Né à Jéricho, Hussam Hindi est Palestinien. Il vit à Rennes, où il enseigne le cinéma à l’université. Il y a fondé le festival Travelling. Il a aussi dirigé le festival du cinéma britannique de Dinard. Enfin, il est à l’origine du festival du cinéma palestinien de Rennes, dont la troisième édition se tiendra du 24 au 30 mars. Entretien.
Bonjour Hussam, merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Peux-tu d’abord nous parler de ton rapport à la Palestine ?
Je suis né à Jéricho en 1959 et j’ai été expulsé de cette ville avec ma famille en 1967. La moitié de la ville de Jéricho a été vidée à ce moment-là. Pour l’anecdote, mon père travaillait à l’époque à l’ONU. Parallèlement à cela, lui et son frère avaient acheté des fermes où ils élevaient des poules et des poulets, et en 1967 juste avant de partir ils ont ouvert les portes du poulailler. Des milliers de poulets se sont alors répandus dans la ville, alors les habitants se sont nourris de cela pendant un mois.
Quant à nous on est parti, on n’a jamais retrouvé ni les fermes, ni la maison, ni rien. C’était le deuxième exode de mon père, qui était originaire de Tantura, à côté de Haïfa, où plusieurs dizaines de Palestiniens ont été massacrés en 1948 au moment de la création d’Israël. Je suis donc allé m’exiler en Jordanie où j’ai effectué ma scolarité. Après mon bac, mon père m’a dit de quitter l’enfer de la guerre pour aller vers le paradis. Alors je suis allé à Rennes (rire). J’y ai fait des études de lettres puis de cinéma, et aujourd’hui j’enseigne le cinéma à l’université Rennes 2.
Tu as créé le festival du cinéma palestinien de Rennes. Tu peux nous en expliquer l’origine ?
Il y a deux ans, en plus des cours de cinéma, on m’a proposé de donner des cours d’arabe parce qu’il manquait des enseignants. J’ai accepté, à condition qu’on effectue aussi un travail sur le cinéma palestinien et que cela débouche sur un événement. La fac a accepté. C’est de cela qu’est né le festival Salam, avec des étudiants en arabe mais aussi en cinéma. Pour la troisième édition nous avons décidé de renommer le festival Sard. C’est un mot arabe qui désigne le fait de raconter une histoire, de structurer un récit, de relier des faits ou des idées pour constituer un ensemble cohérent.
Et plus personnellement, d’où est venue l’envie de créer ce festival ?
De la culpabilité depuis trente-cinq ans de ne pas faire quelque chose pour ma cause. Travelling est un festival qui est chaque année lié à une ville. Dans les villes qui ont été choisies, ce qui s’approche le plus de la Palestine c’est Le Caire, donc tu vois que ça n’a rien à voir. Cette année c’était Stockholm. J’ai aussi dirigé le festival du cinéma britannique à Dinard. C’était moi, mais je ne me reconnaissais pas totalement dans mon rôle. On peut se demander pourquoi un Palestinien en exil va frimer à Dinard avec des réalisateurs britanniques. Alors quand on m’a proposé le poste d’enseignant d’arabe j’ai accepté à la double condition de l’enseigner via le cinéma palestinien et d’organiser un festival. Depuis ça je me sens utile et je dors mieux. Souvent les réunions se font chez moi, autour d’un repas palestinien. Je me plie en quatre pour faire à manger à l’équipe parce que ça me plaît, parce que tout devient logique dans ma petite vie de provincial. Ça répond à la nécessité de faire quelque chose. C’est tout petit mais ça m’intéresse beaucoup plus que ce que j’ai fait pendant trente ans.
D’ailleurs le film Tantura, à propos du massacre qui a eu lieu dans la ville de ton père a été diffusé l’année dernière dans le cadre du festival.
Oui, un film fait par un Israélien, Theodore Katz, qui a d’abord réalisé une thèse de doctorat sur cet événement, et à qui un réalisateur, Alon Schwartz, a ensuite demandé de raconter cette histoire. Ils ont trouvé des trésors, des enregistrements de l’époque. Ils ont aussi interviewé des anciens soldats qui ont participé au massacre et qui ont aujourd’hui plus de 90 ans. Certains nient, d’autres assument en disant que c’est ce qu’il fallait faire. Il y en a aussi qui regrettent. Le film est plutôt dur mais son intérêt est la réalisation de fouilles avec des caméras 3D et la découverte de traces de ce massacre, des charniers enfouis sous terre puis déplacés quelques années plus tard par l’armée israélienne pour tenter de dissimuler les preuves.
Et quelle a été ta première rencontre avec le cinéma palestinien ?
Bizarrement c’est intervenu assez tard, via un film de Jean-Luc Godard, Ici et ailleurs. Je m’intéressais au cinéma avant de m’intéresser au cinéma palestinien. Le film de Godard est tourné en 1974, il peut sembler plutôt anecdotique. La question palestinienne y est vue à travers les yeux d’une famille tunisienne qui regarde la télévision et commente ce qu’il se passe là-bas. Sauf qu’en cherchant un tout petit peu, on découvre que ce film aurait dû être tourné en Jordanie en 1970 mais que Godard n’a pas pu le faire…
Du fait de l’écrasement des Palestiniens par la monarchie jordanienne, le massacre qu’on a appelé septembre noir.
Oui, Godard a été obligé de quitter la Jordanie à ce moment-là. Et en fait, en rentrant en Jordanie à Amman pour les vacances, en cherchant dans une librairie des livres sur le cinéma palestinien, j’ai pu échanger avec le libraire, qui m’a notamment raconté que Godard avait laissé en Jordanie ses caméras, et que grâce à cela des fedayin, des jeunes combattants, ont appris à réaliser des films. Et ce libraire en faisait partie ! Je n’ai pas plus investigué, mais je sais que ce libraire est référencé en tant que réalisateur. J’aimerais que ce soit confirmé, puisque je serais heureux qu’on soit certain que Godard a participé à la naissance du cinéma palestinien.
Tu vas vu ces films, qui auraient été réalisés par des combattants palestiniens avec les caméras laissées par Godard ?
Ce sont des tracts politiques, des textes filmés qui défilent, des images de fedayin en train de s’entraîner, des témoignages de combattants avec le keffieh sur le visage. Ce sont des slogans plus que des vrais films, mais tout de même des témoignages d’époque. On les voit aussi s’entraîner dans les montagnes d’Irbid, au nord d’Amman, là où ils seront bombardés juste après. Il existe donc quelques traces de ces films, mais la majorité de ceux qui ont été tournés avant la guerre au Liban en 1982 ont été détruits ou volés par l’armée israélienne pendant l’invasion de Beyrouth.
Et donc, après ce film de Godard et la découverte de ces films réalisés par des combattants palestiniens, quels ont été tes liens avec le cinéma palestinien ?
La troisième étape, peut-être, a été la découverte à Cannes d’un film de Michel Khleifi, Noce en Galilée, en 1987. C’est le premier film palestinien de fiction sélectionné à Cannes. Ça a été un choc, un cinéaste palestinien, sélectionné à Cannes, pour une œuvre de fiction, un film qui reçoit des prix un peu partout, et qui se retrouve projeté dans le monde entier. Et en plus de ça c’est un film extrêmement bien fait techniquement, qui n’est pas revanchard. Il n’y a pas un seul coup de feu tiré dans le film. C’est l’histoire d’un couple de Palestiniens qui se marient. Puis c’est le couvre-feu et le maire du village, qui est le père du marié, tente de négocier avec l’armée israélienne pour que le couvre-feu soit ajourné afin de permettre de célébrer le mariage. Le gouverneur israélien finit par accepter à condition d’être invité. Il s’y rend avec des soldats, ce qui évidemment entraîne des tensions avec les jeunes Palestiniens du village. Parallèlement à cela, du fait de ces tensions et du stress, le marié est incapable d’avoir un rapport sexuel, ce qui oblige son épouse à se dépuceler elle-même et à se faire saigner pour sauver l’honneur et rassurer les parents. Noce en Galilée est en quelque sorte le film qui marque la naissance de la fiction palestinienne, avec des films qui trouvent un distributeur, des salles de cinéma un peu partout, etc. Il y a eu ensuite Rashid Masharawi…
Avec qui tu travailles…
Oui, un réalisateur originaire de Gaza qui vit maintenant à Rennes. Il m’a demandé de l’aider un peu, puisqu’il ne parle pas français. Je fais donc pas mal de choses qui ont rapport à mon passé ou à mes racines. Ça me plaît, puisque je me sens utile. Là, il m’a demandé de travailler comme co-scénariste sur son prochain film, qui sera tourné l’année prochaine à Amman. Je suis très fier qu’il m’ait demandé cela. Tu imagines, c’est génial, un des réalisateurs palestiniens les plus connus qui me demande de l’aider… Le film s’appellera Les enfants du pays. Ça sera plutôt humoristique, avec de la musique… C’est l’histoire d’un médecin palestinien qui a fait ses études en Bretagne, qui a une relation avec une Gazaouie, veut se marier avec elle et la faire venir ici. Alors la sœur de ce médecin, qui vit en Jordanie, lui conseille de célébrer ce mariage là-bas. Il va donc à Amman, où le rejoignent les invités, des Palestiniens du monde entier, pour reconstituer une sorte de petite Palestine. L’histoire du film se termine le 7 octobre. Mon rôle consiste essentiellement à faire en sorte que les scènes qui se déroulent en Bretagne et la situation de ce Palestinien soient crédibles.
On retiendra que Rashid Masharawi a été conseillé par Mahmoud Darwish pour son film Haïfa, et par toi pour celui-ci !
Tu imagines ! (rire) Haïfa est un film exceptionnel, avec la figure du fou qui dit la vérité, un personnage qui est obsédé par Haïfa et appelle à ne pas oublier cette ville au moment où Arafat vient de signer les accords d’Oslo. C’est vraiment exceptionnel, au niveau des images, du traitement, des décors, ça rappelle le néo-réalisme italien, les grands films italiens des années 40-50, comme Le Voleur de bicyclette. J’avais vu Haïfa il y a vingt ans, à sa sortie, je l’avais ensuite complètement oublié et en le revoyant l’année dernière je me suis dit que c’était son meilleur film.
Juste avant, en 1994, Rashid Masharawi avait réalisé Couvre-feu, qui se passe à Gaza. On le rediffusera cette année dans le cadre de Sard, puisque Rashid Masharawi sera présent tout au long du festival. C’est le premier film 100% palestinien à avoir été sélectionné à Cannes, puisque par exemple Noce en Galilée avait été coproduit par les Belges. Rashid dit donc que c’est lui le premier à avoir été sélectionné à Cannes, mais peu importe, c’est dans les années 80-90 que le cinéma palestinien a commencé à s’exporter.
Quant au premier film sélectionné en compétition à Cannes, c’est Intervention divine d’Elia Suleiman, en 2002, qui gagne le grand prix du jury. Là aussi ça a été un choc. C’est un film qui a fait le tour du monde. Le plus beau de tous les films que j’ai vus, palestiniens ou non. Un hommage à Buster Keaton, comme plusieurs des films d’Elia Suleiman. D’autres font référence à Jacques Tati. J’ai connu le producteur du film, qui avait courageusement accepté de faire ce film avec ce jeune Palestinien tête brûlée, de l’accompagner dans cette aventure. Il m’a raconté que le jour où il l’avait reçu dans son bureau, Elia Suleiman ne voulait pas partir tant que le producteur n’avait pas lu son scénario devant lui. Il refusait de lui laisser le texte. Il a fait le coup à tous les producteurs, les autres l’avaient tous envoyé promener, sauf celui-ci.
Récemment Ehab Ghafri, un réalisateur âgé d’une trentaine d’années qui vit à Jénine, est venu présenter son documentaire Jénine dans le viseur. Dans la discussion qui faisait suite à la projection de son film, il expliquait qu’il se reconnaissait beaucoup dans le cinéma documentaire palestinien mais pas dans le cinéma de fiction. Il expliquait qu’on sentait beaucoup trop qu’il s’agissait de coproductions et de films destinés à l’Occident. Tu en penses quoi ?
Oui, on peut dire que ce sont des films destinés aux Européens. J’ai amené un de mes cousins au cinéma pour voir Intervention divine à Amman, après le grand prix du jury du Cannes. Au guichet, la dame nous demandait pourquoi on allait voir ce film, qu’elle trouvait nul, qui ne représentait pas la guerre. Un film plutôt critique des Palestiniens, sans paroles, aucun mot, avec uniquement des plans fixes sur des personnes assises qui se regardent. La seule action est celle d’une fille qui traverse un checkpoint. C’est un film onirique, qui en effet n’est pas très facile à comprendre. C’est lent, il y a peu de mouvements de caméra, ça ne raconte pas grand chose… Et en même temps, si tu réfléchis un peu ou si tu es attentif, tu vois que c’est un chef-d’œuvre. Tous les films d’Elia Suleiman sont comme ça, et en effet ils ne sont pas compris de tous les publics. La capacité de le comprendre ou non est liée aux conditions de vie. Par exemple serait difficile aujourd’hui de montrer une comédie musicale aux habitants de Gaza. Le public ne l’accepterait pas. Les gens voudraient voir la représentation de l’action.
Il y a près de vingt ans, le seul cinéma de Gaza a été détruit par un bombardement israélien. Suite à cela, en guise de remplacement, le Hamas avait ouvert son propre cinéma, qui ne diffusait que des vidéos sur l’islam ou des films de propagande.
Ça devait être très intéressant… (rire) Tous les cinéastes palestiniens parlent de la guerre et sont engagés, mais en général les Palestiniens ne font pas des films de guerre à proprement parler. Ça ne sert à rien, sauf si tu veux faire des documentaires ou des films de propagande. Mais si tu veux réaliser un film qui puisse trouver un producteur et toucher un public large, au-delà de ceux qui vivent la guerre, tu racontes des histoires, tu ne fais pas des films d’action. Je ne crois pas qu’un producteur ou un réalisateur puisse financer un film de guerre sur le conflit israélo-palestinien. C’est vrai que les réalisateurs palestiniens racontent souvent les histoires d’une manière européenne, comme disait Ehab Ghafri, qui vit à Jénine. Mais pour moi ce n’est pas seulement quelque chose d’européen, c’est la forme cinématographique la plus intéressante si l’on veut traiter d’un conflit. Le mieux est de ne pas en parler frontalement, mais d’utiliser des méthodes détournées, notamment en focalisant sur les conséquences. Par exemple Couvre-feu de Rashid Mashrawi parle des conséquences, non pas du feu mais du couvre-feu. Les tomates qui pourrissent en attendant qu’on puisse les récolter, la façon dont les enfants mangent ou ne mangent pas. Mais comme ce sont des choses du quotidien on a l’impression qu’il ne se passe pas grand chose, alors le public arabe refuse ce genre de films.
Tu penses donc que les films palestiniens ne peuvent pas toucher les Palestiniens ?
Ils finiront par toucher les Palestiniens le jour où ils auront le temps de réfléchir à tout ça. Qu’on donne cinq ans de répit aux jeunes Arabes qui vivent là-bas, cinq ans pour se poser et vivre comme tout le monde. Aujourd’hui c’est impossible. Jusqu’à mes dix-huit ans, avant de venir ici, je ne pensais qu’à deux choses, la perte de mes jouets à Jéricho, puisque j’avais tout perdu, et les filles… C’est le seul échappatoire qu’on avait à l’époque. La guerre et le sexe. Les jeunes Palestiniens sont humiliés tous les jours et la guerre prend toute la place. On ne peut pas leur montrer un film où il n’y a que des plans fixes avec des gens qui ne parlent pas, et qui en plus est plein de symboles et de métaphores.
Tu penses qu’il y a une spécificité des cinéastes palestiniens dans leur rapport au plan fixe ou au symbole ?
Non. Les intellectuels qui ont vécu des grandes crises, au Chili, en Argentine ou dans l’Espagne franquiste, ont tous fait leurs études à l’étranger. Ils ont appris le cinéma à l’étranger, on les a gavés de Bergman, de Kieślowski, etc. Ils ont appris que les meilleurs films sont des films qui racontent les choses différemment, pas de façon frontale. Sinon tu réalises des films de propagande. Tout le monde peut faire un film de guerre, mais tout le monde ne peut pas faire un film sur l’absurdité de la guerre comme le font les Palestiniens, ou un film qui raconte des histoires de la vie quotidienne en temps de guerre. D’ailleurs, même en ce qui concerne les films à propos d’histoires de la vie quotidienne, les spectateurs du monde arabe ne sont pas prêts à recevoir ce genre de choses. Ils veulent voir soit des films de guerre soit des comédies burlesques, parce qu’ils n’ont pas eu le temps d’être formés à un cinéma différent.
Les films égyptiens ont un grand succès dans le monde arabe…
Oui, les films égyptiens et américains, souvent des films d’action. Ils ne sont pas habitués à une autre manière de traiter la question de la guerre au cinéma, alors tu imagines la surprise, surtout quand ça vient d’un Palestinien… Les femmes regardent aussi beaucoup de séries égyptiennes et turques, souvent de très bas niveau, des aberrations monstrueuses. Des films comiques ou romantiques aussi, des films avec beaucoup de sexisme et de racisme. L’équivalent égyptien de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ?. Mon père regardait ça aussi. Quand je rentrais en Jordanie pour les vacances je regardais les séries égyptiennes avec mon père. Je ne pouvais pas jouer au frimeur en disant que c’était superficiel et mal réalisé, mais je m’emmerdais. Les films palestinien sont très différents, des films emplis de métaphores, d’histoires quotidiennes, critiques aussi d’une certaine virilité arabe associée à la perte de la Palestine. Les réalisateurs règlent aussi leurs comptes avec leurs pères.
Quel est le rapport entre la perte de la Palestine et la question de la virilité ?
Les Arabes qui n’ont pas fait la guerre, qui n’ont pas résisté. En 1948 Israël a gagné en quelques jours contre quatre armées, pareil en 1967. Les Israéliens bossaient et se battaient, pendant que les hommes arabes écoutaient Oum Kalthoum en buvant du thé (rire). Bref, le cinéma palestinien traite de la situation tout en trouvant d’autres manières de dire.
La guerre est vécue par les Palestiniens au quotidien, c’est sûrement pour cela que la façon de la raconter n’est pas un empilement de clichés. Lorsqu’on se figure la guerre de loin on imagine des tirs dans tous les sens et le feu d’artifice permanent. Alors qu’au quotidien, ce qui prédomine c’est essentiellement la recherche d’eau et de nourriture, l’attente, l’ennui, le stress, la paralysie face au bruit des bombardements.
C’est ça, dans le cinéma palestinien la guerre est surtout racontée à travers ses conséquences sur la vie quotidienne, ses conséquences sur le couple, sur la famille, sur la naissance, sur la fête, sur la nourriture, sur le sexe. L’impossibilité de vivre ou d’accomplir aussi, l’envie de partir…
Ce n’est pas propre à la Palestine d’ailleurs. Des romans publiés juste après la première guerre mondiale donnent presque envie d’y être tellement ça semble excitant de tirer en permanence, alors qu’à l’inverse les poilus racontent dans leurs lettres à leur famille à quel point ils s’emmerdent et en ont marre d’avoir de la terre dans leur repas…
C’est pour ça que la plupart des films de la première guerre mondiale se passent dans les tranchées, sans montrer l’extérieur. Ce n’est pas le champ de bataille qui est montré mais l’attente et le rapport au temps.
Est-ce qu’il existe des films palestiniens qui parlent totalement d’autre chose que de l’occupation et de la guerre ?
Non, pas dans ceux que je connais, et de toute manière on les connaît tous puisqu’il en sort quatre par an. On peut penser à Fièvre méditerranéenne, un film qu’on a diffusé il y a deux ans lors de la première édition du festival, dans lequel un homme dépressif demande à son voisin de le tuer parce qu’il n’arrive pas à se suicider. Mais s’il est dépressif c’est parce qu’il vit en Israël. Par exemple on voit que son fils est perturbé car la prof d’histoire raconte des conneries à propos des Palestiniens. Le conflit est aussi intérieur. Tu peux regarder ça sans penser au conflit, et le voir uniquement comme un film sur la dépression, qui est assez drôle d’ailleurs. Mais tu peux aussi comprendre ce que Maha Haj, la réalisatrice, a exprimé sur l’histoire des Palestiniens, autour de laquelle tourne tout le film. Alors même si les Palestiniens font des films sociaux, des films sur la famille, sur la jeunesse, sur l’injustice, c’est pour dire à tout le monde qu’on est un peuple qui ressemble à tous les autres peuples.
Tu penses qu’il y a cet objectif, ce n’est pas simplement une conséquence du fait que les films s’insèrent dans la vie quotidienne ?
Évidemment c’est indirect, ce n’est pas dit comme cela, mais c’est très probablement un objectif. De dire que si on est un peuple comme les autres alors on doit avoir aussi une indépendance et un État. C’est le constat qui vient si on regarde les films diffusés ces vingt dernières années.
Et quelles sont les références aux autres pans de la culture palestinienne dans le cinéma palestinien ?
Il y a des références aux tenues traditionnelles, à la danse ou à la cuisine, qui sont des pans d’une culture d’un peuple. Là aussi je pense que c’est une façon de défendre le fait qu’il existe un peuple palestinien, avec sa culture, qui a droit à son indépendance. Des chansons du chanteur Marcel Khalife sont insérées dans plusieurs films aussi, parce qu’il chante les poèmes de Mahmoud Darwish. Je peux aussi mentionner le fait que les romans de Ghassan Kanafani ont été adaptés plusieurs fois au cinéma, notamment Retour à Haïfa, mais pas par des Palestiniens, tour à tour par des réalisateurs irakiens, syriens, iraniens. C’est un écrivain que certains considèrent comme plus important encore que Darwish, aussi parce que c’est un martyr, il a été assassiné par le Mossad.
Tu parles beaucoup plus des fictions que des documentaires. Un certain nombres de documentaires palestiniens sont pourtant diffusés à chaque édition du festival que tu as créé.
Il y en a quelques-uns, même si on diffuse essentiellement de la fiction. Il y a évidemment beaucoup plus de documentaires que de fictions qui sortent pendant une guerre, parce qu’il y a besoin de témoigner. Mais le témoignage dans un film m’emmerde. Je suis beaucoup plus sensible aux histoires racontées qu’à la grande Histoire, parce qu’encore une fois le documentaire est un travail d’historien, de chercheur. Même s’il y a des bons documentaires, comme Bye Bye Tibériade, qu’on a diffusé l’année dernière en présence de la réalisatrice Lina Soualem. Un très beau film, sur sa mère, la grande actrice palestinienne Hiam Abbass. On peut aussi citer le documentaire No Other Land qui vient de recevoir l’Oscar du meilleur documentaire. D’ailleurs No Other Land sera de nouveau diffusé le dernier jour du festival, le 30 mars. C’est un documentaire filmé en Cisjordanie, par deux Palestiniens et deux Israéliens. Le tournage est étalé sur quatre ans, on voit vraiment la colonisation au plus près. C’est horrible, à chaque fois que je vois le film j’en sors avec la boule au ventre. Mais je connais moins le documentaire palestinien que la fiction. Anaïs Pitkevicht, qui est spécialiste du cinéma palestinien et fait partie de l’équipe d’organisation du festival, connaît dix fois mieux que moi le genre documentaire. Si elle s’intéresse au cinéma palestinien dans sa globalité et si elle connaît mieux le documentaire que moi c’est peut-être aussi parce qu’elle est allée un certain nombre de fois en Palestine, qu’elle connaît ces réalisateurs, alors que je ne suis pas retourné chez moi depuis 1967.
Tu pourrais retourner en Palestine ?
Théoriquement oui, avec mon passeport français, mais ça me fait chier de voir ça, de demander l’autorisation, de passer les checkpoints… Ça me semble impossible d’y aller sous l’occupation. J’ai parfois cru à une solution quand tout le monde disait qu’il fallait deux États, mais on vit actuellement la période la plus pessimiste pour mon peuple. On a donné un permis total de tuer à Israël dès le 8 octobre, qui en profite jusqu’au bout.
Tu peux nous parler de From Ground Zero, un ensemble de vingt-deux courts métrages actuellement en salle, qui sera de nouveau diffusé lors du festival ? Tu as travaillé sur ce projet…
Oui, ce sont des films tournés à Gaza ces derniers mois, par des jeunes et des moins jeunes, des pros et des moins pros, qui ont été produits par Rashid Masharawi. Il y a de tout, du documentaire, de la fiction, des animations, des reportages, des films expérimentaux, etc. Des untold stories comme on dit, des histoires de tous les jours qu’on ne voit pas dans les médias, ni sur Al Jazeera ni ailleurs : ne pas pouvoir charger son téléphone, ne pas réussir à faire ses études, faire la queue pour acheter du pain, ramasser ce qu’il reste des tableaux après que l’atelier d’une peintre a explosé. J’ai été conseiller artistique et j’ai sous-titré huit documentaires parmi ces vingt-deux courts métrages. Le projet a été coordonné de Rennes. Dans l’équipe, plusieurs arabophones d’ici suivaient heure par heure la situation dans la bande de Gaza pour dire aux réalisateurs gazaouis où ils pouvaient aller ou non. Mais c’est en partie par chance que personne n’a été tué durant les tournages, ça s’est parfois joué à quelques heures. From Ground Zero est en salles actuellement, mais l’histoire continuera. D’abord parce qu’il a été sélectionné dans plus de 70 festivals dans le monde entier. Mais aussi parce que ce projet n’est pas fini. Puisqu’il restait de la matière, huit courts métrages, de vingt minutes chacun, sont actuellement en train d’être montés. Ils sortiront l’année prochaine.
Chaque édition du festival semble avoir pour but de faire connaître des cinéastes. L’année dernière, le festival était dédié aux femmes, avec la présence des réalisatrices Lina Soualem, Ula Tabari, Nadine Naous, et un concert de l’Ensemble Chakâm. Cette année, Rashid Masharawi sera présent et plusieurs de ses films seront diffusés. Il y aura notamment l’avant-première de Songe, son nouveau film, en clôture du festival. L’acteur Mahmood Bakri sera là aussi, comme des réalisateurs de courts-métrages : Shayma Awawdeh, Bilal AlKhatib, Saif Hammash, Fuad Hindieh… On sent une volonté de mettre en avant des artistes plutôt que de focaliser sur une ville ou sur un thème…
Parce que l’objectif de ce festival est de donner la parole aux artistes palestiniens, à travers leurs films évidemment. Il s’agit donc de mettre en avant la créativité de ces gens-là. C’est beaucoup plus intéressant de parler de leur travail que de travailler sur des thématiques. C’est la différence entre un travail de découverte et un ciné-club. Un ciné-club fait venir des vieux films et trouve des points communs entre ces différent films. C’est très bien, mais c’est plus intéressant de travailler sur le réalisateur, sur le traitement de ce thème, la façon de mettre en scène. Tu parles aussi du sujet, mais à travers le travail de création, pas à travers le scénario. Personnellement, j’ai toujours été emmerdé par les festivals qui utilisaient la conjonction « et », « Musique et cinéma », « Exil et cinéma », « Histoire et cinéma », « Peinture et cinéma ». Ce sont des prétextes pour projeter des films et remplir les cases. C’est un travail d’historien, de chercheur, je le fais aussi dans mes cours, je parle de cinéma et d’enfance, de cinéma et de femmes, de cinéma et de nourriture, mais ça ne fait pas un festival. Travelling est un festival sur le cinéma et les villes. C’est moi qui l’ai créé, mais je crois que ce n’est pas un très beau thème. C’est un thème d’animation, ça sert à faire des débats, des colloques, des rencontres, des sorties scolaires, etc. Ça restera toujours un thème mineur, alors que le festival de Deauville et le festival du court métrage de Clermont-Ferrand sont des vrais festivals. Il y a deux types de festivals, ceux qui servent le cinéma et ceux qui se servent du cinéma. J’ai l’impression que notre festival sert le cinéma palestinien. Il ne se sert pas du cinéma palestinien pour organiser une animation. Si on veut mettre en avant le cinéma d’un pays il faut mettre en avant les créateurs, comme Rashid Masharawi par exemple, qui a produit lui-même son film Songe qui sort bientôt, dont j’ai fait les sous-titres d’ailleurs. C’est l’histoire d’un gamin, de 13-14 ans, qui perd son pigeon et qui, en faisant des recherches, se rend compte que le pigeon était né à Haïfa, et qu’il y est sans doute retourné. L’enfant traverse donc la Palestine en compagnie de son oncle pour retourner à Haïfa à la recherche du pigeon. C’est évidemment symbolique, en plus d’être assez drôle. Ça n’a d’ailleurs pas été facile de le sous-titrer, de trouver l’équivalent de termes familiers, de traduire des jeux de mots… D’autant plus que le terme pigeon peut aussi désigner le pénis en arabe. C’était intraduisible, j’ai donc dû sacrifier quelques blagues, ce qui est frustrant.
Et quelle a été l’influence de l’actualité en Palestine sur le festival du cinéma palestinien de Rennes, notamment l’année dernière ?
J’avais peur l’année dernière, puisque après le 7 octobre des événements culturels autour de la Palestine ont été interdits. Je devais aller parler de deux films palestiniens à Hennebont, dans le Morbihan, mais ça a été interdit par le préfet. Mais pour ce qui est du festival qui s’est tenu en mars 2024 à Rennes ça s’est très bien passé. Au contraire, on a rencontré plus de sympathie encore et reçu deux fois plus de spectateurs que l’année précédente. Et je pense que ça sera encore mieux ce mois-ci !
Propos recueillis par Vivian Petit
