Benjamin Berton, lauréat du prix Goncourt du premier roman en 2000, publie Dirty Dandy chez Page à Page. Ce roman met en parallèle la vie de Marcel Proust et celle de Jean Lorrain, journaliste mondain et écrivain décadent trop souvent oublié par la chronique. À travers une écriture caustique, Berton explore les destins croisés de ces deux figures littéraires. Entretien.
Victor Laby : Avec sa structure, son sujet et la chronologie volontairement décousue, Dirty Dandy se distingue par son originalité à plus d’un titre. Comment vous est venue l’idée de ce projet romanesque, et qu’est-ce qui vous a poussé à choisir cette approche narrative singulière ?
Benjamin Berton : L’éditeur Page à Page m’a parlé d’une nouvelle collection visant à « dresser le portrait » d’une personne ayant vécu dans l’ombre d’une autre, plus célèbre. Ecrivains, pop stars ou autres. J’ai assez vite choisi de m’intéresser à Jean Lorrain, personnage et écrivain, auquel j’avais consacré un mémoire lorsque j’étais étudiant en histoire (« sociale et culturelle du XIXe siècle »), il y a plus de 25 ans. La mise en miroir avec Marcel Proust était une évidence puisque son duel avec ce dernier est probablement le seul épisode de sa vie pour lequel il est encore un peu connu aujourd’hui, ou disons pour lequel on peut le citer. Lorsque j’avais travaillé dessus en tant qu’étudiant, je n’avais eu que l’intuition de sa modernité, de sa pertinence. Y revenir m’a convaincu que Lorrain pouvait être élevé au rang de personnage précurseur d’un tas de choses éminemment contemporaines. Lorrain a l’étoffe d’une « figure pop ». Il est excessif, transgressif, branché, ironique.
L’approche narrative est venue d’une envie de faire un roman historique ET littéraire à la fois. Le personnage étant largement oublié, il m’a semblé que je pouvais m’affranchir de la linéarité (tout le monde se moque d’une biographie chronologique de Jean Lorrain en 2025 et celle-ci existe déjà avec le travail de Thibaut d’Anthonay) et caler la narration sur une structure « en épisodes », proche du découpage des feuilletons populaires qui est une forme qui m’intéresse aussi et qui est assez typique de cette époque-là. J’ai décidé de procéder par vignettes plutôt que par chapitres, qui sont devenues parfois des « visions », presque des flashes, et qui dès lors, sur le modèle proustien, pouvaient survenir dans n’importe quel ordre.
Je ne sais pas si cela donne un résultat si original que ça, mais l’objectif était que cela soit vif et divertissant, comme si le regard se posait de manière quasi aléatoire sur des brèches temporelles, des fenêtres ouvertes sur le XIXe ou le XXe siècle.

Victor Laby : Dans votre livre, vous faites dire à Burroughs — qui est l’un des personnages du roman — que l’œuvre de Lorrain a été « volontairement effacée de l’histoire en raison de son homosexualité ». Le pensez-vous vous-même ? Comment expliquer la disparition d’un auteur aussi célèbre de la quasi-totalité des bibliothèques ?
Benjamin Berton : Il n’y a eu bien évidemment aucun travail ou action d’effacement volontaire de Lorrain et de son œuvre. Il a juste disparu comme des centaines d’autres écrivains. Ce qui est amusant bien entendu à cent vingt ou cent trente ans de distance, c’est de voir qui on retient d’une époque et combien d’auteurs surnagent et conservent une chance d’être lus par… presque personne. Qui restera de ce qu’on lit aujourd’hui dans cent vingt ans ? Si Lorrain est oublié, c’est sans doute parce qu’il n’a pas laissé de grand œuvre. Il écrit trop pour ça. C’est un écrivain de l’âge industriel, un journaliste, un type qui noircit du papier et peut mener jusqu’à dix travaux d’écriture en parallèle. L’histoire littéraire a fait le tri en privilégiant notamment la Recherche du Temps Perdu et Proust parce que c’est certainement meilleur et mieux écrit et plus ambitieux et plus tenu. Mais on peut aussi préférer des formes plus vives, plus courtes, plus imparfaites, plus clandestines, foutraques, amusantes, moins travaillées, plus en prise avec toutes les classes de la société. Dans le genre, Maupassant a survécu à Lorrain. Est-ce parce que c’est un meilleur écrivain ou parce que Lorrain est moins facile à aborder, plus « impur », moins facile à caractériser socialement, sexuellement, politiquement ? Le tri historique se fait sur des critères qui ne sont pas à l’avantage des rebelles et des divergents.
C’est ce qui m’a mis sur la piste du volet « complotiste » du roman, cette idée qu’une confrérie moraliste et conservatrice œuvrerait frontalement à la disparition d’une littérature subversive et réellement révolutionnaire à travers les âges. Cet aspect de l’intrigue est purement ludique et fictionnel mais permet d’expliquer pourquoi une œuvre aussi atypique et moderne disparaît au profit de quelque chose de plus convenable (même si considérer Proust comme de la littérature convenable en fera bondir plus d’un… ). Burroughs introduit cette confrérie militaro-bourgeoise conservatrice dans les Garçons Sauvages. On en retrouve des échos dans l’évocation du parcours de Genesis P-Orridge, chanteur de Throbbing Gristle et Psychic TV, qui est évoqué aussi dans le roman. Comme dans tout bon complot, on se persuade assez vite si c’est bien fait, que cela aurait pu exister !
Victor Laby : Vous évoquez, non sans malice, les tentatives de quelques universitaires spécialistes de Lorrain pour réhabiliter l’homme et l’écrivain. Des éditeurs comme Le Chat Rouge et les Éditions du Rocher ont aussi participé à ce mouvement de réhabilitation en rééditant ses œuvres les plus notables. Pensez-vous que Lorrain ait une chance d’être extirpé de son purgatoire ?
Benjamin Berton : Aucune chance mais ce n’est pas pour ça qu’il ne faut pas essayer. C’est un personnage qui a tout pour être « branché », hype ou rock n’roll. Il fait du catch avec des ouvriers, il se travestit, il se drogue, il couche avec plein de gens tout en évoluant au sommet de la culture. Sa fin est tragique, il manie l’ironie comme personne et a écrit quelques pages pleines d’esprit et d’émotions. Il serait le candidat parfait à une réhabilitation médiatique… plus que littéraire parce que je vois mal comment son mélange de naturalisme à la Maupassant et de décadentisme fantastique, disons à la Barbey, pourrait parler aux gens. Redécouvrir ses écrits ne peut passer que par une mise en avant de sa démesure personnelle… et c’est ce que j’ai essayé de faire dans le livre.
J’ai été surpris, après une vingtaine d’années à ne pas m’en préoccuper, de voir qu’il y avait eu un formidable travail de réédition de ses œuvres. Les nouvelles, les romans comme Le Vice Errant, Monsieur de Phocas ou même Hélie Garçon d’hôtel qui est formidable, tout cela est disponible pour trois fois rien et sur simple commande. Il y a même une édition complète des poèmes de plus de mille pages aux éditions du Sandre. Le plus amusant c’est qu’on peut trouver aussi en impression à la demande toutes ses pièces de théâtre, souvent assez mauvaises, qui vous arrivent en quelques jours d’Inde ou de je ne sais où. C’est incroyable et terrifiant.
Dans le livre, je voulais aussi parler pour leur rendre hommage et en sourire des sociétés savantes qui tentent de soutenir, souvent localement, la postérité de ces grands écrivains du passé. La société Jules Verne. La société Marcel Proust. La société Jean Lorrain. C’est à la fois admirable et complètement désuet… Qu’est-ce qu’on peut faire d’autre pour attirer l’attention sur quelque chose ou quelqu’un qui est en train de sombrer dans l’oubli ?
Victor Laby : Votre titre associe l’idée de « dandy » à une notion de subversion. Comment Jean Lorrain réinvente-t-il la figure du dandy, selon vous ? Et Proust dans tout ça ?
Benjamin Berton : On associe à juste titre le dandysme et l’élégance absolue, le soin de sa tenue et de sa personne. Pour ce que ça vaut, je distingue les dandys argentés qui ont les moyens de leur ambition vestimentaire, comme… le comte de Montesquiou, le plus célèbre dandy français, et par extension Proust, qui a été son obligé et, par bien des aspects, son élève (même si ce n’est pas le mot juste) et les dandys de « basse extraction » qui, pour moi, portent sur eux une part supplémentaire de subversion (sociale), de panache et de misère. Lorrain avec Monsieur de Bougrelon, un personnage de dandy décadent sur le retour, clochardisé et qui ne sent pas toujours très bon, rend hommage à cette lignée qui n’a rien d’aristocratique et n’agit que dans le dérangement des bonnes mœurs, de l’esthétique dominante, etc. Bougrelon c’est à la fois Beau Brummell qui termine ruiné et enterré… à Caen, Oscar Wilde en phase finale, Barbey d’Aurevilly, lui aussi injustement ignoré aujourd’hui, et puis bien sûr Lorrain lui-même. Ce sont des dandys en chute libre, brisés, condamnés parce qu’ils rêvent trop haut pour l’époque et sont (c’est ma lecture) sanctionnés parce qu’ils sont porteurs d’un danger véritable pour l’ordre établi. Je ne crois pas que Proust ait jamais représenté le moindre danger pour quiconque et c’est ce qui me fait préférer l’autre camp. La seule exception à ma thèse et elle est de taille, c’est Baudelaire qui est la seule figure qui a survécu à l’effacement. Ça reste une anomalie de l’Histoire.

© RMN-Grand Palais (Musée d’Orsay) / Hervé Lewandowski
Victor Laby : Dans Dirty Dandy, vous tissez une relation complexe entre l’Histoire et la fiction, tout en intégrant des éléments de science-fiction qui déstabilisent la chronologie et l’interprétation du passé. Ce mélange de genres, qui mêle réalité historique et imagination futuriste, pousse à se demander : peut-on vraiment parler d’un roman historique au sens traditionnel ? En intégrant des éléments de SF, cherchez-vous à questionner la manière dont l’Histoire est racontée, ou est-ce une façon pour vous de proposer une relecture du passé à travers un prisme spéculatif, comme une sorte de résonance avec des problématiques contemporaines ou futures ?
Benjamin Berton : J’ai une formation d’historien mais je n’ai jamais rien fait qui s’apparente à ce qu’on attend de cette discipline. Ni enseignement, ni recherche, ni ouvrage scientifiquement fiable. J’écris des romans depuis vingt-cinq ans et c’est la première fois que je m’intéressais vraiment à un sujet qui ne pouvait être abordé sérieusement que sous la forme d’un roman historique. Impossible d’inventer sur Lorrain et Proust évidemment sans passer pour un plaisantin. Avec un tel sujet, il y a un « effet de réel » à créer qui ne peut reposer que sur une connaissance parfaite de ce qui s’est passé vraiment, de l’environnement politique, social et culturel qui est celui du XIXe siècle finissant. Il y a des faits divers, des personnages « secondaires », des décors, des journaux et tout cela relève de la même manière du travail du romancier et du travail de l’historien. Je ne fais aucune différence. Lorsqu’on le fait avec légèreté et sans enjeu scientifique comme moi, c’est devenu si simple aujourd’hui : les ressources en ligne sont si vastes, la documentation est tellement abondante. L’intérêt n’est donc pas tant dans la collecte des faits ou des éléments que dans l’agencement et dans le tri qu’on en fait. Et c’est là que les voies du romancier et de l’historien diffèrent quelque peu. L’historien agence dans le sens de la rigueur et d’une vérité qu’il prête à l’époque ou à son sujet. Le romancier dans le sens de la rigueur et d’une vérité qu’il veut révéler ou vendre à son lecteur. Dirty Dandy sort du roman historique quand il veut convaincre le lecteur que Lorrain vaut mieux que Proust et que l’oubli dans lequel a sombré celui-ci est causé par une grande conspiration qui a aussi eu la peau de Pasolini et de quelques autres.
On peut considérer que l’historien parce qu’il émet un récit manipule les faits de la même façon que le romancier, mais je ne le pense pas tout à fait. L’historien court après une objectivité supposée. Le romancier ment par nature. Mélanger le futur, le présent et le passé comme je le fais renforce et dévoile le mensonge. Cela relève du pur jeu.
Victor Laby : On referme Dirty Dandy avec l’idée que Lorrain est génial dans son excentricité, mais l’on ne sent pas beaucoup de sympathie du narrateur à son égard. Pourquoi une telle distance avec lui ?
Benjamin Berton : Sans doute parce que je ne suis pas certain à 100 % de ma thèse qui voudrait que Lorrain vaille mieux que Proust et qu’il soit scandaleux que l’un ait été oublié et pas l’autre ! Est-ce qu’ils sont totalement différents ou… assez semblables en définitive? Leurs vies diffèrent, leurs conditions d’existence, leurs comportements sociaux, leurs milieux mais on peut aussi considérer que l’un et l’autre sont des hommes de leur temps (Proust a quinze ans de moins) : ils vivent avec leur mère, sont homosexuels dans une société qui ne reconnaît pas l’homosexualité ; ils se droguent, ont une culture classique phénoménale, sont des esthètes, des hommes de lettres, des mondains. Lorrain et Proust sont, si on les prend ainsi, tous les deux des snobs de leur époque. Je pourrai ajouter que Lorrain a un petit côté conservateur que Proust n’a peut-être pas. Lorrain est également antisémite, anti-dreyfusard et nationaliste, tout en étant adepte du désordre et amoureux des « petites gens ». Il alimente la presse à scandales et est d’une grande cruauté envers ses contemporains. Mais aussi très fragile… Il est souvent extraordinaire mais pas toujours aimable.
Victor Laby : L’homosexualité assumée de Jean Lorrain en fait une figure transgressive dans une société encore profondément conservatrice. Selon vous, comment cette dimension influence-t-elle son écriture et son positionnement social ?
Benjamin Berton : Ce qui est intéressant chez Lorrain c’est qu’il ne cache pas du tout son homosexualité. Il va jusqu’à la mettre en scène. Il n’hésite pas de surcroît à se travestir (en cocotte, en danseuse, en acrobate, en viking…), ce qui est d’une audace incroyable. Il amène ce qu’on pourrait considérer comme des prostitués mâles, des bouchers, des lutteurs, des loulous, dans la belle société pour en faire profiter qui veut, les femmes comme les hommes. Cette dimension sexuelle est fascinante chez lui d’autant qu’il se met en danger en allant lever des types en banlieue quitte à se faire tabasser et abuser. Ces pratiques ne sont pas exceptionnelles dans la société de cette époque mais il a un comportement vraiment excessif et libéré qui concourt à son rayonnement dans la société artistique et mondaine. Il est à la fois omniprésent mais toujours sur le fil avec un risque fort d’être déclassé et dégradé. Il sait qu’un scandale peut l’emporter et que sa position repose sur sa capacité à aller de l’avant, à épingler ses rivaux dans la presse, à tenir des propos au vitriol. Sa fin de carrière parisienne correspond au moment où sa plume acide n’est plus crainte de la même manière ou n’a plus la même efficacité.
S’agissant de l’homosexualité dans son œuvre, elle s’exprime de manière assez classique et pas mal par sous-entendus comme chez Wilde ou d’autres, mais aussi à travers des descriptions plus osées, comme dans Les Noronsoff, le récit de la vie d’un prince russe décadent, ou encore le très moderne Hélie garçon d’hôtel qui raconte ouvertement la vie d’un gigolo.
Victor Laby : Vous suggérez une généalogie entre Lorrain et d’autres artistes plus récents comme Burroughs ou Pasolini. Qui sont aujourd’hui les écrivains et les artistes les plus proches de son univers artistique ?
Benjamin Berton : Le livre s’amuse de cette généalogie de la subversion à travers principalement Burroughs et Pasolini. Je cite, dans d’autres domaines, Lou Reed et Genesis P-Orridge que j’évoquais précédemment auxquels on pourrait ajouter le Bowie des années 1970 ou Andy Warhol. Je ne suis pas sûr que la littérature soit aujourd’hui suffisamment centrale pour présenter une force de dérangement aussi puissante. Lorrain écrit à l’Echo de Paris, au Courrier Français, dans l’Evénement. Il est présent dans quatre ou cinq supports à fort tirage en parallèle parfois. Cela n’en fait pas forcément une figure populaire mais influente et qui imprègne l’esprit du temps. Est-ce qu’on peut comparer Lorrain et le Will Self de l’Angleterre des années 90, Brett Easton Ellis à peu près en même temps, ou Chuck Palahniuk par le biais du cinéma (l’adaptation de Fight Club) ? Dans le registre littéraire et homo, Guillaume Dustan ? Les équivalents seront à chercher dans le cinéma (John Waters peut-être), l’art contemporain (Mc Carthy, Jim Shaw, Mike Kelley ?) mais c’est un rapprochement artificiel. Lorrain est une figure qui est indissociable de ce moment où le XIXe siècle parnassien va se déverser dans la fin de siècle. C’est un moment de licence, de transformation et d’effondrement unique qui est finalement plus proche des années 1970 que de la période actuelle. Encore que…
