Tarmo Peltokoski exalte Beethoven et Vaughan Williams

La musique souvent me prend comme une mer !

Baudelaire, Les Fleurs du Mal, La Musique

Le 1er janvier, dans la vaste Halle aux Grains comble, point de valses, polkas, marches et quadrilles ou autres soyeuses badineries souvent attendues sinon espérées par le public venu traditionnellement célébrer la nouvelle année avec son Orchestre National du Capitole de Toulouse (ONCT). Le nouveau directeur musical Tarmo Peltokoski impose sa marque et son exigence en interprétant la 9e Symphonie de Beethoven. L’Hymne à la joie, quoi de plus festif, de plus généreux pour ouvrir une année, transcender les conflits, affirmer l’amour de l’humanité, chanter la confiance en l’Art et la passion de la musique. Le choix de cette œuvre en un jour pareil, son interprétation, l’éventail de ses goûts musicaux éclairent une personnalité musicale hors du commun qui est loin d’avoir donné toute sa mesure. 

Dix jours après une exécution lumineuse de la 9e de Beethoven, à la tête de la même formation, Tarmo Peltokoski remplit l’espace du déferlement des houles, du souffle immense de la mer dans une vision exaltante de la Symphonie n°1 du compositeur britannique injustement méconnu, Ralph Vaughan Williams : captivé par son œuvre tout entière, le chef finlandais veut donner à l’auteur de The Lark Ascending une visibilité nouvelle. Deux concerts, deux infinis, deux aspirations : Tarmo Peltokoski affiche sa singularité, la hauteur de ses ambitions, la puissance de son rayonnement. À l’aube de ses 25 ans, le chef prodige, tel un phare, n’éblouit pas, il éclaire. 

Qui est ce jeune homme dont chacun loue l’autorité et la force, le charisme et la musicalité ? Né le 21 avril 2000 à Vaasa, de parents finlandais et philippin, Il étudie le piano à l’Institut de musique de sa ville natale. Il intègre à Helsinki l’Académie Sibelius à 16 ans. Mais dès l’âge de 14 ans, il était devenu élève de Jorma Panula pour apprendre la direction d’orchestre. On a déjà dit dans l’article consacré à une autre figure majeure de l’école de Panula, Klauss Mäkelä, l’importance de ce pédagogue hors pair. Ceux qu’il a formés rayonnent à la tête des plus grandes phalanges du monde. L’on songe à l’autre chef finlandais Mikko Frank (45 ans) qui dirige, comme les deux précédents, une formation française, l’Orchestre Philharmonique de Radio France. Nul dogmatisme dans l’enseignement de Panula, nulle doctrine ou technique à reproduire. Mais l’art de faire sourdre de chacun de ses élèves, puis se développer pour s’épanouir, une personnalité unique. Comparer Mäkelä et Peltokoski s’avèrerait passionnant. Pour le dire très vite, le premier (28 ans) apparait policé, sans rien de bridé, mais tenu, rigoureux, sobre, souriant. Le second s’avère humainement plus introverti, musicalement moins respectueux des codes, moins policé, plus fougueux, débordant de vitalité et d’audace, inventif.  Mais, et ce trait les rapproche, ils font tous deux chanter la musique.1

Tarmo Peltokoski se révèle au grand public en Allemagne en 2021 à la direction de la Deutsche Kammerphilharmonie de Brême. Avec cette phalange, il a enregistré en 2023 trois symphonies de Mozart et non des moindres (Haffner, Linz, la Symphonie n°40). L’album paru sous le prestigieux label jaune de Deutsche Grammophon avec lequel il a signé un contrat – à 22 ans – a reçu un bel accueil de la critique qui a loué « une conception à la fois cérébrale et hédoniste, analytique et sensuelle » (Classic News) ou sa lecture de la Linz, « impérieuse, sombre, fulgurante, étonnante par son romantisme avoué » (Artamag’). En France, il fait des débuts remarqués à la tête de l’Orchestre philharmonique de Radio France en avril 2022. Remplaçant un chef pour diriger un concert avec l’ONCT, il est repéré par les musiciens, stupéfaits par sa précocité et sa maitrise.  D’invitation en discussions, de répétitions en exécutions publiques, s’installe la conviction que pour succéder à Tugan Sokhiev, ce presque adolescent sur lequel lorgnent bien des institutions2 est l’homme de la situation et de l’avenir. En décembre 2022, il est nommé directeur musical de l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Il en prend effectivement les rênes en septembre 2024. Pour le concert inaugural de sa mandature, Tarmo Peltokoski a élu deux de ses compositeurs préférés, Richard Wagner (Prélude de Tristan) et Gustav Mahler (la Deuxième Symphonie)3.  La soirée, mémorable, confirme les affinités électives entre l’Orchestre et le chef et noue entre le public et Tarmo une relation tissée d’admiration, de confiance, d’absolue certitude qu’il sera le digne successeur de Michel Plasson et de Tugan Sokhiev. S’ouvre une nouvelle ère.

Remplir par trois fois les 2200 places de la Halle aux Grains pour le concert du Nouvel an avec l’ultime symphonie de Beethoven est déjà un exploit. Jean-Baptiste Fra, délégué général de l’Orchestre national du Capitole4, convaincu qu’un public de circonstance ne suivrait pas, avait à plusieurs reprises dissuadé Tarmo Peltokoski. Il a tenu bon, non par entêtement, mais sûr de son choix artistique.  L’accueil par trois fois a été enthousiaste. Dans la foulée, imposer une œuvre de Ralph Vaughan Williams s’avérait un nouveau défi. Plus une place disponible. L’anecdote révèle autant la détermination d’une audace qu’une force d’entrainement. 

Assister à deux concerts suffit-il pour définir un style, analyser un geste artistique ? Tentons une approche intuitive. 

L’hymne à la joie

La disposition de l’orchestrer dessine un cercle vertueux : les violons entourent le chef, les altos et les violoncelles occupent le centre, les contrebasses surélevées couronnent l’arc côté jardin. Bois, cuivres et percussions s’imposent en fond de scène que les chœurs vont dominer de leur masse. Cette configuration modifie la structuration du son, plus dense, plus chaleureux. Originale, elle modifie aussi le regard et l’écoute du mélomane, attentif à de nouvelles sonorités. Se met en place une pédagogie de l’éveil. 

Cette impulsion, Tarmo Peltokoski l’impose aussi aux musiciens. Les commentateurs soulignent évidemment son engagement physique, la hardiesse de ses mouvements, la chorégraphie de sa gestuelle, sa dynamique corporelle. Le chef dirige sans partition, la baguette à la main. Dès lors, il semble dégagé de toute attache. Longiligne,  vêtu de noir, il n’est que dessin épuré, fusain, attaque directe, telle celle d’un rapace fondant sur sa proie. D’autres comparaisons naissent encore, celle d’un félin prêt à bondir et s’élançant en une arabesque souple. Jean-Baptiste Fra précise que le caractère incisif de la battue n’existe pas avec une telle intensité pendant les répétitions. La charge intervient pendant le concert pour innerver le flux musical, surprenant ainsi les musiciens toujours aux aguets, réactifs et comme aiguillonnés, voire cravachés par cette poussée d’adrénaline surprise. Le concert devient le lieu de la tension, de l’urgence, dont chaque spectateur reçoit les effets : une concentration inédite – les toux se calment ! – pour suivre l’aventure dans laquelle on est entrainé. Parfois d’un geste infime, le chef impose un amenuisement du son, un ralentissement, un silence. Et tout se tait dans la salle. Tout est en suspension. Le récit musical repart, redonnant à la partition de Beethoven toute sa puissance électrique. Loin de toute routine, Tarmo Peltokoski s’impose en dramaturge, en homme de théâtre. Il n’est pas théâtral, il fait de la partition un théâtre, le lieu des conflits, des dialogues, de la montée dramatique. Nul ne s’étonnera d’apprendre que ce chef symphonique est aussi un chef de fosse, rêvant de diriger Tristan, le Ring, Strauss et Mozart. Son contrat prévoit – ce point a emporté sans nul doute sa décision quand il a signé à Toulouse – qu’il doit diriger au Capitole six opéras. Nous avons hâte. 

Comment se révèle la 9e de Beethoven sous l’impulsion de ce chef ? Elle apparait aimantée par l’explosion finale de l’Hymne à la Joie qui l’éclaire du début au dénouement de cette quête. Le récit construit les étapes d’une recherche qui épouse celles de l’écriture de l’œuvre, créée en 1824. Dès 1792, le compositeur allemand a le projet de mettre en musique l’Ode à la Joie de Schiller (1785). L’énergie qu’insuffle l’exécutant, le souffle qui la parcourt non seulement manifestent « un certain feu du sentiment » selon les termes du poète, mais surtout une foi dans le travail d’une Humanité inspirée par la Raison. La Fraternité est son couronnement. L’ultime mouvement devient la « résultante » des trois précédents dont Beethoven rappelle les thèmes au début du quatrième. Cette interprétation est, malgré ses nécessaires retombées, les effleurements du doute et de l’angoisse latente, une inexorable marche héroïque vers le triomphe de l’action et de la concorde. Tous les choix de tempo, vifs, rapides, nerveux, toutes les impulsions toniques suggérées aux musiciens sont dirigés vers ce seul but : célébrer in fine un « ardent enthousiasme », « joyeux comme un héros vers la victoire » : « Etreignez-vous, millions d’êtres ». 

L’Homme et la mer

Tout comme le final de la Neuvième de Beethoven, la symphonie de Vaughan Williams (1909) réalise l’alliance des voix et des instruments. Un chœur imposant, une soprano et un baryton chantent les strophes d’un autre grand poète, l’américain Walt Whitman (1819 – 1892). Beethoven a porté en lui des années durant le poème de Schiller ; Vaughan Williams a été irrigué par ceux de Whitman, découvert à l’adolescence. Plusieurs de ses œuvres portent témoignage de la constance de cette inspiration5. 

Mathilde Serraille, Orane Benoit, Rémi Saillard, L’Orchestre, préface de Tarmo Peltokoski, Privat jeunesse, 2024.

Une fanfare de cuivres retentit. Elle prépare somptueusement l’entrée magistrale des Chœurs : « Behold, the sea itself » (Admirez la mer elle-même) qui ouvre le grand Poème de la mer. La personnification nourricière (« limitless, heaving breast »), récurrente, en souligne la généreuse amplitude. Commencer notre apprentissage de Vaughan Williams par A Sea Symphony et par ces vers, ce n’est pas seulement pour le chef finlandais respecter un ordre chronologique ; c’est ici encore imposer une vision grandiose de ce que porte la musique et affirmer la force du chant lyrique. Tarmo Peltokoski, ayant constaté l’absence d’une intégrale des symphonies de Vaughan Williams dans le catalogue DG, a convaincu le label allemand de les enregistrer avec l’Orchestre national du Capitole de Toulouse dans les mois et années qui viennent. Toujours, toujours est en œuvre une force de conviction et d’entrainement peu commune. 

La première symphonie, c’est une musique bouillonnante, majestueuse. Les cordes intenses, les vents tumultueux, les percussions opulentes font gonfler les houles phénoménales et gronder les noires profondeurs. Des milliers de bannières de bateaux claquent. Mais une « oriflamme universelle » unifie tout. De la « plainte indomptable et sauvage » (Baudelaire, L’Homme et la mer) peut naitre une forme de paix. Ici encore, tout appelle au dernier mouvement. L’on peut pressentir les raisons de l’appétence de Tarmo Peltokoski pour cette partition. La musique porte un univers multiple de sensations, de sentiments, de couleurs :  de l’exaltation à la tristesse, du deuil à la célébration joyeuse, de la contemplation à la danse, de la déréliction à la foi, tous présents dans le texte et la musique. Ils chantent à l‘unisson les « correspondances » que Whitman nomme la « vaste similitude ». Le concert est le temps et l’espace de cette manifestation d’unité. Entre les pupitres. Entre le conductor et les interprètes. Entre la scène et la salle. Cette recherche fonde l’engagement artistique de Peltokoski. Un geste signifie à lui seul ce désir d’embrasser dans une même unité. Les bras croisés sur la poitrine s’ouvrent dans un mouvement d’une amplitude qui dilate l’espace au-delà même du corps. Le déploiement décuple alors la puissance de la musique.     

Peltokoski aime l’orchestre. Ses rugissements et ses murmures. Ses caresses et ses déchirements. L’œuvre se prête à un déploiement de rythmes et de climats. Ainsi, l’évocation élégiaque des marins noyés, la noble méditation du baryton, seul sur la plage, alternent avec la danse folâtre des vagues. Le chef finlandais accentue ces contrastes en assumant le caractère spectaculaire de cette orchestration qui flatte tous les pupitres et ne doit jamais glisser dans le pompeux et le fla-fla, malgré les roulements des timbales. L’emphase guette. Il faut à toute force arracher certains passages à la grandiloquence pour faire advenir le lyrisme et même l’émotion. Le choix est clair : le maitre d’œuvre doit prendre la partition à bras le corps, lui imposer une fougue contrôlée, la dompter pour, tel le bon navigateur dans un « bateau ivre » démarré, sortir vainqueur de la tourmente. Tarmo Peltokoski devient à la fois le héros et le barde de cette nouvelle épopée musicale. La houle des applaudissements du public, des musiciens, des chanteurs et des chœurs remplace celle des flots dominés. 

On aurait pu arrêter là l’esquisse de ce portrait. Mais il aurait manqué une dimension insoupçonnée à la figure de ce pilote en haute mer. L’humour, la facétie. Pendant que les bravos redoublent, Tarmo Peltokoski s’empare de la partition et la brandit en un geste vainqueur d’admiration et de légitimation. C’est bien Ralph Vaughan Williams qu’il faut honorer aujourd’hui et demain. Et, dans un mouvement inattendu, le jeune homme soulève prestement le bas de son pantalon pour arborer une paire de chaussettes marquées du drapeau britannique. La ville dont désormais le Prince semble un enfant succombe sous le charme blagueur de son nouvel héraut. 

Jean Jordy

Photographies Romain Alcaraz

  1. On tient de Jean-Baptiste Fra, délégué général de l’ONCT, cette anecdote.  Un de ses amis, fin connaisseur de la chose musicale, après voir entendu Peltokoski, a risqué cette comparaison : « Mäkelä, c’est Karajan. Peltokoski, c’est Carlos Kleiber ». Les admirateurs de deux chefs légendaires apprécieront cette intéressante boutade.
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  2. Au cours de la saison 22/23, Tarmo Peltokoski a dirigé l’Orchestre philharmonique de Hong Kong, l’Orchestre symphonique de Toronto, le RSB Berlin, le Hallé, le Konzerthausorchester Berlin, le Düsseldorfer Symphoniker, le Göteborgs Symfoniker, le San Diego Symphony,  le Los Angeles Philharmonic au Hollywood Bowl et l’Orchestre national du Capitole de Toulouse. Son agenda au jour près est rempli jusqu’en 2027.
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  3. Le prochain concert de Tarmo Peltokoski avec l’ONCT à la Philharmonie de Paris, célébrera Debussy, Bloch et Mahler avec la Symphonie Titan, mardi 04/03. Le même concert aura été donné le 27/02 à la Halle aux Grains de Toulouse. [Soliste Sol Gabetta]
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  4. Nos remerciements les plus vifs à Jean-Baptiste Fra qui par ses confidences, ses souvenirs, son analyse nous a permis de cerner d’un peu plus près la personnalité humaine et artistique de Tarmo Peltokoski.
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  5. Vient de paraitre aux éditions Privat dans la collection J’ai tout compris destinée à de jeunes lecteurs un petit livre sur L’Orchestre. Il répond clairement à des questions simples, de  l’origine du mot orchestre  à « Et si je ne suis pas virtuose ? ». Il est préfacé par Tarmo Peltokoski qui écrit : « Si tu as ouvert cet ouvrage sur l’orchestre avec gourmandise, alors nous avons déjà deux points en commun : le goût des livres et celui de la musique ! […] Entre les livres et la musique, je te promets de quoi t’émerveiller toute ta vie ! ».
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