L’Opéra de Paris donne à Garnier un Castor et Pollux mis en scène à par Peter Sellars et dirigé par Teodor Currentzis. Pour Olivier Barbarant, cette proposition, injustement critiquée, est marquée par des choix modernes et une grande richesse musicale.
Castor et Pollux, dans la version initiale de 1737, n’est pas souvent représenté. Il s’agissait de ne pas manquer cette trop rare tragédie lyrique non amputée de son beau prologue ; mais l’ami qui avait réservé les places ignorait tout comme moi que ce 20 janvier 2025 était le jour de la Première pour la direction musicale de Teodor Currentzis et la mise en scène de Peter Sellars. C’est ce qui expliquait une atmosphère un peu plus électrique que de coutume, perceptible dès la montée dans le grand escalier vers ce qui est devenu la seconde salle pour les opéras à Paris. Nous y avons plongé dans un public plus mélangé qu’on ne le prétend : bien évidemment les vieillards sans âge qui depuis deux décennies ont glissé leur lifting de New-York à Paris, mais aussi nombre de jeunes, des couples d’amateurs, des groupes de lycéens ou d’étudiants, çà et là les fronts soucieux de pâles mélomanes, tous réunis par une légère fébrilité, ébrouant ensemble les derniers frissons du froid glacial d’un sinistre janvier… On a beau préférer le confort de Bastille, s’amuser de la surcharge d’époque, de cette sorte d’écrasante boite à bijoux (velours et cornes d’abondance couvertes de bubons dorés) que seules raniment au plafond les couleurs de Chagall, on est toujours ému de renouer avec la salle historique, sans doute aussi parce qu’elle est pour chacun pleine de souvenirs…
Sur la vaste scène, rideau levé et donnant pleine vision du décor aux spectateurs qui cherchent leurs places, l’écrin Empire héberge un coin de magasin Ikea. Castor et son épouse Télaïre vivent à la périphérie d’une capitale, cernés par les trafics ferroviaires et autoroutiers. La toile de fond sert d’écran à la projection d’une ample laideur suburbaine, faite de pylônes, de réverbères, de croisements de fils à haute tension, et des coulées de feux rouges et jaunes dans une nuit de goudron. Devant, un intérieur de trentenaires commençant à se meubler : une cabine de douche, un coin cuisine de bois clair, un réfrigérateur, un lit double, une table basse devant un divan rouge. Les costumes, quand entreront chanteurs et danseurs, seront à l’avenant. Jeans, baskets, treillis, mais ternes, sans rien de la possible joliesse estivale de pareilles tenues. Castor meurt devant nous dans une bagarre de gang. Jupiter est un vieux père de Cité, un peu épuisé par la vie et les soucis que lui causent les bandes détruisant les ascenseurs et colonisant les cages d’escalier. Cette désacralisation un peu systématique est visuellement assez moche, et l’on ne manque pas de s’agacer aussi de l’omniprésence de la break dance, qui paraît refaire le coup pourtant inimitable de Clément Cogitore quand il démontra, de manière foudroyante à Bastille en 2019, la parfaite harmonie de la danse de rue et du rythme des « Forêts profondes » des Indes Galantes. Peut-être le souci archéologique des baroqueux de la génération précédente rend-il désormais difficile toute mise en scène qui jouerait d’un peu près avec la scénographie historique, le faste de ses costumes, les dieux empanachés. L’obligation répétitive d’en passer par le folklore de ce qu’on appelle la culture rap, comme pour disculper l’opéra du crime de ringardise, frôle tout de même la démagogie. Le peuple de Sparte est devenu une rame de RER en semaine, tôt le matin, quand nul n’a pris le temps de choisir ne serait-ce que la couleur de son pull, ou une triste sortie de supermarché.
Mais l’essentiel n’est pas là : il ne sera que rarement dans ce que l’on voit ; il sera toujours (et presque toujours splendidement) dans ce que l’on entend.
D’emblée la direction musicale de Teodor Currentzis émeut par sa délicatesse. L’orchestre de Rameau est abondant : le chef sait le faire vibrer, mais aussi l’adoucir, l’adapter et dirait-on ainsi enlacer les voix qu’il accompagne de leur déploiement, leurs fioritures, des trilles à leur dernier souffle. Et lorsque, très tôt, le dieu Amour fait surgir de son sweat à capuche le chant du jeune ténor Laurence Kilsby, on est à jamais transpercé. Chaleureuse, d’une parfaite précision, mais préservant comme une forme immédiatement perceptible de vulnérabilité, c’est la voix même du sentiment : émouvante, juvénile, pleine et pourtant fraîche, et surtout affûtée : un parfait rasoir qui vous tranche directement le cœur. Alors que le rôle est mince, la puissante houle d’applaudissements au salut remerciant comme il convenait de le faire un tel chanteur me prouvera que je ne fus pas le seul à avoir été immédiatement saisi. Reinoud Van Mechelen crée un Castor tendre et délicat, avec une voix souple et ronde, dont on a célébré à raison le legato de miel. Si Marc Mauillon a beaucoup de puissance et de la précision, inexplicablement son timbre paraît dans le rôle de Pollux comme insipide : il chante parfaitement, mais il n’émeut jamais.
Tout au long de l’intrigue, les voix féminines seront au moins à l’égal des premiers émerveillements. Stéphanie d’Oustrac donne à Phébé, l’amante délaissée de Pollux, la force tragique qui convient, quand elle comprend que Pollux aime la veuve de son frère, ou quand elle tente de l’empêcher de descendre aux Enfers rechercher son frère Castor. Quant à Jeanine de Bique, assurément une Télaïre historique, elle marquera après ce soir à tout jamais le rôle. Qu’elle pleure son amant perdu, qu’elle argumente ou se lamente pour pousser l’immortel Pollux à aller le rechercher en l’arrachant au royaume des morts, qu’elle chante au finale l’éblouissement réconcilié des galaxies, elle allie la précision et la grâce, l’intensité à la plus déchirante délicatesse.
On s’étonne alors qu’une mauvaise polémique ait aussitôt, des Échos à Diapason, osé évoquer le « français perfectible » de la cantatrice trinidanienne, alors que sa prononciation vaut largement celle de ses collègues, et que les sourds peuvent désormais avoir recours aux constants surtitres qui permettent comme on sait de suivre désormais réplique par réplique le livret. Le plus sincèrement du monde, outre qu’emporté par le sortilège de la voix, il m’aurait été impossible de m’attarder à la plus ou moins grande déformation de tel ou tel phonème, je n’ai pas remarqué non plus que Jeanine de Bique, dans la mâcherie nécessaire du chant, maltraitât plus ou moins le propos que l’ensemble des chanteurs autour d’elle. On veut croire que ce faux procès n’a rien à voir avec la proportion, entre les chœurs, les danseurs, Jeanine de Bique donc en une Télaïre apparaissant incontestablement comme le rôle principal, et la belle basse de Nicolas Newton en Jupiter, de personnes de couleurs sur la scène.
Le sommet de la surdité paraît atteint quand Forum Opéra reproche à Jeanine de Bique « un bas médium inaudible, à la prononciation totalement défectueuse et au jeu un peu monochrome », quand c’est la plus bouleversante réussite de ce Castor et Pollux que d’avoir su, par un tempo attentif aux ralentissements, accompagner avec une parfaite harmonie la voix et les instruments dans l’étirement du son. C’est peut-être la chose qui m’atteint le plus, et dans toute musique : lorsque le souffle étiré expire, qu’il touche à ce moment où l’on ne sait plus, tant sa beauté était parfaite, s’il sonne encore ou s’il a déjà disparu, si l’on perçoit encore le chant ou déjà sa perte, qu’on est emporté dans ce long et si fin sillage, ce silence frémissant du fait qu’il a été… Sous la conduite admirable de Teodor Currentzis, cette sorte d’évanouissement, ce bruit de source fragile, ce « frisson d’eau sur de la mousse » creusant en effet à l’infini un mince ruisseau de silence habité, cette lumineuse agonie ont régulièrement glissé de la scène à une salle, dont on pouvait sentir aussi le commun frémissement. Pour le fameux « Tristes apprêts, pâles flambeaux » notamment, mais en nombre d’autres passages, Jeanine de Bique avec une fine épée de lumière grave jusqu’aux larmes dans la poitrine du spectateur. En ce soir de première, le déferlement de bravos, les cris de gratitude, fusèrent à raison – et le triomphe, ô combien justifié, lors des saluts, alors qu’elle a su montrer aussi ses talents de danseuse, et que dans l’illumination finale du livret, elle bondit de joie avec une énergie contagieuse.

Certes, il faut parfois fermer les yeux pour recevoir dans toute sa plénitude la délicatesse musicale, et s’épargner l’incessante contorsion des danseurs qui se tordent douloureusement les bras et se démembrent trop souvent les épaules, tournant autour des chanteurs comme des bourdons obstinés autour de fleurs. Mais quelquefois, ce même dispositif scénique peut atteindre aussi des sommets : quand le divan Ikea s’ouvre en deux, séparant l’assise et le dossier, et qu’entre les deux lèvres rouges ainsi écartées sortent en rampant les mêmes danseurs en cohorte de damnés, l’air de Phébé « Sortez, sortez d’esclavage/Combattez, Démons furieux » transforme admirablement l’élégie en épopée. De même, les projections disgracieuses des clichés périurbains peu à peu, sans qu’on y prenne garde, sont devenus de belles matières, des ondulations de toile, enfin un ciel étincelant d’astres à l’unisson. Pour la célébration finale de l’harmonie retrouvée, la fête de l’univers par laquelle les étoiles, les planètes et le soleil célèbrent la décision de Jupiter par laquelle les deux frères sont accueillis dans le Zodiaque où ils forment la constellation des Gémeaux, Peters Sellars a fait le choix de faire allumer en fin de chant l’énorme lustre de la salle. Toutes les frontières abolies, le mur conventionnel aussi, Jeanine de Bique danse et chante, les chœurs s’emmêlent, et le public étonné de se voir, presque rosissant, se réjouit finalement de voir exposée aux yeux de tous son émotion.
C’est que le livret nous concerne. En restaurant notamment le prologue dont Rameau croyait faire l’économie dans la version remaniée de 1754, on rouvre la tragédie lyrique par les ordres de Vénus priant L’Amour de combattre Mars. En 1737, la guerre de succession de Pologne dans laquelle la France était impliquée venait de s’achever. La boucle est ainsi parfaite qui, par les épreuves des deux frères, conduit du conflit divin entre la guerre et l’amour jusqu’à la célébration d’une harmonie céleste et terrestre. Et tout le reste de l’histoire parle également de nous. Rappelons que les deux frères sont inégaux, puisque Castor est mortel tandis que Pollux ne l’est pas. En acceptant de dépasser son désir, de renoncer à remplacer son frère auprès de Télaïre devenue veuve, d’aller au contraire se livrer en otage aux enfers pour l’en libérer, Pollux renonce à la rivalité amoureuse, mais aussi à la vie, et même à son immortalité. Castor ne sera pas en reste : comprenant le sacrifice de son frère, il refusera d’abord de remonter vers la surface où l’attend Hélaïre. L’intercession de Jupiter, qui ne peut cependant pas tout sur les lois d’Hadès dont certaines s’imposent à lui, trouvera l’heureuse solution d’un partage, équitable, des pouvoirs et des cœurs.
Par quelque bout qu’on les prenne, ces chants somptueux et délicats sont faits pour notre temps. Les sanglots des dioscures sont ceux de nos émois. Ils nous disent qu’il faut renoncer à la divinité (ou, pour nous qui en sommes loin, à l’illusion de toute-puissance qui en est la trop humaine équivalence) pour s’aimer pleinement. Que la pleine fraternité ne va pas sans égalité, quand on attend (en vain) que les plus puissants pensent un instant, ou même se contentent d’imaginer, qu’ils pourraient, sans prendre leur place avec l’héroïsme de Pollux, se représenter un instant à vivre le sort des moins dotés. De nombreux Castors attendent ainsi dans la nuit glaciale de ce janvier que des Pollux renoncent ne serait-ce qu’un peu à leur héritage : « Sortez, sortez d’esclavage »…
Rameau chante encore l’euphorie des cœurs triomphant de la barbarie. On y entend, aujourd’hui, dans ce qui est en dépit de quelques manies une admirable mise en scène, et une orchestration tout simplement géniale, jusqu’aux chœurs particulièrement précis, avec moins d’optimisme harmonique sans doute que n’en avait le musicien des Lumières, mais avec plus de tremblements, que l’univers pourrait être beau.
Olivier Barbarant
Photographies Vincent Pontet / Onp
