En 2017, Raphaël Eymery reçoit le prix Sade du premier roman pour Pornarina, la-prostituée-à-tête-de-cheval, paru chez Denoël puis FolioSF. Un texte décapant pour un auteur hors-norme, qui s’intéresse à la déviance, à l’étrange, au gothique. En ce début d’année, il publie son deuxième roman, Masha, la sans-utérus, un polar nécrophage particulièrement inventif qui vient d’être sélectionné pour le prix Sade 2025. Entretien avec un écrivain à nul autre pareil.
Commune : Dans Masha, la sans-utérus, un vieil homme, Augustin, a été traumatisé dans sa jeunesse par une effrayante prostituée, Masha. Depuis, il fuit les corps féminins. Jusqu’au jour où il intègre un institut ukrainien dirigé par une psychothérapeute qui soigne obsessivement les victimes de la sans-utérus. Comment vous est venue l’idée de ce cache-cache horrifique à travers l’Europe ?
Raphaël Eymery : Masha, la sans-utérus s’inscrit dans la continuité de mon premier roman, Pornarina, la-prostituée-à-tête-de-cheval, qui lui aussi tournait autour d’une traque entre d’un côté des vieillards et de l’autre une créature mythologique. Ce deuxième roman vient ajouter une autre figure à une sorte de « panthéon noir de la sexualité humaine » — projet global dans lequel s’inscrit une partie de mes écrits. Le point de départ a été d’imaginer ce que donnerait un roman d’horreur écrit par Pascal Quignard : un mélange entre l’univers de l’auteur des Ombres errantes et celui de Clive Barker. À l’origine ça devait être un carnet écrit par un vieillard revenant sur d’anciens traumatismes. J’avais l’image d’un voyage en train, deux vieillards assis face à face qui regardent par les vitres des paysages noirs fantasmatiques et sexuels. La figure de Masha, ce grand corps maigre à moitié mort, incarnation ultime du tourment et de la souffrance, était à l’origine une échappée des camps de la mort. La dimension maternelle du roman est venue se greffer ensuite.

En exergue de l’un de vos chapitres, il y a cette très belle phrase de Nicole Caligaris : « Je me tiens les yeux ouverts devant ce que je ne veux pas regarder […] c’est ma répulsion que je regarde. » N’est-ce pas une devise qui vaut pour l’ensemble du roman ?
Oui, exactement. C’est un roman sur le sordide, celui du corps et de notre condition. Il n’a pas été toujours agréable à écrire, même si le niveau d’outrance atteint a pu parfois me faire rire durant l’écriture. De manière générale, que ce soit un choix conscient ou non, mes écrits cherchent à provoquer le malaise.
Le livre, qui tient à la fois du polar et de l’imaginaire, fourmille de références à la littérature décadente et fin-de-siècle, au gothique, à l’horreur, mais aussi à Pascal Quignard. Masha est par exemple baptisée « la sordidissime ». Que devez-vous à l’auteur du Sexe et L’Effroi ?
Beaucoup, autant sur le fond que la forme. Je suis un grand lecteur de son œuvre non romanesque. Sa philosophie et la manière qu’il a de ressasser les mêmes visions et thématiques m’inspirent depuis ma première rencontre avec Le Sexe et L’Effroi. Ses livres sont un mélange unique entre littérature, histoire, étymologie, mythologie gréco-romain, musique, rêve, etc. Il a inventé une forme littéraire originale et particulièrement stimulante. Son approche de la sexualité, du désir, de l’amour, la façon qu’il a de tout ramener au langage… c’est incroyable de suivre son chemin de pensée. Je le vois comme une sorte de mentor, un vieux professeur d’université en marge des normes, parlant autant de pornographie que de violence ou de beauté à travers les siècles.
Quels sont vos autres modèles littéraires et les grands romans sous le patronage desquels vous placez votre propre travail ?
Trois œuvres de la littérature française m’inspirent toujours : Les Chants de Maldoror de Lautréamont, Le Désespéré de Bloy, À Rebours de Huysmans. Tous trois abordent autant la langue que la narration de façon marginale. Plus spécifiquement, pendant l’écriture de Masha, j’ai beaucoup parcouru l’œuvre de William S. Burroughs et Clive Barker (son univers aussi bien littéraire que cinématographique). Parmi les autres livres qui m’ont inspiré, je peux particulièrement citer : La Séquestrée de Poitiers d’André Gide, La Chouette aveugle de Sadegh Hedayat, Petite anatomie de l’image de Hans Bellmer, Chroniques maritales de Marcel Jouhandeau. Ou encore l’incroyable The Conspiracy Against the Human Race de Thomas Ligotti, livre traversé par une philosophie antinataliste salutaire, qu’on retrouve également dans Every Cradle Is a Grave: Rethinking the Ethics of Birth and Suicide de Sarah Perry. Je dois également beaucoup à trois documents sur les poupées sexuelles : Un Désir d’humain d’Agnès Girard, The Sex Doll: A History d’Anthony Ferguson et The Erotic Doll: A Modern Fetish de Marquard Smith. La sex doll s’accorde à merveille avec la philosophie antinataliste que j’ai voulu insuffler dans le roman. Je pourrais encore citer beaucoup de livres et d’auteurs, mais arrêtons-nous là !
Il y a aussi un vrai amour du cinéma qui transparait dans vos pages. Vous insérez des scénarios de films imaginaires, et votre prose emprunte au septième art ce côté fluide et visuel. Masha, c’est aussi un roman cinéphile ?
Je m’intéresse autant au cinéma qu’à la littérature. Et pour tout ce qui touche à l’horrifique et au gothique, les films m’ont toujours paru plus forts ; ils imprègnent mon univers mental plus durablement. Parfois je préfèrerais être réalisateur qu’auteur — position qui reste extrêmement théorique bien sûr. J’imagine sans mal les multiples contraintes qu’un réalisateur doit traverser avant de pouvoir faire un film. L’écriture a un avantage : elle se pratique seule et ne demande aucun moyen — seulement du temps, un ordinateur et quelques livres. Mais j’ai beau baigner dans la littérature, et j’ai beau l’aimer depuis des années, j’ai sans cesse l’impression que c’est un média qui s’éteint depuis le vingt-et-unième siècle. Un réalisateur comme Robert Eggers, par exemple, crée des films horrifiques extraordinaires qui ont une audience importante, comparativement à l’audience moyenne d’un auteur d’horreur (en dehors bien sûr de quelques exceptions états-uniennes comme Stephen King). Ce n’est pas qu’une remarque un peu amère d’un auteur qui voudrait vendre plus de livres ; c’est le constat que le genre horrifique aujourd’hui a une vitalité extraordinaire au cinéma ou sur internet (le youtubeur Feldup l’illustre bien). Le cinéma est un média central qui nourrit abondamment l’imaginaire ; cela a été vrai pour le livre, bien sûr, mais est-ce dans les mêmes proportions aujourd’hui ? Est-ce encore aussi central ? Cela dit la littérature garde un autre avantage extraordinaire : on peut s’y affranchir plus facilement de la morale. Elle offre une vision plus pure de la psyché humaine en cela qu’un livre est principalement le résultat d’un seul cerveau, d’un seul imaginaire, contrairement au cinéma où le réalisateur est loin d’être seul à décider et à créer. Au-delà du cinéma, je m’inspire beaucoup aussi de l’art graphique : Lucian Freud évidemment (le prénom du personnage principal vient de là), Françoise Duvivier, Adrian Ghenie, Ivan Solyaev, Ken Currie, Marcelo Bordese… ou enfin Félix Velvet — allez voir son compte instagram. Son travail est incroyablement fort, violent, traumatique. Ça pourrait être une vision de Masha. Pendant l’écriture du roman, j’avais imaginé une couverture faite à partir d’une de ses œuvres.

Ce personnage insaisissable et fascinant de Masha, quelle est sa genèse ? Et ce vieillard, Augustin, est-il pour vous une sorte d’alter ego cacochyme ?
Je ne me lancerais pas à dire qu’Augustin, ou même Lucian, sont des sortes d’alter ego. Ils représentent deux réactions extrêmes et antinomiques à la sexualité : l’extrême rejet pour Augustin, l’extrême appétit pour Lucian. Concernant la genèse de la sans-utérus… c’est une question psychanalytique… je m’aventurais seulement à dire que quelque part Masha est une représentation de la sexualité vue par mon petit garçon intérieur.
Votre premier roman, Pornarina, la-prostituée-à-tête-de-cheval, mettait déjà en scène une figure de monstre femelle. Ce sont des « femmes puissantes » à leur manière… Votre féminisme a le mérite de l’originalité !
Depuis que j’écris (cela fait dix-sept ans), on a tantôt qualifié mes textes de féministes tantôt de misogynes. Dans un cas comme dans l’autre, il n’y a aucune volonté de ma part. J’écris ce que j’ai à écrire, ce qui me vient. Cela dit le cœur de mes romans touche à la sexualité, et ils sont traversés par l’idée qu’on n’a pas à imposer son désir, que si notre désir ne rencontre pas d’accueil chez autrui, il doit être gardé en soi ou tué. D’où Pornarina, qui émascule, engloutissant le désir. D’où Masha, qui traumatise, annihilant le désir. On peut y voir des figures vaguement féministes.
Seriez-vous d’accord pour dire que le grand thème sous-jacent de votre roman, c’est la difficile rencontre entre les sexes, l’impossible « nuit sexuelle » ?
Oui, comme Pornarina, Masha est écrit sur fond de guerre des sexes. La sexualité est un espace qui, dans l’absolu, ne devrait être que joie, abandon, retour à l’état primaire, etc., mais qui dans les faits est un espace de pouvoir, de violence, c’est une véritable usine à traumatismes. Sans être particulièrement lecteur de philosophie, j’accorde beaucoup de crédit à la vision schopenhauerienne de la sexualité, à son idée de Volonté (du moins l’idée que je m’en fais à travers mes quelques lectures parcellaires du Monde comme volonté et comme représentation). Les humains sont les jouets du désir de l’espèce et j’ai la conviction que, quoi qu’ils disent, quoi qu’ils fassent, même quand les apparences sont contraires, toutes leurs actions n’ont qu’une finalité : perpétuer l’espèce. On peut lutter contre ce courant, mais on finit toujours par être emporté, d’une façon ou d’une autre.
Comment s’est passée l’écriture du livre ? Accouchez-vous in doloribus ? Est-ce que pour vous aussi, écrire, c’est « mettre sa peau sur la table » ?
Écrire est extrêmement pénible. J’admire les écrivains (comme encore une fois Stephen King) qui disent être animés autant par nécessité que par plaisir d’écrire. À choisir je préfèrerai toujours passer ma soirée à regarder pour la centième fois Only Lover Left Alive de Jarmusch ou La Mouche de Cronenberg que d’essayer de donner forme aux milles idées qui me traversent. Cependant, je ne sais ni comment ni pourquoi, je trouve toujours suffisamment d’énergie pour m’y mettre, et accoucher après des mois, après des années, d’un roman. Au final écrire en vaut toujours la peine : c’est satisfaisant de tenir entre mes mains le produit final et — surtout — c’est un grand plaisir de voir que mes livres, aussi personnels soient-ils, résonnent parfois dans l’esprit d’un lecteur.
Quand on referme Masha, la sans-utérus, on est particulièrement ébahi par l’originalité du roman, par la beauté de l’écriture, on se dit aussi que ce n’est pas particulièrement « feel good » ! Êtes-vous un homme sombre et tourmenté, Raphaël Eymery ?
Je vous renvoie à cette citation d’Arthur Symons que j’aurais pu écrire moi-même : « Je n’ai jamais rien savouré qui ne soit vicieux, morbide, fantastique, anormal. » J’aime naviguer dans des œuvres faites avec les matériaux dont tout humain est fait : fantasmes, fond de traumatismes ataviques, maladies, psychoses, névroses, croyance ou non en Dieu, croyance en sa supériorité, appétit d’argent, de gloire… la liste est longue. L’art est justement le lieu où aborder notre complexité et notre noirceur. Dans la vie, en comparaison, je ne suis ni vraiment sombre ni tourmenté !
À la ville, vous êtes éditeur. Comment articulez-vous ce travail sur les textes des autres et votre propre aspiration créatrice ?
J’ai commencé à écrire à vingt ans, en première année de fac de Lettres, soit environ six ans avant de devenir assistant d’édition, puis éditeur. Mon style s’est donc construit avant que je fasse ma profession des livres. Cela dit mon travail d’éditeur, où je suis amené à manipuler des textes de nature très différentes, élargit constamment mes compétences techniques. Par exemple, j’ai tout récemment travaillé sur le deuxième roman de Charlotte Bourlard (qui a reçu le prix Sade en 2022 avec L’Apparence du vivant). Cette autrice absolument géniale a une façon bien à elle d’appréhender le retravail sur le texte. Je n’ai jamais vu autant de maniaquerie appliquée à la traque aux répétitions ou autant d’attention portée au rythme : c’est invisible à la lecture, mais la magie de sa langue vient de là. Ce type de rencontre avec un auteur autour de son texte influence forcément ma manière d’écrire.
Quels sont vos prochains projets d’écriture ?
J’ai terminé un livre autour de Jack l’Éventreur. Ce n’est un pas roman, mais un mélange entre fiction et document. L’enjeu de ce projet — pour lequel j’ai reçu une bourse de création du CNL — n’est pas criminologique. Je n’ai pas cherché à démasquer Jack, mais plutôt à en extraire toute la sève fantasmagorique. C’est de loin le livre le plus radical que j’ai pu écrire. J’ai passé deux ans à me perdre dans la quantité phénoménale de littérature grise (et de littérature tout court) auquel on a accès sur cette affaire. Les crimes de Jack, et surtout leur contexte social, sont d’un niveau d’horreur toujours plus fascinant et désespérant. De quoi faire un bon livre.
Raphaël Eymery, Masha, la sans-utérus, 2025, Éditions des Lumières
