Gérald Duchemin, éditeur : « Il faut se battre, proposer, expliquer, et séduire encore »

Éditeurs au travail — Gérald Duchemin, Le Chat Rouge

Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune inaugure ici une série d’entretiens avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes. « Éditeurs au travail » proposera de longs dialogues avec ces passionnés, ces engagés, ces enragés du papier et de l’encre, sur leur métier, leurs difficultés et leurs espoirs.

Comment fabrique-t-on un livre aujourd’hui ? Comment trouve-t-on de nouveaux lecteurs ? Comment fait-on vivre ces structures — souvent très petites — qui sont autant de phares dans la pénombre ? Pour ce premier entretien, c’est Gérald Duchemin, le génial éditeur du Chat Rouge, qui répond à nos questions. Depuis plus de vingt ans, il fait vivre une maison qui chasse ses trésors littéraires dans les vieux grimoires décadents et fin-de-siècle, et qui avec quelques beaux succès a réussi à se faire une vraie place dans les journaux et les librairies. Retour sur cette aventure.


Commune : Le Chat Rouge est créé en 2002 par Jean-Luc Catanzano. Tout part de la publication de Carmélia, un roman à la couverture rouge d’un auteur inconnu — vous —, et qui pourtant va se frayer un vrai succès d’estime. Pouvez-vous nous raconter cette histoire ?

Gérald Duchemin : Carmélia, c’est d’abord l’histoire d’une mansarde que je fais parler sur le ton de voix d’une tatie Danielle de brique et de plâtre. Elle aime la chair fraîche, particulièrement les étudiants paumés, les frileux, les petits grincheux, que la peur de la vie retranche chez elle. Par cette voix de mansarde, drôle et cruelle au possible, j’ai pu mettre en scène et faire vivre comme un vrai personnage la pulsion du repli sur soi, si puante et qui bouffe votre désir de vivre. À cette époque, je dévorais Edgar Poe et Cioran. Mais Carmélia achevait une trajectoire d’écrivain en herbe de bien cinq ou six ans… C’était mon cinquième manuscrit. J’avais été encouragé par l’écrivaine Régine Detambel, pour un article et une nouvelle : le Graal pour moi, car Régine est tout bonnement époustouflante… Elle a une rigueur et une sensualité incroyable (digne de Colette), mais aussi un sens unique de la narration. Lisez son Jardin Clos, ou son tout récent Sarah Bernhardt quand même. Début des années 2000, j’étais une manière de Gothique, que je suis resté dans l’âme. Mes bagues macabres en portent toujours les merveilleux stigmates. Les vilaines langues disent que j’ai eu ma crise d’ado à 30 ans (je suis né en mai 1968) ; peut-être, où est le mal ?… Être en retard parfois donne de l’avance. Août 2000, je reçois un coup de fil de Martine Boutang, du service des manuscrits de Grasset ; elle adore Carmélia, et pense convaincre les autres membres du comité de lecture de la « beauté noire » de mon bref roman. Hélas, quelques semaines plus tard, j’ai reçu une notification administrative de refus, et rien de plus. Pareil avec Flammarion… Ensuite, j’ai fait une bonne cure d’Euphythose pour survivre dans ce monde de brutes. C’est alors que mon compagnon d’alors, Jean-Luc Catanzano, devant mon visage défait, décide de fonder une maison d’édition pour que ce roman existe. Lui comme moi n’avions aucune expérience du milieu de l’édition ! Jean-Luc, c’était l’audace incarnée ! Mais il a fait ça très sérieusement. Et dès le premier salon (La Comédie du livre de Montpellier), Carmélia a plu, et même plus que ça… Nous avions obtenu plus de dix-sept articles dans la presse spécialisée en fantastique. J’ai même reçu des lettres de lecteurs et de lectrices. C’était fou. Les éditions Le Chat Rouge, un beau bébé tout rouge, venaient de naître.

Gérald Duchemin

À partir de 2005, Le Chat Rouge fait le choix de republier des auteurs de la fin du XIXe siècle. Quelle a été la genèse de ce petit panthéon littéraire ? 

Mon deuxième roman, L’Echafaud, avait même obtenu dans Lire un article. C’était en novembre 2003. J’avais déjà l’idée de rééditer Jean Lorrain, notamment sa Mandragore, un pur chef-d’œuvre de novella : La Mandragore est si féérique, drôle, atroce, grotesque, étrangement morale et satanique à la fois, je trouvais inique que cette merveille ne soit pas connue de tout le monde. Ce fut la première pierre à l’édifice : La Mandragore de Jean Lorrain. Nous avions mitonné un très joli petit recueil avec trois autres nouvelles. Là aussi, ce fut un vrai succès dans les salons et même un peu en librairie (mais nous n’avions que quatre ou cinq librairies en Languedoc…).

Vous publiez également quelques auteurs vivants — quel privilège de voisiner les grands noms de Jean Lorrain, Edgar Allan Poe ou Paul Verlaine ! Comment choisissez-vous les auteurs que vous mettez à l’honneur, qu’ils soient d’hier ou d’aujourd’hui

Comme je dis souvent, au Chat Rouge, entre écrivains morts et écrivains vivants il y a beaucoup de convivialité. Comment je choisis ? C’est tout simple. Mon chemin d’éditeur suit de près ma trajectoire de lecteur. Exemple : je prépare une anthologie sur les écrivains décadents ; je me précipite en librairie pour m’acheter Les Poètes Maudits de Verlaine, titre culte, étendard s’il en est. Eh bien rien, l’ouvrage n’est pas disponible (sauf en Pléiade, hors de prix, et au fin fond d’un volume de 976 pages des œuvres en prose du poète). Solution paradoxale : j’édite le livre que je ne trouve pas !… Enfin, je l’achète en édition parfois originale (si je ne suis pas trop désargenté), ou bien je consulte Gallica, et le dévore, avant de l’éditer ensuite. Autre exemple : en 2010, afin d’inaugurer notre collection poésie et essai (Vert-de-Gris), je travaille sur La Comédie de la Mort de Théophile Gautier. C’est un recueil de poèmes hallucinants qu’on croirait sorti de la cervelle gothique de Tim Burton, un truc inouï de poésies macabres et fantastiques, et qui en plus a servi de « modèle » à Baudelaire pour bâtir ses Fleurs du Mal… Mais que tout le monde a oublié ! Je lis une grosse biographie sur Gautier, afin de muscler ma préface, et de qui il est aussi question dans cette biographie ? De sa fille, Judith, à la tête d’un œuvre de trente volumes, avec de pures merveilles que le Chat Rouge a réédité ensuite, comme son Livre de Jade (poèmes traduits du chinois et japonais), ou son délicieux Mémoires d’un éléphant blanc (un roman basé sur une légende indienne). Quand je vous parlais de ma trajectoire de lecteur, c’est cela même.

Personnellement j’ai découvert Le Chat Rouge en tombant dans une petite librairie parisienne sur un étrange livre oblong, une dizaine de centimètre de large pour une trentaine de hauteur — un format qu’on ne rencontre absolument jamais —, avec un chat sur la couverture, et qui est une anthologie féline. Pouvez-vous nous parler de ce livre qui est, je crois, le plus gros succès du Chat Rouge ? Comment vous en est venue l’idée ? 

Cette collection s’appelle Haut-de-Forme, un peu comme le chapeau en question… L’idée de départ n’était même pas une idée de collection ! En fait, je désirais depuis longtemps publier Les Excentriques de Champfleury, qui est un des livres les plus drôles de la littérature française. J’avais alors dessiné un petit personnage, à partir d’une vignette libre de droit, un fier petit barbu fumeur plein de morgue, très richement chapeauté. J’avais encore exagéré la hauteur du chapeau. Et pour flatter mon petit dessin sans prétention mais très amusant, je m’étais imaginé un autre format, plus en hauteur, juste pour que mon dessin y soit plus à son aise. J’ai alors demandé à mon imprimeur de me trouver un format dans ce sens, car nous n’usions alors qu’un format en 13 x 20 cm, classique disons. L’imprimeur m’a alors dit de réfléchir au format A4, car ça lui permettait de me proposer le meilleur prix. J’ai pris une feuille A4 devant lui, je l’ai plié dans le sens de la hauteur, en deux (soit 10,5 x 29,7 cm), et lui ai demandé : vous pouvez me faire ça ? Sous ses yeux ahuris… C’était quasi invendable ! Et en plus, relativement cher : résultat, grosse mise en place en librairie et des réassorts (nos vrais premiers) en continu… Premier succès de la collection ! Dès le deuxième titre, Les Fous de livres, le pli était pris, bâtir dans cette collection devenue iconique depuis, des anthologies thématiques : plus exactement, c’est une manière pour nous de distribuer la littérature du XIXe siècle sous forme de tribus amusantes, et qui nous parleraient à nous, lectrices et lecteurs d’aujourd’hui. Ça donne par la suite Les Dandys, Les Arbres, Les Fous de Venise, Les Fous de l’absinthe, Les Décadents, ou notre nouveauté de 2025, Les Femmes. Mais pour répondre à votre question (enfin !), Les Chats, de cette même collection, a obtenu plus qu’un succès d’estime. C’est actuellement encore notre plus grosse vente, autour de 6000 exemplaires, à force de le réimprimer quasi chaque année depuis 2012… Nous avons attendu dix ans avant de sortir un bouquin sur les chats ! Tout le monde nous disait, mais enfin vous vous appelez Editions le Chat Rouge et vous n’avez pas de livre sur les chats, c’est pas Dieu possible !… En plus, cette anthologie des Chats contient un des tout premiers livres écrit en français sur nos félidés préférés : le texte de Champfleury ! Car là aussi, c’est parce que j’avais lu et adoré Les Excentriques que je me suis vite intéressé à son bouquin sur les chats… Je n’ai pas été déçu : Champfleury ne narre pas l’histoire des chats (ils n’en ont pas), mais l’histoire de notre relation avec eux, depuis les Egyptiens jusqu’à son époque, XIXe donc. Et c’est génial de lire ses pages si instructives et trépidantes.

Publier aujourd’hui des auteurs méconnus ou oubliés, n’est-ce pas choisir une voie particulièrement difficile pour rencontrer les lecteurs ? 

C’est une voie en effet plutôt rugueuse, car comment faire venir Jean Lorrain en dédicace ? Comment espérer un Instagram par Judith Gautier, ou imaginer une chaîne Youtube par Catulle Mendès ? Voire, rêvons une seconde, faire venir Anna de Noailles à la Grande Librairie ? Certes, avec l’intelligence artificielle, et autres « progrès », on peut s’attendre à tout. Mais je reste convaincu comme Jean Cocteau que le « progrès est le développement d’une erreur », pas toujours mais le plus souvent. Alors oui, au Chat Rouge, nous restent, et bien vivants eux, des écrivains de chair et d’os, comme Antonius Moonen, Massimiliano Mocchia di Coggiola, ou encore Estelle Valls de Gomis, sans parler de ma petite personne si bavarde mais si peu présente sur les réseaux sociaux hélas… Rencontrer les lecteurs se fait donc surtout, pour le Chat Rouge, par la mise en place en librairie, et aussi par les salons (Voix Vives à Sète, Le FIRN à Frontignan, l’Autre livre à Paris, et bien entendu La Fête de l’Huma où, contre toute attente, je vends pas mal de Robert de Montesquiou !).

À la Fête de l’Huma, contre toute attente,
je vends pas mal de Robert de Montesquiou !

Vous avez fait le choix de vous auto-distribuer. Pouvez-vous nous expliquer en quoi cela consiste ? 

Un jour un éditeur m’a dit : « Si tu veux travailler pour un distributeur prend un distributeur ; si tu veux travailler pour toi, assume ton indépendance ». Bref, Do it yourself, comme disaient les Punks des années 70 ! Mais c’est moins un choix, cette indépendance, qu’une figure imposée par notre absence de moyens, et par la taille modeste du Chat Rouge. Même si parfois je rêve d’être distribué par les Belles Lettres ou Harmonia Mundi, par exemple, cela constituerait un sacré saut dans le vide et l’inconnu. J’aime contrôler les choses. Et je dois bien reconnaître que les mises en place que j’obtiens par moi-même en librairies sont plus qu’honorables. Et puis je présente physiquement la nouveauté au libraire. Il l’a en main quand je lui parle du livre. C’est plus qu’efficace, et surtout très humain. J’ai des rapports très chaleureux avec mes libraires ! Je les adore, c’est grâce à eux et à eux seuls que le Chat Rouge a pu se développer, bien avant d’obtenir de la presse nationale. Mais c’est un travail de longue haleine, très éprouvant. Sans cesse, il faut remonter au front, présenter des nouveautés, et croiser les doigts qu’elles plaisent. Car chaque mise en place est fonction des ventes qui ont précédé !… Bref… C’est l’intranquillité constante et peut-être, qui sait, revigorante, car impossible, au Chat Rouge, de faire une sieste sur ces lauriers, aussi modestes qu’ils puissent être…

Vous publiez trois ou quatre nouveaux livres par an. Quels sont les tirages moyens pour vos livres ? Arrivez-vous à anticiper le succès ou l’insuccès d’un livre ? 

Oui, comme vous le constatez, notre rythme de publication est une vitesse sylvestre mais qui convient à ma nature très lente. Le tirage moyen est de 500 exemplaires, ce pour tous les titres. Mais en 2005, quand nous avions publié La Mandragore, c’était un tirage de 30 exemplaires ! Ceci dit, comme le bouquin a bien plu, nous l’avons en quelques mois à peine fait réimprimer à coups de 30 exemplaires, bien six fois. Aussi pendant quelques années, notre tirage moyen était de 200 exemplaires, avant de passer à 400 en 2010, puis 500 en 2013. Principe d’or : mieux vaut être en retard de stock sur des commandes, que d’avoir trop de stock… Anticiper un succès ? Ah mais pour moi chaque livre qui sort est promis au succès ! J’y crois dur comme fer. Tout en me disant, in petto, bon, celui-là va être plus difficile à faire connaître. Par exemple : proposer des recueils de poésie, c’est presque du suicide commercialement. En apparence, car en fait, la poésie se vend bien, mais avec nonchalance. Quand j’ai réédité, par exemple, le délectable Petit Glossaire pour servir à l’intelligence des auteurs décadents et symbolistes (bon, déjà le titre…), je me préparais à quelques dos tournés et à du silence radio dans la presse. En fait, nous avons eu même quelques réassorts et un très bel article dans le Canard enchaîné ! En salon, c’est un livre que je vends plutôt bien. Les jeunes en particulier adorent ce bref dictionnaire des mots rares et précieux.

Je vous sais particulièrement attentif aux papiers et à l’impression de vos ouvrages. Le livre Du monocle, et autres accessoires masculins disparus, de Massimiliano Mocchia di Coggiola, a ainsi reçu le Prix de la Nuit de Livre. Vous travaillez en étroite collaboration avec votre imprimeur ? 

Ah, Du Monocle, mais quel bien beau petit livre ! Je suis très fier de l’avoir édité. Massimiliano est très doué. C’est un vrai écrivain, avec un ton à lui. Même ses italianismes sont délicieux. Je ne m’assimile pas à son univers, je ne suis pas dandy, mais j’aime le dandysme, c’est une manière si parfaite de créer de l’énergie en soi et pour les autres. Massimiliano est un des dandys les plus connus au monde. Au départ, je ne le connaissais pas. Quand, en 2013, j’ai publié une anthologie sur Les Dandys, il nous avait contacté par mail pour nous inviter à un cocktail, très chic, dont je me souviendrai toute ma vie. Il avait lu le livre et y avait adoré un texte de Théophile Gautier. Je ne savais même pas qu’il existait une traduction moderne, actuelle, très forte, très jeune, du dandysme. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que cette « tribu » existait plus que jamais, et dans le monde entier… Puis, quelques années après, il nous a proposé Du Monocle, entièrement illustré par lui ! Le Prix obtenu par l’ouvrage lors de la Nuit du Livre était une consécration de plus. C’est un prix qui récompense chaque année les plus beaux livres parus dans l’année, selon des catégories précises. Nos choix de papier, le fait de proposer un marque-pages à l’effigie du livre, l’usage démodé des lettrines, le grain du papier de couverture teinté dans la masse, le choix d’une police de caractère spécifique pour chacun de nos titres, tout cela revient à des excitants intellectuels pour bien lire et se concentrer, au même titre que le thé ou le café. Notre imprimeur est rigoureusement français : CPI Firmin-Didot. Imprimer en papier « vert ou bio », et en même temps avoir un imprimeur des pays de l’est ou chinois, et une pure absurdité écologique !… Je mets souvent, très fier, les mots « Imprimé en France » en quatrième de couverture.

Les livres du Chat Rouge ont souvent les honneurs de la rubrique littéraire du Canard enchaîné. Comment gérez-vous la promotion de vos ouvrages ? Faites-vous de nombreux envois presse ? 

En gros, nous envoyons près de 50 exemplaires à la grande presse, et nous recueillons une à quatre ou cinq chroniques… Ce n’est pas si mal, d’autant qu’en effet, certains comme le Canard enchaîné nous suivent depuis des années, grand merci à Frédéric Pagès et à Fabrice Colin pour leur généreuses chroniques. C’est à chaque fois une sorte de loterie. Nous avons eu aussi déjà deux chroniques dans Le Monde, une dans Le Figaro, une dans L’Humanité, cinq sur France Culture, deux dans Causeur, une au Courrier Picard, une dans le Magazine de la santé (TV5), je ne peux tous les citer. Mais bon, on se débrouille. L’ouvrage qui a d’ailleurs sauvé le Chat Rouge au sortir de la Covid, en 2020, l’épatant et cauchemardesque Journal de l’année de la peste, roman de Daniel Defoe, avait obtenu je ne sais combien d’articles. Faut dire, pour une fois, le Chat Rouge collait un peu à l’actualité… Ah tiens, nous venons d’obtenir un superbe article, pas moins d’une demi-page dans le prestigieux Magazine Lire de ce janvier 2025 à propos de notre édition de Du Snobisme par Robert de Montesquiou ! Ben voilà comment nous sommes obligés de boire du champagne bien après le 31 décembre, du champagne ou de l’absinthe d’ailleurs.

Le secteur de l’édition passe pour éminemment complexe pour les petits éditeurs : concentration, surproduction, hausse des coûts du papier, baisse du lectorat… Est-ce que vous partagez ce point de vue ? Comment assurez-vous l’équilibre économique du Chat Rouge ? 

Le Chat rouge survit voire se développe en raison même de ses « faiblesses » et de sa modeste dimension… Le Chat Rouge va sur ses 23 ans !… J’ai fait des erreurs, et commis des fautes, dans ma trajectoire d’éditeur. Mais j’ai pu les corriger et les réparer du seul fait de la taille du Chat. Sans doute y a-t-il une baisse sensible du lectorat populaire qui se jette sur d’autres dérivatifs pour supporter notre monde. Mais le lectorat cultivé et connaisseur demeure, en tout cas, je le constate, et même auprès des jeunes gens, souvent amateurs du Chat Rouge dont tous les titres ne sont pas forcément de lecture facile. Le désespoir en ces matières est une sottise absolue. Il faut se battre, proposer, expliquer, et séduire encore. Je ne me verse qu’une moitié de salaire, et encore les bons mois !… Je ne suis pas dépensier. Je vis une sorte de zen économique depuis plus de 30 ans. Ma foi, je ne manque de rien. Les joies qui ne s’achètent pas sont mes préférées ; sauf pour l’objet livre, ça c’est sacré. J’achète d’ailleurs souvent des livres chez les libraires à qui je présente les nouveautés du Chat Rouge. Voilà où passent les bénéfices du Chat ! Cercle vertueux s’il en est…

Vous êtes installés dans le Sud de la France. N’est-ce pas une complexité supplémentaire pour une maison d’édition de ne pas être à Paris ? 

Yvan, mon époux, habite Paris. Moi aussi, mais par intermittence. J’habite aussi Montpellier. Les locaux du Chat Rouge sont à Paris, ville que j’adore !… Le Chat Rouge est un travail d’équipe, même si je suis plus exposé de par ma fonction de diffuseur auprès des libraires, ou encore ma présence systématique dans les salons. Jean-Jacques Payros est notre graphiste (souvent très inspiré ; il me comprend au quart de tour !). Sarah Elie Fréhel est notre illustratrice attitrée. Parfois c’est moi qui m’y colle, ou mon frère Olivier comme pour les Contes de la chouette aveugle. Massimiliano est aussi sollicité en tant qu’illustrateur (comme pour Les Fous de Venise, ou encore le génial et drôlissime Snob Eternel, de Antonius Moonen, ouvrage que je recommande à tout amoureux de la langue française et de l’humour noir, c’est un mini dictionnaire sur l’art d’être bien inhumé ! Mortel ce bouquin… qui a obtenu un bel article dans Le Monde ; hâte, d’ailleurs, de découvrir bientôt le prochain livre de cet excellent écrivain). Yvan, de son côté, accomplit chaque jour un travail incroyable et dense de facturations, rappel pour les impayés, envois de colis (même si des coursiers viennent récupérer les commandes dans nos locaux). Il m’épaule aussi, quand je propose un nouveau titre, une nouvelle illustration, une police de caractère, lit et relit mes notes, mes préfaces avant tout le monde — on les corrige ensemble —, etc. Seul, je ne pourrais tout faire. Yvan a le goût sûr, il se trompe rarement.

Cet hiver, vous avez publié une nouvelle anthologie, Les Femmes. Quelques écrivaines célèbres, mais surtout celles oubliées, dédaignées, ici proposées et défendues. Il rassemble des textes d’Olympe de Gouges, Colette, Renée Vivien… Les commandes des libraires ont été exceptionnellement nombreuses. Vous devez être fier de cette réussite. Comment avez-vous tissé ce réseau avec les libraires ? 

Ah mais que j’aime ma propre anthologie ! Pathétique, non ? Cela faisait déjà des années : je disais dans les salons que, parmi les écrivains oubliés et méprisés, sans postérité, les écrivaines l’étaient encore plus… Pendant que je bâtissais cette anthologie, je me suis salement entiché de Renée Vivien, mais aussi de Fanny Raoul, sans parler d’Anna de Noailles, immense poétesse s’il en est. Il y a déjà quelques années, j’avais offert à Christian Bobin notre édition des Poètes Maudits de Verlaine. Il l’a beaucoup aimée, et m’a écrit pour me féliciter de ma préface. Il s’en est suivi une petite correspondance que je garde précieusement. Comme à tout le monde, je lui ai demandé s’il connaissait un écrivain oublié du XIXe siècle. Il a tout de suite évoqué Louisa Siefert. J’ignorais tout de cette poétesse. C’est par Rimbaud, qui l’aimait, que Christian Bobin a pu la découvrir. Nous devions d’ailleurs travailler ensemble pour un petit recueil de ses poèmes de Louisa. Mais la maladie et la mort du poète nous ont empêché de mener à bien ce beau projet. Autre découverte : Lucie Paul-Marguerite. J’ai lu cette écrivaine pour la première fois grâce à un roman, Le Singe et son violon. Et c’est un lecteur du Chat Rouge, devenu lui-même éditeur, Charles Bonneville, qui avait édité le livre ! Il avait créé, voici deux ans je crois, les éditions Lapidaires (superbes, sur beau papier, catalogue passionnant). En plus, quelle chance j’ai, Charles est devenu entretemps un ami, férus que nous sommes de littérature mais aussi de jiujitsu brésilien et de MMA ; on s’empoigne, fraternellement, en kimono sur tatamis dans son club de Paris !… Notre anthologie Les Femmes (quelques écrivaines célèbres, mais surtout celles oubliées, dédaignées, ici proposées et défendues) commençait par un texte politique de Fanny Raoul, et s’achevait par un autre texte, non moins politique et revendicateur d’Olympe de Gouges. Pour autant, je n’étais pas satisfait. C’était une anthologie d’abord littéraire. Pour moi, le vrai pouvoir, c’est la littérature, pas la politique. Il me fallait terminer cette anthologie par un texte littéraire. Et c’est alors que cet été j’ai relu quelques romans de la comtesse de Ségur (si bien écrits, faut-il le rappeler ?…), et par quoi commence son célèbre roman Les Malheurs de Sophie, par l’enterrement d’une poupée… Voilà, j’avais ma touche finale et bien littéraire ! Car si les femmes étaient minorées, humainement rabaissées, ou chosifiées, c’était bel et bien parce que beaucoup les prenaient pour des poupées… D’où le titre de ma brève préface : L’Enterrement des poupées… Pour la couverture du livre, j’ai galéré, j’ai hésité, la peur au ventre. Je ne voulais pas, pour une fois, d’illustration à proprement parler. Et je désirais plus que tout que les noms de ces écrivaines figurent sur la couverture ! Alors me vint l’idée de créer une manière de soleil (souvent la lune est associée à la femme, allez savoir pourquoi ! je prenais donc le contrepied de ce cliché). Le mot même de Femmes devenant le corps de l’astre, et les noms des écrivaines tissant par eux-mêmes des rayons, le tout bien entendu sur fond jaune qui alors s’imposait. Tout le mois de novembre, j’ai eu de solides félicitations auprès de mes libraires. La mise en place a été un vrai succès. Les ventes ont suivi, sans parler des réassorts. Comment j’ai créé mon propre réseau de libraires (autour de 60 essentiellement sur Paris et quelques grandes villes de province) ? Mais c’est toute une histoire ! J’ai mis bien sept ans je crois pour obtenir un socle de 40 libraires, au fil des ans, et des recommandations des libraires eux-mêmes. Cela n’a été possible que parce que les livres plaisaient et se vendaient plutôt bien… Un dernier mot ? Merci cher Maxime, pour cette merveilleuse vitrine !

Propos recueillis par Maxime Cochard

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