La journaliste Astrid Faguer vient de faire paraître, au Cherche Midi, Garçons perdus – L’ascension et la chute des boys bands, qui revient sur la folle trajectoire de ces groupes à succès du milieu des années 1990 : 2be3, G-Squad, Alliage… Garçons perdus se lit d’une traite. C’est le livre d’une époque, sous le règne de l’industrie de la musique et de la télévision paillettes. Et d’une génération, ces jeunes hommes de dix-huit ans qui sont devenus des stars pour quelques mois, adulés par de très jeunes filles en folie. C’est aussi l’histoire de destins brisés, et c’est ce ressort tragique qui rend le livre si fort. Entretien.
Qu’est-ce qui vous a donné l’idée d’écrire ce livre ?
À l’origine je pensais écrire un livre sur TF1, cette tour immense vitrée que tout le monde connaît, le pouvoir de la télévision, les années 1990 et la chute de certaines de ses idoles. Puis en discutant avec Jean Le Gall, qui dirige les éditions du Cherche Midi (et également écrivain), et Jean-Pierre Montal, éditeur et écrivain, on s’est accordés sur les boys bands. On s’est dit que rien n’avait jamais été fait sur le sujet, que le phénomène était délirant. Et qu’il s’agissait aussi de l’histoire d’une chute : celle de ces jeunes garçons apprentis chanteurs. Sans oublier en creux les années 90 et bien sûr le pouvoir de la télévision qui a participé à la promotion de ces boys band.
Il y a un moment que j’ai trouvé très touchant dans le livre, c’est quand une fan témoigne de la première fois où elle a entendu les 2be3 à la télévision, et l’effet que cela a eu sur elle, avec le sentiment immédiat d’une rencontre, comme un coup de foudre. Vous-même, qui aviez environ douze ans au moment du phénomène, avez-vous à l’époque fait partie de ces fillettes enamourées qui se sont emballées pour les boys band ?
Oui elles sont très touchantes et se sont montrées aussi très généreuses dans leurs témoignages. Elles sont plusieurs à m’avoir parlé et toutes se souvenaient de la première fois où elles avaient vu ou entendu les 2be3. De mon côté je connaissais toutes les chansons par cœur – et encore aujourd’hui je ne les ai pas oubliées. De toute façon c’était impossible de passer à côté de ces titres qui tournaient en boucle à la radio comme à la télévision. Mais je n’étais pas fan au sens strict du terme, en tout cas ce n’était pas autant assumé que les « vraies fans » que j’ai rencontrées. Je ne collectionnais rien par exemple. Et surtout, j’aimais aussi beaucoup le foot et mes idoles masculines étaient plutôt les Girondins de Bordeaux.
Parmi ces différentes trajectoires, 2be3, Alliage, G-Squad, laquelle vous paraît la plus emblématique, la plus riche d’enseignements ?
C’est forcément celle des 2be3 car ce sont ceux qui avaient le plus de succès, avec Filip en chef de file. Ce sont ceux qui ont vendu le plus de disques, ont eu le plus de projets (une série, des films, des milliers de produits dérivés…). Ce sont aussi ceux qui se sont le plus accrochés pour renouer avec le succès en partant enregistrer un album aux États-Unis. Leur chute, notamment celle de Filip, n’en a été que plus rude.
Avant d’entreprendre votre enquête, est-ce que vous aviez conscience que les boys bands étaient à ce point des produits designés, formatés, fabriqués de toute pièce ? À l’exception notable des 2be3, qui étaient réellement des amis dans la vie…
Pas à ce point ! J’avais donc 12 ans en 1996 au moment du pic de ce phénomène. Je m’imaginais bien que ce n’était pas toujours de vraies histoires d’amitié (hormis les 2be3) ou leurs vrais prénoms (hormis les 2be3 ou encore Gérald)… Mais je n’avais pas conscience de la grosse machine qui avait été mise en place derrière eux par les maisons de production pour que le phénomène cartonne.
Vous avez pu échanger avec quelques « survivants » du phénomène, comme Gérald de G-Squad, mais pas tous. Ils ne souhaitent plus être ramenés à cette époque ?
Tous n’ont pas voulu parler, peut être effectivement pour ne plus être ramenés à cette époque. Par ailleurs je ne les ai pas tous contactés. L’idée était de m’entretenir avec ceux que je jugeais être les plus emblématiques ou particuliers. Je me suis par exemple entretenue avec Gérald des G-Squad qui m’a raconté les grandes années boys bands, l’hystérie et certains moments exceptionnels : comme le jour de la prise de vue avec le couple d’artistes plasticiens Pierre & Gilles dans leur atelier du Pré-Saint-Gervais, qui lui ont tiré le portrait façon Elvis.
L’histoire de ces garçons dans le vent, c’est un peu les paroles de la chanson « Je m’voyais déjà » de Charles Aznavour, qui mettait en scène un jeune ambitieux qui se cassait les dents et finissait mal — « Pour subsister je fais n’importe quoi ». Finalement, le grand Charles n’avait-il pas parfaitement anticipé le côté destructeur du désir de starification ?
Contrairement à la chanson, selon moi les boys band n’ont même pas eu le temps de s’imaginer « en haut de l’affiche » qu’ils y étaient déjà. Ils s’y sont retrouvés en un rien de temps, sans même peut-être avoir eu de véritables rêves de gloire auparavant. Il n’y a pas un moment très précis où les maisons de disques leur font miroiter le succès, leur assurent que ça va cartonner. On leur dit parfois qu’on mise beaucoup d’argent sur eux, mais à mon sens c’est tout. Toujours est-il que le succès arrive aussi sec. C’est aussi ça leur drame, ne pas avoir été préparés au succès puis à l’insuccès qui a suivi.
Ce qui est terrible dans ces destinées, c’est qu’il ne s’agit pas seulement de parcours de starification puis d’oubli. Leur drame ce n’est pas qu’ils ont été oubliés, c’est plus grave que l’oubli. Ce que vous décrivez c’est qu’ils ont été broyés, ils n’ont pas pu retrouver du travail après l’échec de la carrière musicale, tout le monde se moquait d’eux.
Oui ! Plus dur que l’oubli, leur problème c’est l’étiquette boys bands qui est quasiment impossible à décoller et empêche de prendre un nouveau départ. Leur image a tellement été diffusée partout et sans arrêt qu’il n’y a pas d’anonymat possible.
On comprend dans Garçons perdus que le caractère éphémère de l’engouement avait été très vite anticipé par les producteurs, mais pas par les garçons eux-mêmes. Il semble qu’il y ait eu là un cruel malentendu. Est-ce votre avis ?
En tout cas les producteurs avaient en tête que cela pouvait s’arrêter tout de suite et ont souvent exploité le phénomène jusqu’à plus soif. Les garçons, eux, en ont beaucoup moins conscience. Et ils n’étaient pas toujours solides, ni très entourés. Par ailleurs, le succès est tellement grisant qu’une fois qu’ils y avaient gouté, il n’y avait plus que cela qui les intéressait. Toutefois, à certains moments on voit qu’il y a des dirigeants qui essaient de les mettre en garde. Ainsi chez EMI Michel Liberman, inspiré par les Beatles, propose au 2be3 un dernier concert sur le toit de la maison de disque pour faire des adieux qui soient flamboyants, mais les garçons s’y refusent.
Quelles sont à votre sens les responsabilités des uns et des autres dans ces vies brisées ?
Très difficile à dire. Ce qui est sûr c’est que ces garçons n’ont pas été suffisamment préparés à l’insuccès qui a suivi.
À la fin de sa vie tragique, vous écrivez que Filip Nikolic vivait avec un homme : formaient-ils un couple ?
Oui.

Propos recueillis par Maxime Cochard
