus célèbre de ses pièces Schlageter (1933), drame patriotique dédié à Hitler, se trouve la fameuse réplique, diversement attribuée et déformée par la suite : « Quand j’entends le mot culture, j’arme mon Browning. ». Jouhandeau boit le discours du militant nazi, tout comme Chardonne, qui depuis la défaite « épouse la cause du vainqueur avec le zèle du nouveau converti. » Le romancier français osera dans son livre témoignage sur ce séjour, Le Ciel de Nieflheim, cet aphorisme définitif : « Le national-socialisme délivre l’homme ». Dufay résume dans une page limpide les raisons de cette adhésion commune à celle de ses compagnons de voyage : elle s’explique « par une vision tronquée, idyllique, de l’Allemagne hitlérienne, par la hantise du communisme ou par la certitude de la victoires des armes allemandes » […], mais surtout essentiellement par un profond antisémitisme . Forcené chez Jouhandeau.
Les autorités soignent la délégation : à Salzbourg, on voit une représentation des Noces de Figaro de Mozart ; à Vienne le 17 octobre, on est logé sur le célèbre Ring et le 19, on est gratifié d’un dîner de gala à la Hofburg, Palais impérial. L’historien analyse : « Les hésitations, les craintes, les réticences que pouvaient avoir Jouhandeau et Chardonne sont désormais dissipées. Grisés d’honneurs, spectateurs d’une Allemagne idyllique, Jouhandeau l’égotiste et Chardonne le chimérique se sentent des individus d’élite, des grands Européens invités en avant-première au banquet de l’Europe nouvelle. » Arrivée à Berlin le 21 octobre – on a quitté Paris le 4 – la troupe rencontre le lendemain, « le grand organisateur d u voyage, celui qui tire les ficelles de cette équipée : le Dr Goebbels ».
Goebbels règne sur toute la vie culturelle, intellectuelle et médiatique du Reich. Ses invités ne peuvent ignorer qu’il est l’instigateur de l’autodafé du 10 mai 1933. Furent brûlés entre autres les ouvrages de Marx, Freud, Canetti, Gide, Proust…. Les hôtes d’un tel homme peuvent l’entendre en ce jour proclamer : « Le moment est donc venu, pour les nations, de choisir. Pour les intellectuels, il n’y a que trois attitudes ; avec l’Allemagne, contre l’Allemagne, ou une neutralité qui est indigne d’un homme. Or, ceux qui sont contre l’Allemagne seront aplatis comme du papier. ». Le même jour 22 octobre 1941 où Goebbels prononce ce discours, Jean-Pierre Timbaud, syndicaliste, Guy Môquet, lycéen de dix-sept ans, et leurs camarades, Français ordinaires tombent sous les balles nazies dans la carrière de sable de Châteaubriant.
Un Train pour Weimar et retour
Weimar enfin accueille le groupe le 23 octobre.4 Planent sur la cité les ombres grandioses de Cranach, de Bach, de Liszt, de Schiller, de Nietzsche, et évidemment de Goethe : il y vécut près de soixante ans et y mourut en 1832. C’est dans ce haut lieu que se tient la « Semaine du livre allemand » inaugurée par des « rencontres poétiques » ouverte en cette année 1941 à des écrivains étrangers. La délégation française, la plus nombreuse, compte désormais sept représentants : un quatuor complète le trio initial : Drieu La Rochelle, directeur de la NRF, Brasillach, rédacteur en chef de Je suis partout, Abel Bonnard de l’Académie française et André Fraigneau des éditions Grasset. Les lecteurs de Commune savent qui sont ces hommes, connaissent leurs engagements ou leurs prises de position idéologiques : le travail historique de Dufay en explicite les origines et leur développement.
Le 26, Goebbels prononce le solennel discours d’ouverture de la « Semaine du livre de guerre allemand ». Il salue ses hôtes étrangers affirmant sans vergogne : « Sur mon invitation, ils ont fait un voyage à travers le Reich. Tout leur a été montré et rien ne leur a été dissimulé. Nous n’avons rien à cacher. » A huit kilomètres de Weimar, se situe le camp de concentration de Buchenwald. En 1935 déjà, Drieu La Rochelle a visité Dachau dont il a vanté les « admirable confort et franche sévérité ».
Les trois premiers invités français ont regagné Paris. Leurs quatre collègues prolongent leur séjour et notamment visitent l’atelier d’Arno Breker, sculpteur des monumentaux athlètes virils dont s’est orné le stade olympique lors des Jeux de Berlin en 1936. Dans la capitale du Reich, ils assistent pour finir à une représentation du Faust de Goethe.
« Aucun des écrivains français n’oubliera d’accomplir son devoir de propagandiste. (…) Au total , une quinzaine d’articles, à quoi s’ajoutent plusieurs conférences, objets elles aussi de comptes rendus, et des interviews sur radio-Paris. Quotidiens à grand tirage, journaux d’opinion, périodiques culturels, toute la presse a été méthodiquement quadrillée. » Et , bénéfice annexe pour eux, bien des œuvres des écrivains furent traduites en allemand.
Après ? Chacun des sept connut un sort différent. Fernandez meurt d’une embolie trois semaines avant la libération de Paris. Brasillach, qui a appelé maintes fois dans Je suis partout aux massacres des Juifs ou des communistes, est fusillé au fort de Montrouge le 6 février 1945. Drieu La Rochelle, le 15 mars 1945, réussit sa troisième tentative de suicide. Axel Bonnard, exclu de l’Académie française, fuit à Sigmaringen, puis chez Franco : d ‘abord condamné à mort par contumace, rejugé, il écope de dix ans de bannissement, déjà effectués. Jouhandeau, auteur dès 1937 du Péril juif, un temps inquiété en est quitte pour la peur. Dans un énigmatique opuscule Le Voyage secret il tiendra en 1949 à raconter anonymement son itinéraire amoureux avec Gerhard Heller. Chardonne ne reconnaîtra jamais l’erreur de ce voyage. Pis, sa correspondance témoigne de son admiration continue pour Hitler : « Hitler a un fond d’humanité comme vierge, une sensibilité extrême, une bonté, une fidélité, une générosité que l’on ne trouve pas chez les autres hommes d’État et qui les gênerait » (Lettre du 18 juillet 1944). Arrêté à Jarnac, emprisonné à Cognac en 1944, bénéficiant d’un non-lieu en 1946, il voit ses livres interdits de vente et de fabrication. Le purgatoire dure peu : il deviendra même avec André Fraigneau autre compagnon de voyage, mort en 1991, une référence pour la génération d’écrivains qu’on nomme Les Hussards dans les années 1950.5
Tels sont les faits qui servent de trame au livret de l’opéra Voyage d’automne. Le prochain épisode de ce feuilleton permettra à Dorian Astor, librettiste de l’œuvre à venir d’expliquer les raisons qui l’ont poussé à écrire sur ce qu’il définit comme une « tragi-comédie » et de préciser ses choix dramaturgiques.
Jean Jordy
- On trouve l’intégralité de ce texte dans le livre de François Dufay, Le Voyage d’automne, ed Perrin 2008, p 145-147.
↩︎ - Désormais les guillemets sont des citations du livre de F. Dufay.
↩︎ - Gerhard Heller, Un Allemand à Paris, 1940-1944, Paris, Le Seuil, 1981.
↩︎ - Train pour Weimar (Vlak do Výmaru, titre original tchèque) est le récit composé par Ladislava Chateau sur le même épisode historique, On peut lire et entendre un entretien avec l’essayiste tchèque ici.
↩︎ - François Dufay a poursuivi son travail d’historien sur les écrivains d’après la Libération dans un livre Le Soufre et le moisi, la droite littéraire après 1945, Collection Tempus, ed. Perrin, 2010 ↩︎
