Bach, un monde et des corps
Rodolphe Perez / Olivier Barbarant
La présentation du dernier livre poétique d’Olivier Barbarant le 26 novembre dernier à la librairie EXC a donné lieu à un échange entre Rodolphe Perez et l’auteur. Commune en livre quelques extraits choisis.
Rodolphe Perez : Partitas pour violon seul est paru en novembre 2024 aux éditions Gallimard. On y retrouve des motifs fréquents de votre œuvre, notamment un rapport singulier du sujet à l’histoire nouant l’intime et le politique. Mais de nouvelles perspectives s’ouvrent aussi. Ce nouveau recueil se compose de six sections d’un même poème – vous avez tenu à ce que le terme apparaisse au singulier sur la couverture – qui se distribue par la référence à la musique de Bach.
Olivier Barbarant : Il est vrai que ce livre s’est composé différemment de tous les autres. Je n’écris que quand j’y suis contraint, ou invité, par une émotion qui au sens propre m’arrête, et s’impose à moi. Puis, au bout d’un moment, quand il existe une certaine quantité de textes nés ainsi, je les relis pour voir comment tout cela pourrait se distribuer, avec toujours la peur que cela ne s’organise pas. Comment l’incohérence d’une vie secouée par des instants (douloureux ou ravissants, peu importe) pourrait-elle jamais les assembler et en faire un tout ? Et pourtant à force de brasser les feuillets, le titre à chaque fois finit par apparaître, et avec lui une forme qui me révèle la cohérence, ou au moins la cohésion, de mes jours éparpillés. Je découvre qu’il y a peut-être une unité dans une vie dont j’éprouve surtout le décousu. Mais ces Partitas se sont construites autrement. Quelques textes seulement étaient parus en revue quand m’est venu l’idée du titre et avec lui de l’organisation. Je me suis alors replongé dans les Partitas dont le nom s’était imposé, sans doute aussi en raison du « violon seul » et de sa force métaphorique. On sait que Bach les a classées en entrelaçant pour six morceaux trois sonates et trois partitas. J’ai donc pour la première fois écrit sous l’égide d’un titre, d’une distribution, avec une vision du livre, et non pas en effectuant le regroupement ultérieur d’un matériau préalable et apparemment disparate. D’où le « poème » au singulier, revendiqué, qui a une source aragonienne, Aragon écrivant « poème » sans s pour des livres poétiques de plus en plus longs à partir de 1954. Je suis heureux d’avoir été suivi par l’éditeur.
La construction de Bach m’a conduit à composer ce poème en six sections qui renvoient à chacune des partitas, au cœur desquelles je souhaitais placer à sa place la plus célèbre, la « Chaconne ». Quelque chose de l’équilibre, de l’harmonie d’un génie musical pouvait me guider. L’écoute régulière de ses sonates et partitas m’aura aidé à tendre vers une forme de simplicité, en écho à l’admirable clarté de Bach.
Rodolphe Perez : Cette attention à l’épure de Bach ouvre dans l’écriture à l’exploration d’une variété de registres.
Olivier Barbarant : Je voudrais revenir ici à une réflexion d’André Tubeuf qui m’a accompagné, dans Bach ou le meilleur des mondes, et que j’ai par dette placée en exergue au livre :
Mais au profit d’aucun autre il n’aura mis au jour et réalisé lui vivant ce que d’emblée il a repéré, imaginé, crée dans le seul violon. Ce dédoublement qui le fait harmonique, en tout cas, et symphonique, si on sait y faire. Cette dimension porteuse d’opacité, de relief, et d’une sorte d’au-delà de lui-même, cet équilibre aussi d’un cante jondo, d’où ne sortira rien qui se contente d’être lisse et beau mais âpre et réel et vrai.
« Harmonique, en tout cas, et symphonique, si on sait y faire » : c’était là pour moi un double défi, pour lier la mélodie de chaque poème à l’équilibre de l’ensemble, mais aussi pour articuler une fois encore le singulier et le collectif, l’émoi intime et l’époque, les corps et l’Histoire. Quant au cante jondo, j’étais ravi qu’il fût décelé chez Bach par un savant tel qu’André Tubeuf, reliant ainsi comme je le ressentais (mais sans la moindre autorité de ma part pour oser l’affirmer) l’équilibre et le duende, l’ordre allemand et les déchirures andalouses, le violon et le flamenco. Cela ne pouvait plaire qu’à l’admirateur de Lorca, et me renvoyer à mon livre immédiatement précédent, De olvidarte nunca, n’est-ce pas ? Mais sait-on que ce rapprochement apparemment incongru renvoie à une proximité historique ? Le flamenco andalou naît au siècle de Bach… Dans tous les cas j’ai aussitôt eu le projet que ma dernière partita soit le « Llanto de dos amores rotos » (llanto de deux amours cassés, ou brisés). Ce long chant dont le titre dit suffisamment le contenu constitue le second massif du volume avec la « Chaconne » centrale : elle va des inquiétudes sur l’état de la planète vers la gloire des corps, et lui, à l’envers, de la souffrance amoureuse vers ce qu’elle ouvre de perspective sur le monde…
Rodolphe Perez : Le « llanto » précisément revient sur l’effleurement des corps devenus paysages. Ils associent désir et souci de vérité, comme si le désir, une fois encore chez vous, était l’épreuve même d’une réalité, un dévoilement. L’écriture alors devient picturale, tout autant que musicale…
Olivier Barbarant : J’ai toujours eu le sentiment de ne pas pouvoir écrire autrement qu’autour d’un corps, et d’un corps pour moi qui fait lieu. L’espace fait lieu quand il y a la rencontre d’un autre. Les Partitas l’avouent : « Je ne sais pas faire un poème / Qu’un corps n’irrigue ou n’incendie ». Je fus jadis ébloui de lire dans la très belle préface de Bachelard à Je et Tu de Martin Buber cette idée, que je pressentais sans parvenir à la formuler, selon laquelle l’intersubjectivité précède toute conscience : c’est par le tu que je parviens à être au monde. Il y a toujours eu nombre de corps dans mon paysage, précisons : dans mon paysage qu’ils instituent. Écrire, c’est pour moi par force dire le désir, certainement pas par confession personnelle et toute cette production de « témoignages » contemporains, mais parce qu’à travers le désir en effet s’impose une attention particulière, une obstination de myope, et en même temps se révèle ce qui constitue la leçon que j’ai apprise avec ces Partitas, à savoir la complète solidarité des chairs, humaines ou non : pour parler comme Bach la symphonie du vivant.
Ce que vous pointez me confirme dans l’idée que l’éblouissement des corps chez moi s’est longtemps suffi à lui-même, mais qu’il est désormais proportionné à la question de la disparition du monde… Non plus la disparition individuelle mais à la disparition de tout et de tous… Une perspective avec laquelle force nous est de vivre, et contre laquelle sans doute il nous faut lutter, avec l’amer sentiment du « trop tard » propre à la marche de l’humanité, qui va finir par détruire complètement la petite planète qu’elle aura rongée et ravagée…
Si la mort, de manière générationnelle sans doute pour qui a survécu à l’épidémie de sida, m’a toujours hanté, je crois être parvenu à me débrouiller finalement avec ma mort… La mort de soi, et même celle, si douloureuse, des êtres aimés, sont une chose ; la mort du monde à l’agonie duquel nous assistons en est une autre. Il en va d’autre chose que d’un changement d’échelle. Si bien que le miracle de la rencontre entre un paysage et un corps, longtemps brandi comme antidote à la perte, est devenu chez moi devant les êtres que je croise une nouvelle compassion qui me saisit devant leur beauté. J’ai tenté de la dire.

Rodolphe Perez : On retrouve là la force de l’histoire dans l’écriture, et donc la conscience des urgences du contemporain. Plutôt qu’un effet de l’âge, ne s’agirait-il pas d’une nouvelle étape dans l’écriture ?
Olivier Barbarant : Que le seul désir s’amenuise (après tout, pourquoi non ?) ou que je parvienne à une façon d’aimer plus lucide, dans tous les cas il est vrai que survient une émotion que je n’avais pas ressentie aussi nettement auparavant : le sentiment de l’extraordinaire fragilité, non pas seulement de ma propre existence, ou des êtres que j’aime, mais du vivant tout entier. On m’avait initié vers mes vingt ans, et j’ai connu assez tôt par force, instruit au fouet comme dit Philippe Jaccottet, la fragilité de toute chose, même dans les liens qui nous paraissent le plus forts. Ainsi ai-je souvent rêvé à la similitude des corps des hommes avec les arbres : les branches, la puissance du tronc, le feuillage des chevelures… Les rues sont pleines d’arbres marchant ! Mais ce que je ressens, de plus en plus souvent, ce n’est pas (plus seulement, dois-je préciser pour être honnête…) l’admiration et l’envie de glisser la main sur ces belles écorces, mais, palpitante, déchirante, la perception d’une circulation commune de la sève et du sang… Et la menace de la hache… Un poème parvient à le formuler directement, je l’espère tout simplement : « Ayons pitié de nous/ Ayons pitié de nous ».
Rodolphe Perez : Une superbe suite de distiques illustre ailleurs aussi cette idée :
L’important n’est pas savoir qui l’on est
mais ce que d’un corps l’on offre à la vie
La part de viande que l’on risque
Pour accueillir le monde en soi
Celle de peau de peau que l’on expose
à la lumière du couteau.
Ces vers résument la manière qu’a le « je » de se laisser entamer par le « tu », où Anne Dufourmantelle voit une manière d’autoriser l’autre en nous en s’ouvrant à la compassion, mais aussi de tisser du lien entre les corps dans une recherche symphonique.
Par ailleurs, il me semble que derrière ce travail de composition et de tissage se joue une épure du biographique. Il est effleuré en permanence mais se fait moins factuel. Le besoin de relation entre les éclats passe par une autre forme d’organisation. Vous avez parlé à ce sujet d’un « descente progressive du lyrisme ».
Olivier Barbarant : Le lyrisme : je ne parviens pas à savoir s’il y en a « plus » ou « moins » qu’auparavant. Ce qui paraît plus ténu n’est-il pas plus intense ? Je suis toujours parti tout simplement de ce qui m’arrivait. Mais il est vrai aussi que les poèmes sont désormais plus courts, que l’octosyllabe règne en maître en essayant d’éviter l’attraction toujours possible des rimes, leur charme ronronnant. Cela sans doute, dans mon écriture, participe d’un délestage. J’ai toujours craint la solennité ou la massivité quand ce que je vis ce sont des tremblements, des palpitations, des irisations. Je n’aimerais pas que le poème en fasse un monument un peu écrasant. La solution que j’avais trouvée autrefois était de faire sourdre le quotidien, de raconter le moment où ça jaillit, où l’éclat survient ; de le contextualiser dans la prose des jours en partie « racontée » par un poème assez long, refusant de se faire stèle. D’une certaine façon, je crois que je me passe désormais de cette sorte de désacralisation par le développement de la contextualisation, en me passant de plus en plus du récit. Je n’ai plus besoin de raconter les circonstances, peut-être parce que je parviens à dire plus simplement, plus directement, et sans peur de l’emphase qu’un phrasé peut-être plus précis ne risque plus. Aurais-je l’audace de parler d’un lyrisme maîtrisé ? Dans tous les cas il s’agit de dire le monde qui nous traverse, non pas soi-même. Alors oui, sans doute qu’il y a une décantation, dans l’objectif comme dans la forme.
Rodolphe Perez : Comment l’écriture envisage-t-elle une projection sans s’enliser dans le constat mélancolique de la destruction ?
Olivier Barbarant : Je crois qu’il faut travailler la légèreté. Et que faire gagner le léger dans l’espace du poème c’est aussi penser la manière de le faire gagner ailleurs. Je crois, depuis ma lointaine lecture admirative de Simone Weil, que c’est le gracieux, qui peut y parvenir. Contre la pesanteur, la grâce. Pour moi la grâce des corps, qui n’interdit pas que leur force, leur force maltraitée, m’éblouisse. L’admirable puissance, la persistance du fragile : la délicatesse des cils aux yeux des statues gigantesques que me sont, depuis ma petite taille, les jeunes gens autour desquels la rue enfin s’organise, et même s’éclaire…
Rodolphe Perez : Cette gracilité se retrouve également dans un regard sur le vivant au sens large, qui marquerait le tournant écologique d’un certain communisme des corps.
Olivier Barbarant : Les corps participeraient nous l’avons dit d’une symphonie. Naturellement, j’habite mon temps et ce souci de la destruction de la terre, qui s’empare de nous tous sous la menace n’épargne personne. J’ai été frappé récemment par la manière militante qu’a une certaine poésie au mégaphone de s’emparer de ces sujets, qui ne sont pourtant pas si neufs. Le rapport de Philippe Jaccottet au paysage par exemple a fait qu’on lui a reproché, dans ses vergers, de dédaigner l’époque, de se réfugier hors de l’histoire. Or, trente ans plus tard, certains décrivent ce monde menacé en occultant qu’un tel chant du monde dénoncé comme vieillot et anhistorique retrouve une singulière actualité. Les bucoliques, les géorgiques n’avaient pas besoin de se baptiser éco-poétique ou nature writing pour se soucier de l’état de la terre ! Et je les crois plus efficaces qu’un triste retour des pires « poèmes militants » pour dire ce qui nous occupe de manière si urgente. Ainsi pour moi de l’apparent détour du poème amoureux au regard du thème écologique. Je parviens à la fraternité du vivant en partant des hommes — et devant certaine dérive idéologique des défenseurs de la Terre majusculée, la grande Gaïa des délires postmodernes, j’avoue n’être pas mécontent de ce que l’alerte que me réclament mes battements de cœur ne se fasse pas contre l’humanisme…
Rodolphe Perez : Parce qu’il y aurait un entame collective la réponse serait à penser à partir d’une fraternité endolorie des corps et vers un communisme des corps ?
Olivier Barbarant : Oui, la pensée comme vous dites joliment d’un communisme des corps. C’est peut-être aussi cela que j’ai voulu rendre par la variété tonale du recueil. Cette palette était pour moi l’enjeu d’une maîtrise de la variation. Je la dois encore à Bach, chez qui l’on trouve des moments d’élévation considérable et d’autres qui frôlent presque la chanson populaire : il circule entre les deux. Je crois que pareille variété tonale concerne une forme du vivant et une manière d’embrasser la pluralité de ses lumineux éclats – comme en dépit de tout.
Olivier Barbarant, Partitas pour violon seul, Gallimard, 2024.
