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Agnès Levallois : « Gaza est invivable au premier sens du terme »

Agnès Levallois est vice-présidente de l’Institut de Recherche et d’Etudes Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), maîtresse de conférences à la Fondation pour la recherche stratégique et chargée de cours à Sciences Po. Ancienne directrice des programmes en langue arabe de France 24, elle vient de coordonner le Livre noir de Gaza paru au Seuil. Entretien.


Bonjour Agnès Levallois. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Vous avez coordonné le Livre noir de Gaza récemment paru, qui s’appuie sur les témoignages des habitants, les enquêtes journalistiques et les rapports d’ONG. L’ouvrage documente les effets du siège de la bande de Gaza, la destruction de ses infrastructures, les attaques contre le système de santé, la prise pour cible des journalistes et de la population gazaouie dans son ensemble. Après avoir analysé l’enchaînement des événements, comment décririez-vous les buts de guerre d’Israël à Gaza ?

Il me semble que les buts de guerre d’Israël dans la bande de Gaza consistent à rendre ce territoire invivable au premier sens du terme, conduisant de ce fait les Palestiniens à partir. Nous voyons que les objectifs qui avaient été officiellement annoncés au début de l’offensive après les massacres du 7 octobre, qui étaient de faire revenir les otages israéliens détenus par le Hamas et de faire disparaître le Hamas, n’ont pas été atteints après de nombreux mois de guerre. Il y a une dynamique aujourd’hui pour tenter de récupérer les otages mais tous les moyens n’ont pas été mis en œuvre. Et lorsque nous regardons la force de frappe qui a été utilisée par Israël contre les infrastructures de la bande de Gaza, nous constatons qu’elle va bien au-delà de l’objectif qui consisterait à détruire le Hamas en tant qu’organisation. Aussi, lorsqu’on étudie le nombre de victimes et les armes qui ont été utilisées dans cette guerre contre les infrastructures de la bande de Gaza, on constate que l’objectif dépasse très largement la question du Hamas et provoque un nombre de victimes qui lui aussi va grandement au-delà de l’objectif d’ « éradiquer le Hamas » pour reprendre l’expression israélienne. Nous sommes depuis dix-sept mois face à une force disproportionnée par rapport aux objectifs annoncés, avec l’objectif réel de pousser les Palestiniens, les Gazaouis, à quitter leur terre tellement les conditions de vie sont rendues impossibles. Le territoire est invivable au premier sens du terme.

Le Hamas a restitué à Israël les corps d’une partie des otages décédés en captivité, dont ceux des deux enfants Ariel et Kfir Bibas, ainsi que de leur mère, Shiri Bibas, tous capturés lors de l’attaque du 7 octobre. Selon le Hamas, ils auraient été tués dans un bombardement israélien en décembre 2023, tandis que le gouvernement israélien accuse les membres du Hamas de les avoir battus à mort. De quelles informations fiables disposons-nous à ce sujet ?

Je crois que l’on n’a pas d’informations fiables à ce stade. L’institut médico-légal israélien a fait ce constat, le Hamas dément, il y a donc deux récits qui s’affrontent. Comme souvent dans une guerre, chacun a son récit et seule la mise en place de commissions indépendantes permettra de faire la lumière sur cette réalité. La grande difficulté dans cette guerre est qu’il n’y a pas d’informateurs internationaux qui peuvent enquêter sur les différents aspects de la guerre. Alors chacun avance son analyse de la situation et met en avant ce qui sert sa communication. Je ne dis pas du tout que dans l’affaire Bibas les Israéliens donnent des éléments qui ne sont pas justes, je n’en sais rien. Mais là encore, pour dépasser cette situation, il faut absolument autoriser le travail d’observateurs internationaux qui permettraient de sortir de ce flou, ou de cette guerre de communication qui est nuisible pour tout le monde, puisque l’important est la recherche de la vérité.

Antony Blinken, secrétaire d’état sous la présidence de Joe Biden, a déclaré que le Hamas avait recruté presque autant de combattants qu’il en a perdus. Le chercheur Vincent Lemire relativise aussi l’idée selon laquelle le mouvement sortirait grandement affaibli de cette guerre, en faisant remarquer que son réseau de tunnels sous-terrains existe encore et que l’organisation, qui jusqu’alors fabriquait des roquettes à partir de matériaux de plomberie, est maintenant devenue experte dans le recyclage des bombes israéliennes qui n’ont pas explosé. Partagez-vous ce constat ?

Oui, complètement. Je fais d’ailleurs partie de ceux qui dès le début de l’offensive menée par Israël contre le Hamas considéraient que l’objectif de guerre affiché, l’éradication du Hamas, était une absurdité. Du moins, cela n’avait pas de sens, puisqu’on ne peut pas faire disparaître sous les bombes une idéologie et un mouvement qui est considéré par les Palestiniens comme un mouvement de résistance. Je sais que ce terme fait aujourd’hui bondir et que cela peut faire accuser de soutien au terrorisme. Il ne s’agit bien évidemment pas de cela. Je constate simplement qu’une partie des Palestiniens le considèrent comme un mouvement de résistance. Par conséquent, la violence de l’opération militaire et de la guerre menées par Israël ne peut que provoquer de nouvelles volontés chez les jeunes de rejoindre le mouvement, y compris chez ceux qui n’avaient initialement pas de sympathie pour le Hamas. Il est évident que l’éradication du Hamas est impossible, et qu’il s’agit d’un mouvement qui passe son temps à se reconstituer. Il y a certes un affaiblissement considérable des moyens liés aux infrastructures, qui ont été détruites ou sérieusement abîmées. Les moyens militaires du Hamas ne sont plus les mêmes, mais il détient encore une capacité évidente de continuer à mener des opérations et de contrôler le territoire. Lorsqu’on observe ce qui se déroule actuellement, y compris lors de la libération des otages, il est frappant de voir à quel point le Hamas est présent et contrôle encore ce territoire en dépit des dizaines de milliers de morts et de la destruction d’un grand nombre d’infrastructures.

Il était initialement prévu que la première phase du cessez-le-feu à Gaza expire le 1er mars et que la deuxième phase fasse coïncider les dernières libérations d’otages israéliens et de prisonniers palestiniens avec le retrait d’Israël de la frontière entre Gaza et l’Égypte et le début de la reconstruction. Israël refuse aujourd’hui d’entrer dans cette deuxième phase et d’appliquer ces différents points. Aussi, contrairement à ce qui était convenu, l’armée israélienne a empêché l’acheminement de tentes, de maisons préfabriquées, de matériaux de reconstruction et de machines pour déblayer des décombres. On doit ajouter à cela le fait que la proposition de Donald Trump de vider la bande de Gaza de ses habitants a été accueillie positivement par Benyamin Netanyahou, qui a ordonné à son armée de se préparer à de nouvelles opérations. Quel est l’avenir de la trêve à Gaza ?

C’est une trêve qui est extrêmement fragile, on l’a bien vu ces derniers jours avec le refus d’Israël de libérer des prisonniers palestiniens quand les otages ont été rendus, pour protester contre les mises en scène du Hamas lors de la libération de ces otages. Nous avons le sentiment aujourd’hui qu’Israël essaie de tout utiliser pour ne pas aller vers la deuxième phase de cet accord, pour une raison assez simple, qui est qu’une partie de sa coalition gouvernementale, et en partie les représentants de l’extrême-droite, ne veulent absolument pas entendre parler de cette deuxième phase et encore moins d’un retrait de l’armée israélienne de la bande de Gaza et de la possibilité de reconstruire l’endroit pour les Palestiniens. Netanyahou est donc absolument coincé. Il ne veut pas lâcher le pouvoir, pour la raison qu’il sera mis en difficulté à partir de ce jour-là par les enquêtes menées à propos des responsabilités du 7 octobre. Il y a donc un bras de fer entre d’un côté Netanyahou qui doit contenir les critiques de l’extrême-droite, laquelle était déjà opposée à la première phase de la trêve et à la libération de prisonnier palestiniens contre les otages israéliens, et de l’autre côté Trump qui aimerait montrer qu’il a été, lui seul, capable d’amener une trêve durable. Il est difficile de savoir jusqu’à quel point Trump continuera de tordre le bras de Netanyahou pour qu’il accepte de poursuivre les négociations, alors que Netanyahou ne souhaite pas en entendre parler et qu’il est surtout préoccupé par sa propre survie politique. Cette trêve est donc extrêmement fragile et la situation peut déraper à tout moment.

Depuis l’entrée en vigueur du cessez-le-feu à Gaza, les attaques des colons et de l’armée israélienne en Cisjordanie se sont intensifiées. Ces derniers jours, 40 000 habitants de trois camps de réfugiés situés au nord ont été expulsés. Quel est d’après vous l’objectif d’Israël en Cisjordanie ?

L’objectif d’Israël a toujours été la Cisjordanie, beaucoup plus que la bande de Gaza. Les massacres du 7 octobre ont conduit Israël à mener cette guerre contre la bande de Gaza, mais avant le 7 octobre 2023 on voyait que les colons étaient déchaînés en Cisjordanie, avec l’objectif d’annexer ce territoire. L’objectif est très clair. Ils considèrent que ce sont les Palestiniens qui ont colonisé leur terre et qu’il est légitime de la récupérer en faisant partir les Palestiniens de Cisjordanie.  Par ailleurs, c’est une façon pour Netanyahou, dans le contexte des négociations sur la trêve dans la bande de Gaza, de donner des gages à l’extrême-droite sur le fait qu’elle pourra faire ce qu’elle veut en Cisjordanie. On constate que toutes les opérations menées le sont avec le soutien de l’armée israélienne, c’est-à-dire avec l’appui au plus haut niveau politique en Israël. Le vrai objectif de toute cette séquence ouverte le 7 octobre est la recolonisation, ou plutôt l’annexion, de la Cisjordanie, et c’est à ça que nous assistons aujourd’hui avec le départ de 40 000 Palestiniens et avec des déclarations israéliennes selon lesquelles ils ne pourront jamais rentrer chez eux. La stratégie de nettoyage ethnique mise en place dans la bande de Gaza est donc aussi mise en œuvre aujourd’hui en Cisjordanie.

En octobre 2023, la police de l’Autorité Palestinienne a réprimé en Cisjordanie des manifestations de soutien à la population de Gaza, ce qui a poussé les manifestants à demander la démission de Mahmoud Abbas, président de l’Autorité Palestinienne. En mai 2024, le média en ligne Middle East Eye révélait que Majid Faraj, directeur des renseignements généraux palestiniens, avait demandé à ce que le militant du Fatah Marwan Barghouti ne figure pas sur la liste des prisonniers politiques à libérer dans le cadre d’un accord. Cette demande était liée à la peur que sa popularité menace la présidence d’Abbas, qui sera bientôt âgé de 90 ans, et dont la dernière élection remonte à 2005. Enfin, les services de sécurité de l’Autorité Palestinienne ont récemment assiégé le camp de réfugiés de Jénine, menant pendant près de deux mois une offensive contre la brigade de Jénine, qui fédère les différents groupe armés palestiniens. L’Autorité Palestinienne est-elle encore crédible auprès d’un grand nombre de Palestiniens ?

Non, l’Autorité Palestinienne a perdu absolument toute légitimité aux yeux de la majorité des Palestiniens, et en particulier lorsque Mahmoud Abbas a annulé les élections qui devaient se tenir en 2021 car il savait qu’il perdrait ces élections, ce qui était pour lui intolérable. Cela a creusé encore un peu plus la défiance qui existait déjà chez les Palestiniens vis-à-vis de l’Autorité Palestinienne, dont je rappelle qu’elle a maintenu la coopération sécuritaire avec Israël pendant la guerre à Gaza et qu’elle la maintient encore aujourd’hui. C’est un élément que les Palestiniens ne pardonnent pas à l’Autorité Palestinienne, qui ne fait rien en dehors de maintenir cette coopération avec Israël. Si ce qu’on rapporte de la position du chef des renseignements palestiniens vis-à-vis de Marwan Barghouti est avéré, cela est très significatif du fait que nous sommes face à une Autorité totalement sclérosée, incapable d’accepter l’idée qu’il faut aujourd’hui passer la main et permettre la tenue d’élections pour qu’existe une représentation palestinienne qui corresponde beaucoup plus à la réalité que ce qui est incarné aujourd’hui par Mahmoud Abbas. La dimension de la coopération sécuritaire est dénoncée par de nombreux Palestiniens qui ne comprennent pas que l’Autorité Palestinienne puisse continuer à mener cette coopération dans le contexte actuel.

Le vendredi 21 février trois étudiants, dont la présidente de l’Union étudiante, ont été exclus  de Science Po Paris par le directeur Luis Vassy sans autre forme de procès, pour avoir manifesté contre les partenariats de l’établissement avec des universités israéliennes, qui sont impliquées dans la recherche militaire, ainsi qu’avec des entreprises complices du massacre à Gaza. Quelle est votre réaction en tant qu’enseignante à Sciences Po ?

Je trouve absolument regrettable qu’une telle mesure ait été prise. Je pense que la question posée par ces étudiants est une question qui mérite d’être traitée, et d’être traitée par le dialogue, par le débat et par la confrontation des idées, et non par une exclusion. Cela fait évidemment suite à toutes les tensions de l’année dernière à propos de l’attitude des étudiants de Sciences Po qui ont tout de même été grandement exagérées. En tant qu’enseignante j’avais déjà considéré à l’époque que la réaction vis-à-vis de ce qu’exprimaient ces étudiants étaient totalement démesurée. Si à Sciences Po on n’est pas capable de mener un débat sur ces questions, qui sont des questions importantes, et sur cette demande des étudiants de mettre ce sujet sur la table, alors que ce sont quand-même eux les futurs cadres qui vont participer à la vie politique de notre pays, alors je trouve cela très grave. Sciences Po est le lieu par excellence où le débat doit avoir lieu, où l’on doit permettre le débat, où l’on doit permettre que des opinions, y compris très différentes les unes des autres, puissent s’exprimer. Alors régler cela par la force, par l’exclusion, me paraît dramatique et ne permet pas d’avoir un débat serein. On sait que sur cette question, et en partie depuis le 7 octobre 2023, les positions se sont radicalisées de tous côtés, mais je trouve dramatique que Sciences Po gère la situation de la sorte au lieu de donner les moyens de s’exprimer à tous, à la direction mais aussi aux étudiants. Il faut accepter ce débat, qui me semble tout à fait normal, et même sain. Nous avons besoin de ce débat.

Merci de vos réponses. Souhaitez-vous ajouter une dernière chose ?

Oui, je souhaite ajouter que la stratégie mise en place par Israël consiste à invisibiliser les Palestiniens, et que cela a commencé avant le 7 octobre. Cette volonté d’invisibilisation se poursuit depuis, avec l’interdiction faite aux journalistes d’entrer dans la bande de Gaza, pour les empêcher de témoigner de ce qu’il s’y passe. Il y a heureusement des journalistes palestiniens qui font un travail formidable, mais cette volonté d’invisibilisation se poursuit et toute la stratégie mise en œuvre par Israël à Gaza et en Cisjordanie participe de cette volonté d’invisibilisation, en faisant partir les Palestiniens et en s’appropriant cette terre. C’est aussi un élément très important qu’il faut souligner pour analyser la stratégie mise en œuvre.

Propos recueillis par Vivian Petit