Le monde est dangereux à vivre
non pas tant à cause de ceux qui font le mal,
mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire.
Einstein
Le Capitole de Toulouse propose avec la création mondiale de Voyage d’automne1 de Bruno Mantovani un spectacle d’une exceptionnelle puissance musicale et théâtrale : il signe un acte de résistance moderne à l’endoctrinement des consciences, à l’asservissement des esprits, à l’appauvrissement de notre environnement culturel.
Point n’est besoin pour les lecteurs de ce feuilleton de rappeler les faits historiques sur lesquels repose l’action de ce nouvel opéra, de préciser les transformations et les apports du livret signé Dorian Astor, de souligner l’audace artistique de cette création musicale conçue par Bruno Mantovani, d’indiquer l’essentiel des choix dramaturgiques portés par la metteuse en scène Marie Lambert. Notre dernier épisode s’attache à la réception de cet objet inédit, courageux, perturbant, qui secoue les consciences et saisit le spectateur naviguant entre ombre et lumière, noirceur et dignité. Soulignons d’emblée la trouvaille du personnage de la Songeuse, apparition idéale de la beauté de l’âme humaine et du chant poétique. Bruno Mantovani lui offre des lieder pénétrés qu’exalte une mise en scène inspirée. Illuminée par un halo qui dilate le plateau, auréolée d’un disque céleste, dans une robe immaculée, au sens fort exempte de toute souillure morale, Gabrielle Philiponet incarne ce personnage allégorique avec une dignité et un lyrisme salvateurs. L’image qui peut évoquer l’univers onirique et poétique de certaines toiles de Delvaux contraste avec les scènes de foule fanatisée par l’idéologie nazie et d’écrivains tétanisés. L’humanité ne se réduit pas à ces hommes veules et médiocres qui ont vendu leur âme au Diable tentateur pour de dérisoires faveurs. Elle est aussi à la fin de chaque acte, dans la représentation d’une figure de la Poésie qui vainc la mort et l’oubli. Face à la dégradation, à l’avilissement dont toute la partition dénonce l’horreur, la Songeuse oppose son élévation. C’est un des premiers sens que l’on veut retenir de cette œuvre.
De quoi Voyage d’automne est-il le récit ? De la compromission d’écrivains français acceptant de participer en Allemagne nazie à une œuvre de propagande voulue par Goebbels, identité transparente sous le nom inventé de Göbst, pour célébrer à leur retour dans la France occupée la puissance du Troisième Reich. L’opéra cerne pour les fustiger – et la musique cinglante, est souvent gifle, griffe, crissement – les motivations de ces intellectuels déshonorés. Mus par la vanité, l’orgueil, la soif de reconnaissance, et travaillés par une idéologie antisémite et anticommuniste puissante, ils ont bien avant les faits établi le terreau de leur avilissement consenti. Mais comme le dit Bruno Mantovani, un opéra n’est pas un manifeste, ou pas seulement. Il est d’abord une histoire, ancrée dans des lieux et incarnée par des personnages. La réussite de cette œuvre tient précisément à l’articulation entre l’acte d’accusation et l’itinéraire de ces hommes qu’Hugo eût nommés, misérables.

Ce récit suit un voyage en train ponctué de haltes officielles. Pour suggérer le mouvement continu de la machine, Mantovani a élaboré une musique qui évoque, lointainement parce que plus subtile, plus délicate, le Pacific 231 de Honegger ou certaines pages de Steve Reich. Mais ce mouvement symphonique sous-jacent n’est pas seulement descriptif. Dans le contexte historique de l’opéra, il fait surgir d’autres trains : Buchenwald se situe à quelques kilomètres de Weimar, patrie de Goethe et couronnement de l’itinéraire des écrivains. Le voyage dans ces compartiments suggérés par quelques fauteuils roulants peut se lire et s’entendre comme un chemin de perdition. Avons-nous tort de rapprocher certains intermèdes musicaux du Berlioz de la Damnation : une semblable course à l’abime conduit au Pandaemium qui constitue dans le nouvel opéra une des ultimes scènes. Le Chœur rassemblé et grimé en sorcières pantelantes et ruisselant de sang engloutit le personnage de Drieu la Rochelle en reprenant le couplet horrifique entendu à l’acte I, extrait de l’Antéchrist, poème de Stefan George (1868 – 1933) : « Vos langues pendantes lèchent l’auge desséchée / Vous errez comme du bétail désemparé à travers la ferme en feu / Et la trompette retentit effroyablement ». Intellectuels français et peuple allemand conquis par le nazisme perdant leur âme s’anéantissent dans la même déchéance. Pour cette scène d’hystérie collective, Mantovani écrit une musique qui gronde et cogne et hurle on ne sait si c’est de colère ou à l’unisson de la haine effrayante que les vers portent. La page percutante, dérangeante, laisse pantois. « Je suis fier d’assumer un objet qui n’est pas de nos jours un objet très montrable », a-t-il revendiqué. Mission accomplie.
La force de cet objet tient à la complexité du matériau poétique et musical qu’il brasse. Les strophes de la Songeuse empruntés au poème de la poétesse juive Gertrud Kolmar morte en déportation à Auschwitz en 1943, les imprécations de l’Antéchrist venues de Stefan George, des vers du Faust de Goethe, les paroles d’un hymne régional, d’un cantique de Noël ou d’une marche guerrière, pervertis par la musique, la prière fervente d’un choral de Luther, le monologue âpre de Drieu à l’acte III, composé à partir des écrits de l’auteur du Feu follet, les confidences de Jouhandeau cachées dans ses carnets et son Voyage secret tissent un livret à l’intertextualité maitrisée. La partition de Bruno Mantovani multiplie elle aussi les références et les emprunts déviés. Plusieurs écoutes et une vaste culture seraient nécessaires pour les identifier. Notons, au risque de l’erreur, les plus décelables : réécriture de chants nazis, choral liturgique, échos de Berlioz, du sprechgesang de Schoenberg, pastiche d’airs d’opéras … Ces multiples couches de sens et de sons s’enrichissent, il va sans dire, des apports uniques du librettiste et du compositeur. Métaphores, écriture raffinée, élégance du rythme, versification souple constituent un matériau poétique d’une grande force évocatrice. Et en osmose, une orchestration puissante, stridente ou grave, le traitement de la voix dont on exploite la virtuosité, l’éclat ou la souplesse, l’alliance ou le choc des timbres instrumentaux, le respect, mieux l’éclairement de la prosodie, l’explosion d’énergies étonnantes, la déflagration de fulgurances, les temps étirés d’intermèdes musicaux intenses liant les scènes se mêlent pour construire des configurations acoustiques inouïes et un mouvement perpétuel tendu qui emporte tel un tsunami sonore. Lambins et tièdes s’abstenir. Pascal Rophé, parfait connaisseur de l’œuvre du compositeur est un accélérateur d’énergie. Avec une rigueur et une maitrise remarquables, il exploite les ressources de timbres, de couleurs, d’expressivité, de tension dramatique que la partition exige, d’un orchestre du Capitole galvanisé et fier de participer à une création aussi exigeante.
Quel est le sujet de ce nouvel opéra ? Pour Marie Lambert, « c’est le déni ». Pour Dorian Astor, « c’est l’histoire de cinq écrivains français qui, s’étant compromis avec le régime nazi par vanité, sont les dupes d’un voyage fantasmagorique qui vire au cauchemar… ». Suivons ces définitions. Voyage d’automne noue entre eux plusieurs itinéraires intellectuels. Ceux des cinq écrivains retenus dans le livret – historiquement, ils étaient sept – que les dialogues et la mise en scène savent rendre singuliers. Ramon Fernandez, le sybarite, étale largement ses goûts et son insouciance coupables : Emiliano Gonzalez Toro le pare de sa voix de ténor généreuse et souple. Vincent Le Texier, haute silhouette élégante et basse profonde, devient un Chardonne dont un raffinement d’apparence dissimule mal un appétit de gloire obscène. Le soi-disant journaliste de l’infâme Je suis partout , Brasillach, prend l’apparence d’un Tintin auquel Jean-Christophe Lanièce prête sa dégaine adolescente et son baryton enjoué. Deux écrivains de la triste équipée bénéficient d’une attention particulière. Drieu le tourmenté, qui se prétendait à la fois « socialiste » et « fasciste », Drieu le déchiré « barbare » a droit à un air d’une difficulté redoutable dont Yann Beuron, costume et chapeau blancs, relève le défi avec panache : « Héros manqué, guerrier avorté, ne dois-je pas simplement me liquider clair et net ». Point de vers ici, point de lyrisme, mais une profession de foi nihiliste amère et âpre dont la partition souligne l’acidité et l’astringence. Face à Göbst qui lui intime le déni, Drieu reprendra cette réplique saisissante : « Je n’ai rien vu l’autre nuit. De la nuit et du brouillard ». On en frissonne.
A tout seigneur, tout déshonneur. Le fil directeur du récit est la quête amoureuse de Jouhandeau poursuivant Heller de ses désirs adolescents. Du prélude à l’épilogue qui font de l’opéra un flashback, de l’acte I au début de l’acte III, on voit l’écrivain français quémander un signe d’amour. La scène d’orgie (alcool et sexe) évoquée ailleurs, d’une force dérangeante peu commune, débouchent sur la réitération de propos antisémites et sur l’expression du premier déni : « Messieurs, nous ne devrions pas voir ceci ». Cette défaite de la pensée inaugure le quintette admirable qui suit, acmé de l’opéra, traité avec une économie de moyens, un sens du théâtre, une nudité du chant – très écrit cependant – qui forcent l’admiration. Il fallait pour porter l’itinéraire sentimental, idéologique, politique d’un Jouhandeau un chanteur et un acteur magnifiques. Pierre-Yves Pruvot, grand baryton, est cet amant pathétique qui ne serait que pitoyable s’il n’était odieux, que grotesque s’il n’était ignominieux.

Victime et acteur de sa déchéance, Jouhandeau est manipulé par un Heller diabolique. Le chanteur de lied allemand Stefan Genz, sanglé dans son uniforme militaire, phrase avec l’élégance qui sied une des phrases clés de ce récit :« Durant ces jours tu verras ce que je sais faire. Je t’offrirai ce que personne n’a encore vu ». Ces vers insinuent dans la tragédie de Goethe la promesse tentatrice de Méphistophélès à Faust. Le librettiste les met dans la bouche de Heller pour sceller le pacte érotique et politique avec Jouhandeau. Ils seront répétés dans la dernière scène et apparaitront pour ce qu’ils étaient, une manœuvre et un leurre. Le jeune Hans Baumann, fantasque et envoûtant a le charme vénéneux du ténor Enguerrand De Hys, véritable double du Martin von Essenbeck des Damnés de Visconti. Confier à l’odieux Göbst la tessiture de contre-ténor, un air virtuose et un dialogue tendu avec Drieu, s’avère des trouvailles musicales et dramatiques fascinantes. William Shelton évite les pièges de la caricature et de l’anecdote historique pour dessiner, du timbre, des vocalises et de la démarche, un personnage terrifiant et crédible. Faut-il rappeler que Gabrielle Philiponet, soprano séraphique offre à la lumineuse Songeuse la clarté et la sérénité nécessaires pour ne pas sombrer dans le désespoir ? La transformation des chœurs, peuple manipulé et consentant, en populace assoiffée de violence permet à l’ensemble homogène et engagé du Capitole de donner à l’opéra sa dimension politique intemporelle.
Il reste, parmi d’autres, un fil à tirer, celui de l’écriture, grand motif de l’œuvre. La mise en scène de Marie Lambert lui confère une importance qu’on ne soupçonnait pas de prime abord. L’écrit est ici partout. Sur le cylindre blanc, s’inscrivent les noms manuscrits des lieux parcourus. Jouhandeau incessamment note dans un carnets qu’il offre, arrache, dissimule, ses émotions et ses désirs. Plus largement il couvre le grand disque en papier blanc de figures, traces de son désarroi. Parfois en haut d’écran s’écrit un poème métaphorique : dans l’engloutissement évoqué de l’homme et de la barque se révèle une référence à la légende de la Loreley. Voyage d’automne est bien le récit d’un naufrage. Naufrage sentimental et spirituel de Jouhandeau, anéantissement des consciences, celles des écrivains, des penseurs, d’un peuple. La scène suggérée de l’autodafé dit à rebours l’urgente, l’indispensable nécessité de la culture, de l’écriture, de la pensée libre et de la lutte contre tout régime qui les nie. Voyage d’automne de Bruno Mantovani peut s’entendre ainsi comme l’opéra d’une Apocalypse latente.
Jean Jordy
- L’accueil réservé par le public de la Première, venu nombreux, traduit la complexité de l’œuvre. Sonné, abasourdi à l’entracte, il se libère de la tension et du malaise aux saluts, plus que chaleureux, englobant dans la même admiration pour le courage et la haute tenue de l’entreprise les chanteurs et l’orchestre, la metteuse en scène et son équipe technique, le librettiste et le compositeur. « Ce fut un beau voyage », s’interroge Jouhandeau à la dernière réplique. Non, ce fut un Voyage ambitieux, intense, percutant. ↩︎
