Commune a assisté à la présentation du premier numéro de la revue Manifeste ! le 20 février dernier. Salut à la belle ambition, dans le désastre programmé de l’économie culturelle, de donner à lire, à voir et à comprendre.
Les revues sont toujours le cœur battant de la vitalité intellectuelle. Peu importe leur format, leur support variable, aujourd’hui numérique ou non, elles ont toujours impulsé, accueilli, créé, tracé le cardiogramme de la littérature naissante. Spécifiquement poétique, la naissance de la forge en 2023, aux éditions de Corlevour, avec 270 pages, et qui en est à son quatrième numéro aujourd’hui, constitua assurément un des événements heureux (ils sont peu nombreux…) du long hiver contemporain. Plus généraliste, mais elle aussi adossée, comme la forge aux éditions de Corlevour, cette dernière aux éditions Manifeste ! auxquelles elle emprunte son titre, la revue dirigée par Franck Delorieux, née en janvier 2025, avec une projection de trois numéros par an, tisse elle aussi un trait de lumière dans la noirceur de l’époque.
Le n° 1 de Manifeste !, malgré son nom, ne s’encombre pas de solennelle déclaration liminaire, d’intentions et de projets. Pas de dissertation préalable : c’est son comité et son sommaire qui la définiront. Sous la direction de Franck Delorieux s’unissent donc plusieurs générations, plusieurs modalités d’écriture, plusieurs expertises littéraires et même plusieurs arts : René de Ceccaty, Marc Sagaert et Louise Guillemot peuvent apporter entre autres la part de la traduction et de la création étrangère ; Victor Blanc et Louise Guillemot la poésie sous toutes ses formes, de la prose ou du vers ; Jean-Pierre Han et Ada Souchu la connaissance du théâtre ; Gianni Burattoni les arts plastiques… Et le n° 1 confirme cet éclectisme : dans un beau format 24 x 18 qui n’a pas manqué de m’évoquer, quand je le découvris sur les tables de la libraire où la revue se présenta au public le 20 février dernier, celui de Digraphe dont il n’est pas exagéré de penser que Manifeste ! prend le relais, la revue peut en son centre accueillir de belles aquarelles de Gianni Burattoni inspirées de « Die Götter im Exil » de Heine, en tressant ainsi une pleine modernité à un soin classique qui n’étonnera pas ceux qui connaissent l’œuvre photographique de Franck Delorieux. Colonnes, ruines de temples, arbres feuillus, verts et bruns, bronzes et pierres d’une découpe nette dessinent la place des dieux absents. De part et d’autre de ce jardin apparemment déserté, mais comme vibratile à force de netteté du trait, on aime pouvoir découvrir un poète japonais contemporain, Mutsuo Takahashi, né en 1937, dont l’importance est mieux reconnue pour l’heure dans les pays anglo-saxons qu’en France, ou un poète chinois du 5e siècle, Tao Yuan Ming, dans un choix de traduction très intéressant, puisqu’au lieu de lisser (trop souvent jusqu’à la fadeur) dans la syntaxe analytique du français les constructions du texte-source, Ying Cheng assume l’écart des langues, procédant par des juxtapositions parfaitement compréhensibles, mais qui posent comme dans un collage les éléments que le lecteur reliera sans qu’on lui impose des liens logiques : « Dehors passant rare/ Ruelle sans voiture » ; « Verdure de l’été/ Maison entourée/ Contents les oiseaux ».
Marc Sagaert donne à découvrir l’écrivain cubain Antón Arrufat (1935-2023), qui dut subir le double ostracisme d’une éviction du champ culturel cubain avant un tardif dégel depuis les années 1980 et d’une méconnaissance encore prégnante d’un écrivain de son importance au-delà du monde hispanophone. « L’air s’imprègne des vies passées / Et les cogne contre ses pierres » ; « La mémoire des autres me protège du temps » : c’est une intense découverte que la belle traduction de Marc Sagaert, dont on regrette peut-être qu’elle ne soit pas escortée, comme l’effort en fut fait pour Tao Yuan-Ming, de la proposition de la langue originale dans les pages de la revue.
Pour la création française, la revue accueille dans ce premier numéro des poèmes de Franck Delorieux (« Idylle du jour et de la nuit »), de Victor Blanc (des « Congés » renouvelant le genre depuis Villon : « La pluie qui pèse à mes épaules/ Ne prêche pardon ni promesse/ […] Je pars »), d’Hervé Brunon, la première publication de Shana Quirot en d’audacieux et parfois acrobatiques quatrains d’alexandrins à rimes embrassées, un récit de Louise Guillemot (« Fric-frac ») où l’on retrouve son attention raffinée aux subtilités de la perception (« Je sors le bristol et je regarde ce qu’elle a écrit. Les lettres sont pleines d’angles, comme une succession de coups de coudes pointus »), une rêverie de Jean-Pierre Han sur « un livre perdu », enfin – mais très légitimement en première place dans la revue – un extrait d’un travail en cours d’Éric Vuillard, « Les Scélérats », d’ordinaire peu enclin à débiter sa splendide prose par extraits, et qui a manifesté ainsi son amitié à la revue : « À dix-sept ans, il tua son premier homme. C’est alors que sa vie commence ».
Enfin, présentées par Marie-Thérèse Eychart, le n° 1 de Manifeste donne à découvrir des lettres inédites d’Aragon à Elsa Triolet, remontant à une période cruciale : de la séparation du couple par la mobilisation d’Aragon à Coulommiers puis Crouy-sur-Ourcq en septembre 1939 jusqu’à leurs retrouvailles après la débâcle à Javerlhac, puis Carcassonne. Documents émouvants, pour la biographie du couple et ses connivences affectives et intellectuelles, mais aussi pour le dialogue entretenu entre le langage épistolaire et celui des vers du Crève-cœur, dans un renouveau de la poésie d’Aragon alors en train de s’effectuer… Ainsi des pleins échos des vers dans « Les amants séparés » du Crève-cœur (« Mon amour il ne reste plus/ Que les mots notre rouge-à-lèvres ») et de la correspondance, dans une lettre de septembre 1939 d’Aragon à Elsa Triolet : « et j’ai mis mes lèvres sur ton mouchoir où il y avait de ton rouge. Mon amour, mon amour ».
À Roger Vitrac l’interrogeant, Jacques Rivière répondit en son temps : « La N.R.F a-t-elle un programme ? Oui, aussi lâche, aussi peu dogmatique que possible. Je lis les manuscrits que l’on m’envoie et je m’impose de publier tous ceux qui m’intéressent ». Il semble que ce refus de tout diktat esthétique, dans une revue qui n’a pour méthode que le beau sens étymologique de ce mot, et qui s’invente donc chemin faisant, soit bien celui de Manifeste ! « Dans ce grand ciel public/ Où bivouaquent les étoiles/ Notre navire s’élance », précisent les « Congés » de Victor Blanc. Suivons-le.
Olivier Barbarant

Revue Manifeste ! n° 1, aux éditions Manifeste !, janvier 2025, 16 €.
