Le chanteur Thomas Louise donnera le 8 mars un concert autour de l’œuvre d’Anne Sylvestre. L’occasion de revenir sur ce monument de la chanson française, ses chansons, son sens du texte et de la mélodie. Entretien.
Vivian Petit : Bonjour Thomas. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Pour commencer, peux-tu nous dire comment est né ce projet de donner un concert ce 8 mars au Tadam Théâtre, au Havre, dans lequel tu reprendras les chansons d’Anne Sylvestre ?
J’ai déjà produit une fois ce spectacle. Entre 2015 et 2017 je me suis occupé d’une association de défense des droits des femmes en Auvergne, où j’habitais à l’époque. Un 8 mars, nous cherchions une action originale et sans trop y avoir réfléchi, j’ai dit : « je pourrais chanter du Anne Sylvestre ». Ça fait 10 ans et j’ai presque tout oublié ! (rire). Pour cette année, ça fait quelques mois que les attaques réactionnaires d’une espèce masculiniste qui se fait sa petite révolution « contre Me too » m’agacent prodigieusement. Ça plus Trump, quand j’ai vu que le 8 était un samedi, je me suis dit pourquoi pas refaire ce spectacle.
Et donc, peux-tu nous faire l’histoire de ton rapport à l’œuvre d’Anne Sylvestre ?
Je me suis aperçu récemment que je ne connaissais pas parfaitement l’œuvre d’Anne Sylvestre et à quel point elle était majeure dans l’histoire de la chanson. En réalité jusqu’à assez peu, je connaissais les grands classiques et les chansons écoutées par ma mère dans mon enfance qui n’étaient pas les plus anciennes.
Comme beaucoup d’enfants de ma génération, j’ai été bercé aux fabulettes mais en réalité à part égale avec les chansons pour adultes.
Je ne comprenais pas la portée des textes mais je ressentais la force d’une chanson.
Dans l’œuvre d’Anne Sylvestre, ce qui pour moi est majeur, c’est son écriture, la richesse des mots choisis, parfaitement agencés, l’apparente simplicité d’un message.

Comment parlerais-tu de ses chansons, si tu souhaitais donner envie de les écouter à quelqu’un qui ne les connaîtrait pas ?
Je dirais qu’il faut prendre le temps de s’assoir dans son canapé, éventuellement de réviser un peu son histoire de la condition féminine, disons déjà depuis 1945 et de mesurer ce que ça représente d’écrire « Tu n’as pas de nom » en 1974.
Il y a certainement une forme d’écriture un peu datée dans les chansons d’Anne Sylvestre mais il y a un art du verbe et la force d’un message qui, lui, est intemporel.
Et si cette personne à qui je m’adresse a un temps soit peu traversé des moments de doute dans son existence, elle ne peut que se reconnaître dans « Les gens qui doutent », qui est pour moi son chef-d’œuvre !
On a souvent parlé du cadre « bucolique » des histoires racontées par Anne Sylvestre dans ses chansons, qui en effet se déroulent souvent à la campagne et décrivent certains métiers aujourd’hui disparus. Sur ses premiers albums, ce sentiment est renforcé par l’accompagnement, qui nous fait imaginer le bois et les cordes. La musique qui est née au Havre dans les années 1970 est celle d’un rock brut de décoffrage, décrivant souvent la grisaille de l’industrie et de l’architecture. Pourtant, le Havrais que tu es s’en sent moins proche que de l’œuvre d’Anne Sylvestre…
Les arrangements, surtout ceux des chansons les plus anciennes, représentent ce qui me parle le moins dans l’œuvre d’Anne Sylvestre. En réalité je dois avouer qu’il y a un certain nombre de chansons qui ne me plaisent pas musicalement mais la qualité d’écriture et la force du propos sont telles que je passe outre.
Concernant le « rock havrais », il n’a jamais été mon univers car je suis tombé tout petit dans la marmite de la chanson française et le reste m’a toujours demeuré étranger.
Dans ses chansons, Anne Sylvestre incarne ou décrit souvent un personnage féminin, quand elle ne s’inspire pas de sa propre vie. J’imagine que tu t’es questionné sur la façon dont on peut les interpréter lorsqu’on est un homme…
Oui mais je me suis aussitôt dit qu’il ne fallait justement pas en faire une question, sinon ce projet ne peut pas exister. J’ai donc simplement travaillé à chanter ses chansons avec la sensibilité qu’elles exigent et si l’émotion est juste, alors on peut me semble-t-il faire vivre un récit, que le transmetteur soit masculin ou féminin. Néanmoins, cette réalité m’a amené à laisser de côté certains titres que j’aime pourtant énormément.
Par ailleurs, certaines chansons d’Anne Sylvestre sont désormais en décalage avec les discours majoritaires au sein du féminisme contemporain. Je pense à « Des fleurs pour Gabrielle », écrite en hommage à Gabrielle Russier, professeure de lycée réprimée et harcelée jusqu’au suicide pour avoir eu une relation amoureuse avec l’un de ses élèves en mai 68. Mais aussi dans une moindre mesure à « Maryvonne », texte qui semble s’amuser de la rivalité entre deux femmes…
C’est difficile de réinterpréter une œuvre, particulièrement « Des fleurs pour Gabrielle », cinquante ans après. Il me semble qu’Anne Sylvestre ne se revendiquait pas elle-même comme une chanteuse féministe mais plutôt comme une femme écrivant des chansons sur sa condition et celle de ses congénères à un moment donné. Elle a ensuite mesuré que ses chansons portaient un discours qui n’était pas porté par d’autres.
Il faut prendre les chansons pour ce qu’elles sont au moment où elles sont advenues.
Anne Sylvestre a aussi beaucoup chanté l’amour, l’amitié et il ne faut pas forcément surinterpréter. Pour moi « Des fleurs pour Gabrielle » est avant tout une magnifique chanson d’amour quel que soit son contexte.
Dans l’annonce du concert que tu donneras le 8 mars, il est annoncé que tu chanteras Anne Sylvestre « et l’héritage ». Dans la génération actuelle, quelles chanteuses (et peut-être quels chanteurs) sont selon toi semblables ou comparables à elle ?
Agnès Bihl à l’évidence mais aussi Jeanne Cherhal, Yves Jamait, Gauvin Sers, Frédéric Bobin entre autres, même si très peu à ma connaissance réunissent tous les ingrédients qui faisaient Anne Sylvestre.
Quand il faisait part de son admiration pour elle alors qu’elle était au début de sa carrière, Georges Brassens insistait sur la différence entre les chansons d’Anne Sylvestre et « les chansons que l’on fait d’habitude pour le music-hall ». Il louait « les qualités de son texte et la sobriété de l’interprétation », « la chanson intérieure », « le poème chanté ». On a ensuite souvent distingué la chanson française de la variété. Est-ce que tu tracerais aujourd’hui une frontière étanche entre la chanson à texte et les autres musiques actuelles ? N’y a-t-il pas de plus en plus de porosité ?
C’est surtout que la chanson à texte à disparu ! (rire) Sérieusement, ce que j’observe dans la chanson française actuelle c’est peut-être un plus grand souci des arrangements musicaux. Ils prennent plus de place et c’est souvent heureux mais c’est parfois au détriment du texte, du « poème chanté ». Il demeure une certaine frontière entre ce que tu nommes « musiques actuelles » et une certaine chanson à texte « traditionnelle » qui poursuit son aventure dans un réseau parallèle qui n’atteint pas le grand public tels Agnès Bihl, Tom Poisson, Yves Jamait ou Frédéric Bobin pour n’en citer que quelques-uns.
Tout en étant souvent drôles, les chansons d’Anne Sylvestre ont souvent rapport à la violence, au deuil ou à la mort, je crois qu’on peut dire quelque chose d’assez proche de celles que tu as écrites et que tu interprètes d’habitude dans tes concerts…
Pas véritablement, peut-être peut-on dire que je m’attache, inspiré par son répertoire comme par celui d’autres géants, Souchon, Brel, à parler des gens, de la vraie vie, de celle où l’on trébuche plus qu’on ne réussit.
Après quinze ans d’existence, ton groupe, 1 costard pour 2, vient de cesser d’exister. Quels sont tes prochains projets ?
Mon projet est d’exister par moi-même ! (rire) En réalité je me suis abrité durant 15 ans dans un costard, ça me pesait et je suis enfin prêt à faire entendre quelque chose de plus intime. J’enregistre en ce moment un premier album solo qui se nomme « Le sens de la fête » et qui se compose de 10 titres inédits. Il sortira à l’automne prochain, distribué nationalement par Inouïe Distribution.
Je réalise cet album avec le pianiste et programmateur nantais Damien Joëts. On finalise cette semaine dans son home studio à Nantes toutes les pistes musicales.
J’enregistre et je mixe ensuite en mars-avril aux Studio des Docks au Havre avec Éric Docteur et Sébastien Cantini. Sébastien est spécialisé dans la musique électro et assure la prod’ des programmations électro.
C’est un album aux arrangements tout à fait différents de ce que j’ai produit avec 1 costard pour 2 durant 15 ans puisqu’il sonnera électro-pop, en restant évidemment chanson française.
Je suis très heureux de la production de cet album à ce stade, même s’il n’est pas encore finalisé.
Propos recueillis par Vivian Petit
