Nicolas Querci : « Survivre en publiant de la littérature relève plus ou moins du miracle »

Dans Éditeurs de notre temps (éditions Mediapop), Nicolas Querci interroge longuement les hommes et les femmes qui dirigent des maisons d’édition comme Tristram, Zoé, Allia, l’Olivier, Zulma, Finitude, Corti ou encore la Contre Allée. Dans le dernier numéro du magazine Novo (janvier-mars 2025), il continue ce travail, en interrogeant cette fois les animateurs de La Fabrique. Concentration, surproduction, hyper-concurrence, hausse des coûts, baisse du lectorat… Entretien avec ce spécialiste de l’édition sur l’avenir du livre et de ses acteurs indépendants.

Commune : Qu’est-ce qui vous a donné l’idée de ce passionnant tour d’horizon auprès de professionnels du livre ? 

Nicolas Querci : Je m’intéresse depuis longtemps à l’histoire et à la vie du livre. Mais c’est en poursuivant des études en édition, il y a quelques années, que j’ai réellement découvert tout ce que recouvrait le métier d’éditeur. Je trouve que le travail de l’éditeur est peu mis en avant (il reste le plus souvent dans l’ombre de l’auteur), alors qu’il est essentiel. Puis c’est en discutant avec le directeur du magazine culturel Novo et des éditions Médiapop, qu’est venue l’idée de ces longs entretiens qui aborderaient tous les aspects du métier : le travail éditorial, naturellement, mais aussi toutes les questions économiques, techniques, pratiques, etc., qui se posent à l’éditeur. C’est ainsi qu’a commencé ce tour d’horizon. Il s’avère que ça a intéressé pas mal de monde, ce qui nous a donné envie de poursuivre.

Vous écrivez que « ce qui ressort de ces entretiens, c’est qu’il y a autant de façons d’être éditeur que de maisons d’édition ». N’y a-t-il pas pourtant des règles d’or, des grands principes qu’on retrouve partout ? 

Pour les huit entretiens rassemblés dans le livre, je suis allé voir des éditeurs littéraires, indépendants, de petite taille, afin d’avoir des points de comparaison entre eux. Cependant, il y a effectivement des choses que l’on retrouve d’une maison à l’autre. Il y a tout d’abord l’attachement au texte qui prime sur les autres considérations. Ce qui implique de publier peu de livres pour pouvoir leur consacrer autant de temps et d’énergie que nécessaire. Mais les éditeurs sont aussi des gens qui ont les pieds sur terre, ce sont en général d’excellents gestionnaires, ce qui est encore la meilleure façon de conserver son indépendance. Ensuite, il apparaît que chacune de ces maisons a une identité propre, qui passe aussi bien par le genre de livres publiés que par le graphisme, la communication, etc. Enfin, la relation à la librairie indépendante occupe une place prépondérante pour ces maisons. Donc, pour résumer, quelques grands principes : de bons textes, une gestion solide, une identité forte et des rapports suivis avec les libraires. Il en irait sans doute autrement pour des maisons appartenant à des grands groupes ou évoluant dans un autre domaine que la littérature.

Les questions que vous posez aux professionnels traitent aussi bien de leur pratique éditoriale (« Intervenez-vous beaucoup sur les textes ? »), de la promotion (« Que représentent les prix littéraires ? »), que des aspects commerciaux (« Qu’est-ce qu’une bonne vente pour vous ? »). Quel est votre objectif en fouillant toutes facettes du métier ? Est-ce de percer les secrets de fabrication des uns et des autres ? 

L’objectif était de montrer la réalité, la diversité et la complexité du métier d’éditeur. C’était de montrer à quel point le travail « intellectuel » et le travail plus « pratique » sont indissociables : il n’y a pas de distinction entre une partie « noble » du métier et une autre qui serait plus « prosaïque ». Être éditeur, c’est certes travailler avec des écrivains (dont certains, publiés par les éditeurs interrogés, comptent parmi les plus grands des dernières décennies !), mais au quotidien, c’est aussi porter des cartons et peser des enveloppes avant de les déposer à la poste ! Ce sont tous ces aspects qui m’intéressaient. D’un autre côté, il y a aussi beaucoup d’idées reçues sur les éditeurs qui peuvent m’agacer. Notamment chez certains auteurs, qui pensent que les éditeurs ne servent à rien et s’en mettent plein les poches sur leur dos. Ce n’est pas le cas : je n’ai pas encore rencontré d’éditeur qui vivrait dans l’opulence !

En conduisant ces entretiens, avez-vous été surpris ? Avez-vous découvert des choses sur le métier ?  

Je ne suis pas tombé de ma chaise, mais d’une certaine manière, ces entretiens m’ont permis d’affiner ma connaissance du métier. Je savais que le métier d’éditeur était extrêmement varié, mais je pensais que le travail éditorial occupait tout de même un peu plus de place dans la journée « type » d’un éditeur. Je savais aussi que les éditeurs recevaient beaucoup de manuscrits, mais j’étais loin d’imaginer qu’ils en recevaient autant, parfois plusieurs centaines par an. Et on parle là de « petites » maisons… J’ai également été surpris d’entendre qu’il pouvait être plus simple de promouvoir un premier roman que celui d’un auteur dont les précédents livres ne se sont pas vendus : il y a une certaine curiosité, dans la presse ou en librairie, pour de nouvelles voix. J’ai été surpris de voir à quel point la relation avec les libraires était importante pour ces petites structures qui publient en général des livres que l’on ne retrouve pas en piles dans les supermarchés… Enfin, si je ne parlerai pas de « sacerdoce », j’ai été surpris de constater que diriger une maison d’édition exigeait un engagement total, permanent : en fait, on ne cesse pas d’être éditeur en rentrant chez soi après une journée de boulot. 

Dans les témoignages d’éditeurs que vous rassemblez, plusieurs intervenants soulignent que la situation du livre s’est détériorée, que les choses sont « plus difficiles qu’avant ». Est-ce que cela correspond à votre propre regard ? Ce constat est-il étayé par des chiffres ? 

J’ai tendance à me méfier des discours catastrophistes, et d’aussi loin que je me souvienne, j’entends parler de « crise » du livre. Maintenant, les éditeurs que j’ai interrogés sont dans le métier depuis quinze, vingt, trente ans ou plus, et je pense qu’ils sont bien placés pour parler de l’évolution du secteur. De toute évidence, l’édition indépendante est confrontée à de sérieuses menaces. Il y a la concentration à l’œuvre dans le milieu du livre : dorénavant, les « gros » ne laissent même plus de miettes aux « petits »… Il y a les difficultés économiques, de trésorerie, notamment, inhérentes à l’activité : éditeur est un métier précaire, les marges et donc les salaires sont très faibles… Ce que la baisse des aides publiques consacrées à la culture (à l’image de la décision prise par la Présidente de la Région Pays de la Loire) ne risque pas d’arranger. À cela s’ajoute la baisse du nombre de grands lecteurs en France, ou la baisse du nombre d’heures consacrées à la lecture, au profit des écrans… Sans parler de la hausse des coûts de fabrication. Sans compter Amazon. Bref ! je ne sais pas si la situation se détériore, mais il y a tout de même quelques gros nuages dans le ciel.

Pensez-vous comme on l’entend souvent que le secteur du livre soit marqué par la surproduction ? Comment s’explique ce phénomène et quelles en sont les conséquences pour les acteurs du marché ? 

La surproduction est une réalité concrète : en 2023, tous secteurs confondus, près de 37 000 nouveautés ont paru en France, et plus de 100 000 titres en comptant les réimpressions. Même si ces chiffres sont en légère baisse sur ces dernières années, cela représente près de 300 nouveaux livres par jour ! Plus de deux fois plus qu’au début des années 1990. À côté de ça, les tirages et les ventes moyennes ont beaucoup diminué. De mon point de vue, les raisons à cette surproduction sont multiples et en partie structurelles. Il y a la concentration et le fait que les grands groupes, qui contrôlent la majeure partie de l’activité de distribution, inondent les librairies de nouveautés : il faut sans cesse générer des flux… Pour les plus petits éditeurs, faire paraître une nouveauté permet de gagner un peu d’argent censé compenser les retours… S’il y a autant de livres qui paraissent, c’est aussi parce qu’il est relativement facile et peu coûteux de produire un livre de nos jours. Et aussi, à la marge, parce qu’il y a de plus en plus de gens qui écrivent. Les conséquences de cette surproduction sont assez désastreuses pour bon nombre d’acteurs du marché : les libraires sont submergés par la nouveauté, les petits éditeurs jouent des coudes pour se faire un peu de place, et les auteurs peinent à joindre les deux bouts… Sans parler de l’impact écologique de toute cette économie. On entend souvent les professionnels de l’édition dénoncer cette dérive. Alors pourquoi est-ce que rien ne change ? Je pense que c’est parce que les « gros » n’ont pas intérêt à publier moins de livres. En tout cas, le problème ne vient pas des petites maisons. 

Nicolas Querci. Photos Pascal Bastien.

Vos entretiens concernent des maisons indépendantes mais qui ont toutes tiré brillamment leur épingle du jeu et trouvé leur équilibre économique. Ne sont-elles pas l’arbre qui cache la forêt des faillites ou des absorptions ? Y a-t-il selon vous un avenir pour le livre papier, et pour des maisons indépendantes qui tenteraient de vivre — et de gagner de l’argent — en dehors des pépites du secteur ? 

Je ne connais pas les chiffres des faillites ou des absorptions (je ne sais pas s’ils existent). Je me suis intéressé à des maisons qui avaient déjà une petite histoire derrière elles (une quinzaine d’années d’existence pour la plus jeune, plus de quatre-vingts ans pour la plus ancienne !), afin de voir comment elles avaient tiré leur épingle du jeu, après avoir connu parfois bien des soubresauts. Mais il y a beaucoup d’autres éditeurs que j’aurais aimé rencontrer ! Car à côté des grands groupes, il y a une myriade de petites structures qui publient des livres d’une grande qualité et qui s’en sortent ! Et d’autres, effectivement, qui mettent la clé sous la porte (pour ne citer que Les Moutons électriques, en ce début d’année), ou qui sont rachetées (que l’on songe à Minuit, par exemple, qui a rejoint Gallimard). Ce qui est sûr, c’est que même pour des maisons ayant une certaine notoriété, l’équilibre est fragile. Il suffit d’un ou deux mauvais exercices, de plusieurs livres qui se vendent mal, pour que la situation devienne très vite compliquée. Ce qui fait que les petits éditeurs littéraires qui arrivent à garder la tête hors de l’eau sont ceux qui cherchent à renforcer leur position en librairie (en ayant recours à des chargés de relation librairie, en organisant des rencontres, etc.) ou à trouver de nouvelles sources de revenus (droits étrangers ou autres, création de collections de poche, etc.). Il n’y a pas de formule magique et, de mon point de vue, survivre (sans parler de gagner de l’argent) en publiant de la littérature relève toujours plus ou moins du miracle. Mais je constate qu’il y a régulièrement de nouvelles maisons qui voient le jour et que les métiers du livre continuent d’attirer. Beaucoup de nouvelles librairies ont aussi été créées ces dernières années, notamment dans des petites villes. Ce qui me fait dire qu’il y a un avenir pour le livre papier (on ne peut pas dire que le livre numérique ou le livre audio se soient imposés…), pour l’édition et la librairie indépendantes !

Vous abordez assez peu un nouvel acteur de la chaîne du livre qui est l’agent littéraire, évoqué en revanche par Sandro Ferri, éditeur italien qui a « découvert » Elena Ferrante, dans son tout récent L’éditeur présomptueux (Gallimard, 2024). Celui-ci se montre très critique de cet intermédiaire entre l’auteur et les grandes maisons, qu’il accuse de « faire monter les enchères » au détriment des indépendants. Qu’en pensez-vous ? 

Je pense que si les éditeurs que j’ai rencontrés n’en ont pas parlé, ou alors uniquement pour évoquer certains auteurs étrangers (les auteurs anglo-saxons, par exemple, sont quasiment tous représentés par un agent), c’est parce qu’ils ne sont pas trop concernés. Tout simplement parce qu’ils n’ont pas les moyens de se lancer dans des enchères délirantes, ou de payer des à-valoir astronomiques ! Je suppose (mais je n’en sais rien) que c’est ce qui s’est produit avec Sally Rooney, par exemple, passée de L’Olivier à Gallimard pour son dernier livre : à un moment, il est impossible de s’aligner… Ce qui peut s’avérer frustrant, quand un petit éditeur qui a pris le risque de traduire un auteur étranger pour la première fois, le voit filer chez un plus gros éditeur une fois qu’il a un peu de succès. C’est un jeu malsain, du point de vue de l’éditeur. De celui de l’auteur, il en va sans doute autrement. En France, même s’il y a beaucoup de fantasmes autour de la figure de l’agent, il n’y a encore que très peu d’auteurs qui sont représentés. Cela concerne surtout ceux qui ont déjà une certaine notoriété, quelque chose à monnayer. Je ne pense pas que les agences se battent pour représenter un sombre inconnu dont les romans se vendent péniblement à 500 exemplaires… À moins de croire en son potentiel commercial ! Ce qui fait que de tout jeunes auteurs peuvent être représentés dès leur premier livre. Je mettrais ça en parallèle avec les masters de création littéraire qui ont vu le jour ces dernières années. De plus en plus, l’écriture est vue comme un métier qui s’apprend, ce qui implique de trouver des débouchés. L’agent peut y aider. Il est clair que leurs intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux des petites maisons. Maintenant, la relation entre un éditeur et un auteur est tellement spécifique, elle ne repose pas exclusivement sur des questions économiques. L’éditeur qui propose le plus d’argent n’est pas forcément le plus adapté pour défendre tel ou tel livre. Donc je pense qu’il ne faut pas diaboliser l’agent par principe. Mais qu’il faut tout de même s’en méfier, comme de toutes les tendances qui nous viennent des États-Unis…

Vous le dites dans votre introduction, il n’y a pas de recette miracle pour faire un livre à succès. Et vous évoquez avec les animateurs de Finitude le cas de l’incroyable phénomène En attendant Bojangles d’Olivier Bourdeaut. On apprend non seulement que le manuscrit avait été refusé partout ailleurs, mais que même la maison qui finit par l’accepter le fait presque sans trop y croire, s’attendant à en vendre tout au plus 3000 exemplaires… 

Un succès pareil, en général ça n’arrive qu’une seule fois ! Ce que je constate, c’est qu’il est souvent plus facile d’expliquer pourquoi un livre n’a pas marché que pourquoi il s’est bien vendu. Le succès est impossible à prévoir ! Et heureusement ! Surtout à cette échelle (En attendant Bojangles s’est vendu à plus de 300 000 exemplaires en grand format et plus de 400 000 en poche, a été adapté au cinéma, traduit à l’étranger, etc.). Même si un livre contient tous les ingrédients pour plaire à un large public, ça ne veut pas dire qu’il va devenir un best-seller. Il y a tout un tas de facteurs qui concourent au destin commercial d’un ouvrage, dont certains demeurent à jamais inexplicables. C’est tout un concours de circonstances. Quand ça tombe sur un petit éditeur, c’est une bouffée d’oxygène, notamment pour ses finances. Mais pour Finitude, ça a aussi eu quelques conséquences désagréables : le succès de Bojangles a occulté le reste du catalogue et le travail mené depuis le début… En tout cas, choisir un texte uniquement parce qu’on se dit que ça va être un carton phénoménal est peut-être le meilleur moyen de se planter ! Peut-être qu’avec l’intelligence artificielle on arrivera à produire et à prévoir des best-sellers en série. Mais j’en doute fortement !

Vous qui avez passionnément dialogué avec tous ces éditeurs, si vous deviez à votre tour fonder une maison d’édition, à quoi ressemblerait-elle ? 

Je ne pense pas que ce soit une bonne idée : il y a de fortes chances pour que je coure à la faillite si je me lance un jour ! La question, ce serait de savoir ce que je peux apporter par rapport à toutes ces maisons fantastiques qui existent déjà. Mais admettons : ce serait quoi qu’il arrive une petite maison littéraire. Parmi les choses utiles qui ressortent des entretiens que j’ai menés, je retiens qu’il ne faut publier que des livres que l’on aime, que l’on a envie de défendre, de faire découvrir. Il ne faut publier que des livres pour lesquels on se sent compétent (par exemple, je serais bien embêté si je devais publier de la jeunesse ou de la fantasy). Enfin, il ne faut publier que des livres que l’on a le temps de bien éditer (ce qui implique de publier peu). À partir de là… il ne reste plus qu’à trouver des projets de livres ! Et un nom pas trop tarte pour une maison d’édition. En tout cas, je pense que tous les gens un peu inconscients qui voudraient se lancer dans l’aventure trouveront dans Éditeurs de notre temps des pistes de réflexion pour ne pas faire n’importe quoi.

Propos recueillis par Maxime Cochard

Photos Pascal Bastien