Nusch Éluard : sous le surréalisme les femmes, de Joana Masó s’inscrit dans le renouveau des études sur les femmes du surréalisme qui accompagne le centenaire du mouvement. Cette biographie documentée vient combler un vide historiographique en exhumant la figure de Maria Benz, dite Nusch, des archives où l’avant-garde parisienne l’avait reléguée au rang de simple muse.
Un travail d’archives remarquable
L’apport principal de Masó réside dans son travail archivistique minutieux. L’auteure, maîtresse de conférences à l’Université de Barcelone et chercheuse à la Chaire UNESCO « Femmes, développement et cultures », a exploité différents fonds pour reconstituer le parcours de cette Alsacienne née en 1906. Elle révèle notamment l’existence méconnue de Nusch avant sa rencontre avec Éluard en 1930 : son enfance d’acrobate, son passage par le Grand-Guignol, mais surtout sa fréquentation des milieux d’avant-garde suisses autour de l’architecte Max Bill, du Bauhaus.
Cette découverte remet en perspective le récit traditionnel qui faisait de Nusch une création ex nihilo du surréalisme parisien. Masó montre comment le concubinage illégal avec Bill contraignit la jeune femme à quitter la Suisse, circonstance qui la mena vers Paris et sa rencontre décisive avec Éluard. Ce détail biographique, apparemment anecdotique, éclaire d’un jour nouveau les conditions sociales et juridiques qui déterminèrent le destin de nombreuses femmes de cette époque.

Au-delà du mythe de la muse passive
L’ouvrage excelle à déconstruire le mythe de la muse passive. Masó révèle la participation active de Nusch aux cadavres exquis collectifs, pratique ludique centrale du surréalisme. Si ces œuvres restèrent longtemps anonymes – Breton n’ajoutant les noms des participants qu’a posteriori – l’auteure parvient à identifier plusieurs créations codessinées par Nusch. Plus significatifs encore sont les collages personnels de l’égérie, où des corps de femmes aux yeux fermés « refusent aux regards voyeurs du spectateur le prétendu droit naturel de regarder ».
Ces découvertes permettent à Masó d’articuler sa réflexion autour du concept qu’elle forge : « l’effet Nusch ». Cette notion désigne la capacité qu’eurent les surréalistes à regarder les femmes et leur corps « sans rien connaître d’elles », réduisant des individualités complexes à des supports de projection fantasmatique. L’analyse révèle comment le mouvement, tout en prônant la libération, reproduisit des schémas de domination masculine particulièrement nets dans les tentatives d’Éluard d’offrir sa compagne à des confrères admirés.
Si elle souligne la « scopophilie » masculine qui fit de Nusch un objet du regard dans les photographies de Man Ray, elle montre aussi comment cette femme négocia avec les contraintes de son époque. Les éclats de rire que l’auteure croit deviner à travers les archives, la complicité photographiée avec d’autres femmes comme la danseuse Adrienne Fidelin, dessinent le portrait d’une personnalité qui ne se réduisait pas à son statut de muse.
Cette nuance permet à l’ouvrage d’échapper aux simplifications qui marquent parfois les relectures contemporaines du surréalisme. Masó ne nie pas la dimension érotique et transgressive du mouvement – elle en montre la richesse tout en révélant ses limites et ses angles morts. Son analyse de la « convivialité érotique » du groupe surréaliste, nourrie par une correspondance et des témoignages inédits, offre un tableau contrasté de ces années d’avant-guerre.
Un livre d’actualité
Au-delà de son intérêt biographique, Nusch Éluard participe d’un mouvement plus large de réévaluation du patrimoine culturel du XXe siècle. En questionnant « l’omniprésence de femmes jugées sans œuvre dans des images qui finirent par trouver une place sur le marché de l’art », Masó pose une question qui dépasse le cas du surréalisme et interroge nos propres pratiques mémorielles.
L’ouvrage, richement illustré, bénéficie d’une écriture claire qui rend accessible un propos parfois théorique. Quelques longueurs dans l’analyse des rapports entre création et sexualité n’entament pas la qualité d’ensemble d’un travail qui restitue à Nusch Éluard, morte prématurément en 1946 à 40 ans, une existence pleine, au-delà des clichés qui l’avaient figée dans l’éternité surréaliste. Un livre essentiel pour comprendre les enjeux genrés de l’avant-garde artistique du XXe siècle.
Pierre Miroir
Joana Masó, Nusch Eluard – Sous le surréalisme, les femmes, Seghers, 23€
