Rêveries autour des Folies et Caprices d’Eva Jospin

La plasticienne Eva Jospin expose à Toulouse jusqu’au 30 mars cinq œuvres dans la Chapelle de l’Hôpital de la Grave. Trois, monumentales, ont été créées pour d’autres lieux, deux pour la circonstance et son environnement culturel. Le matériau privilégié est le carton que l’artiste travaille depuis bien des années. Elle construit des édifices mystérieux, des espaces singuliers qui proposent au visiteur un parcours dans son propre imaginaire. Souvent l’œil s’amuse. Toujours l’œil s’abuse. Le jeu se révèle fascinant. 

De prime abord, les sculptures monumentales d’Eva Jospin imposent respect. Hautaines, couleur bois ou pierre froids, elles surprennent le spectateur et le tiennent à distance. On ne sait trop pourquoi. Sans rebuter, elles refusent la prompte adhésion. Dédaignant la séduction immédiate, elles inquiètent, déroutent, intimident. Le promeneur éconduit tourne autour d’elles, circonspect, pour les apprivoiser. On s’interroge. D’où vient cet étrange sentiment, qui n’est ni rejet ni refus ? Lorsqu’il se rend à une exposition signée Eva Jospin, le visiteur sait que la plasticienne travaille essentiellement le carton. Peut-être la monochromie écrue de ce matériau pauvre n’entre-t-elle pas en résonance immédiate avec la hauteur de l’édifice, la complexité d’une architecture de pagode, la variété des éléments d’une composition étrange qui échappe à la compréhension brute, instantanée. La visite suivra l’itinéraire d’une conquête graduelle. 

Sous la voûte imposante de la Chapelle de la Grave qui jouxte la Garonne s’élève le Cénotaphe. Conçu en 2020 pour l’abbaye de Montmajour1, près d’Arles, il trouve ici une juste place. En plein accord avec les voussures de faux marbre et la perspective intérieure de la majestueuse coupole. La colossale architecture, lourde de plus de deux tonnes, élève au-dessus du socle qui dissimule les fondations épaisses ses légères colonnades et ses balcons de Mélisande : les tresses déliées de la mystérieuse princesse venue de nulle part épanchent leurs lianes où ne se prendra plus un Pelléas effacé. Peut-être même leurs voiles de deuil pleurent l’amant dissimulé à jamais dans les plis déchirés de leur suaire. Cénotaphe, dit-elle. 

Le jeu du « on dirait » se lance à notre insu : la fantasmagorie entrebâille sa boite à images. On se prend à mieux voir, à interroger. Le regard s’aiguise entre vue d’ensemble et revue de détails, entre façade et intérieurs, grandes masses et l’infime. On ne sait trouver la bonne distance, happé par l’un ou l’autre des dispositifs. Ici, ce sont des strates géologiques, des couches de sédiments qui servent d’appui aux salles creusées ; là des stalactites, des sécrétions, des rigoles dévalent ou exhaussent le regard vers une gloriette dont la cupule semble dans un va et vient continu annoncer celle des faines nichées au creux de la grotte intérieure. Au fond des cryptes ou des nymphées, cohabitent mousses et coquillages, lichens et éponges sèches, vestiges d’un engloutissement séculaire, mouillures d’une montée du fleuve ancestrale. On croit même distinguer dans tel repli la rugosité d’un hippocampe, peut-être imaginé, des éclats de quartz, une étincelle cuivrée.  Cathédrale engloutie, le cénotaphe est-il sauvé des eaux, gardant de son séjour les salissures de la mer ? Masquant les propylées de l’édifice sacré, les portes du Paradis ou de l’Enfer s’ornent de bas-reliefs, de bouquets de fouets, de taillis, d’herbes hautes, de broussailles, brouillant ou interdisant l’accès à quelque Belle au Bois dormant évanouie. Partout les alvéoles du carton tranché net appellent l’image des rayons de miel qui dégorgent un nectar de pâte à papier. Dans l’impressionnant étagement des plates formes couronnées de coupoles et dais, et hampes victorieuses, se cachent par chapelets entiers reliques de coquilles ou de végétaux, minuscules sécrétions, veinules jaspées, dentelles, broderies de bois découpé. Reculant de quelques pas pour embrasser la fabrique ou avançant à les effleurer vers les secrets du grand œuvre, le visiteur cherche sa mesure d’homme. 

© Benoît Fougeirol

À quelques pas, entre deux piliers en faux marbre, le Chef d’œuvre – hommage rendu aux Compagnons du Devoir et à la splendide gratuité de leur excellence – propose une autre approche. Crayère à ciel ouvert, grand canyon miniaturisé, jardin suspendu d’une Babylone asséchée, l’étagement ici se fait horizontal. De plateau en plateau, les strates de carton collé supportent encore dômes et chapiteaux, niches et colonnades : le même alphabet, la même grammaire créative se déclinent en s’agençant selon d’autres abscisses, d’autres ordonnées. L’homme naguère s’y est aventuré. Ou plutôt un enfant qui a abandonné sa maison de poupée. Seules demeurent, sagement posées pour permettre l’ascension, des échelles minuscules et dorées. Elles invitent à l’exploration. Le Cénotaphe la compliquait. Le Chef d’œuvre la suggère. Plus d’intimidation. Eva Jospin met le colossal à notre échelle. Le monumental s’offre à notre portée. Non pour qu’on s’y repère. Aucune fonction utilitaire à ce plan relief et seul l’œil s’y fraie un chemin, éclairé par la mémoire. Est-ce ce que la plasticienne nomme « le fond d’œil » ? L’expression, splendide, désigne le fonds culturel que nous partageons avec les membres d’une communauté, sociale, culturelle. L’intertextualité, l’intericonicité jouent ici à plein. Le pouvoir merveilleux – au sens plein – des structures d’Eva Jospin réside dans leur force de projection. Plus exactement, ils exhument de la mémoire – visuelle, picturale, littéraire, muséale, touristique – une profusion d’images, de théâtres intérieurs, de tableaux et de scènes intimes. Elles ne fonctionnent pas comme la petite madeleine de Proust. Ce serait trop beau. Elles ne ressuscitent pas le passé enfoui. Elles jouent à titiller la mémoire, à fureter tel l’IPhone proposant à l’improviste aléatoirement une galerie de nos photographies. Des vibrations de la mémoire se remettent en branle. Sourd avant de voir les structures édifiées, bloqué sur le quotidien, le visiteur brusquement s’éveille. Les sons et les visions surgissent des pans levés. Les monuments-paysages de la plasticienne deviennent une machine à activer d’autres images et on se prend à ces fantasmagories. Eva Jospin donne forme à un lieu de nulle part qui les contient tous. Ceux de notre vie, de nos voyages, de notre imaginaire collectif. S’ils sont jardins, sont-ils ceux en terrasse de la cité orientale antique, celui plus verdoyant d’un palais impérial à Kyoto, est-ce Angkor dévoré par ses arbres ? Participent-ils des « folies » chères au XVIIIe siècle, tel le parc du Désert de Retz et ses faux temples, sa colonne ruinée ou les espaces verdoyants de Joseph Vernet ou de Hubert Robert chers à Diderot ? 

© Benoît Fougeirol

Le jeu du « on dirait » se poursuit, stimulé par un Capriccio de quelque deux mètres. Le titre revendique son lien avec les Capricci, les vues peintes (vedute ideate) qui faisaient l’admiration de l’auteur des Salons. Eva Jospin a-t-elle suivi l’injonction que l’écrivain adressait à Hubert Robert : « Puisque vous vous êtes voué à la peinture de ruines, sachez que ce genre a sa poétique. Vous l’ignorez absolument ; cherchez-la. Vous avez le faire, mais l’idéal vous manque. Ne sentez-vous pas qu’il y a trop de figures ici, qu’il en faut effacer les trois quarts. Il n’en faut réserver que celles qui ajouteront à la solitude et au silence. Un seul homme qui aurait erré dans ces ténèbres, les bras croisés sur la poitrine et la tête penchée m’aurait affecté davantage. L’obscurité seule, la majesté de l’édifice, la grandeur de la fabrique, l’étendue, la tranquillité, le retentissement sourd de l’espace m’aurait fait frémir. Je n’aurais jamais pu me défendre d’aller rêver sous cette voûte, de m’asseoir entre ces colonnes, d’entrer dans votre tableau. Mais il y a trop d’importuns. Je m’arrête. Je regarde. J’admire et je passe ».2 Chez la plasticienne contemporaine, nul humain, nul animal animé ne viennent troubler la solitude et le silence. Chacun peut à sa guise y projeter ses émotions, ses souvenirs, ses rêves. Le carton est aussi carte blanche. Dans l’édifice glorieux, des rois, des reines ont aimé sans doute ; des ogres peut-être ont-ils patiemment guetté un Petit Poucet en quête de gite ; ici Barbe-Bleue, croit-on, accueillit Ariane. Qu’importe où nous conduit le labyrinthe de nos contes intimes ! Les deux dernières œuvres du parcours s’adaptent à la sacristie même de la chapelle. Le trompe-l’œil triomphe. À côté des reliquaires de paperolles3, une Petite Folie semble à sa courte échelle reproduire tel nymphée sur son socle de rocaille. Mais si l’œil s’approche, il devine sous les apparences du carton qui imite lui-même les rochers la pesanteur du bronze. Ce théâtre de formes anime une illusion de matières4. De même, la superbe futaie – topos de la plasticienne – construite de carton collé par strates verticales puis moulé, par la technique de fonte à la cire perdue est devenu ce Bois dont on admire le perchis tranché sec et la lumineuse dorure. Ce matériau du pauvre auquel on assimile désormais hâtivement Eva Jospin offre ainsi un dernier leurre d’or comme une nouvelle métamorphose.5

Jean Jordy

Photographies © Benoît Fougeirol

Courtesy Galerie Suzanne Tarasieve, Paris

  1. Un film de Catherine Aventurier donne une idée du travail d’Eva Jospin sur le montage de Cénotaphe à Montmajour. AM Art Films

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  2. Denis Diderot, Salon de 1767

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  3. La paperolle est « une technique artisanale d’ornementation qui consiste à enrouler de fines bandelettes de papier et à les disposer de sorte à imiter les techniques plus coûteuses du filigrane d’or et d’argent ». [Livret de l’exposition]


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  4. Un petit livre signé Agnès Callu analyse savamment la richesse de l’imaginaire poétique d’Eva Jospin. J’en extrais cette citation. L’auteur derrière la profusion des détails sait scruter la sureté du geste technique : « Ici règnent, sous le dais de la luxuriance des ornements, la simplicité, la pureté, l’âpreté du geste. La « main au dessin » de la plasticienne s’amuse de fabriquer l’amoncellement des pièces – indéxé à un imaginaire de prospérité – mais l’œil scrute le cartonnier avec rigueur et méthode. Un règlement intérieur lui fait tenir une rythmique méticuleuse, astringente, presque revêche ». p 30 Agnès Callu. Eva Jospin, Des Baptistères en forêt. Editions Le Bord de l’eau, imaginaires de l’architecture, 2024.

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  5. Pour des raisons de droits, les photographies d’œuvres qui illustrent l’article ne sont pas nécessairement celles relatives à l’exposition de la Grave à Toulouse.

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