Le philosophe Florian Gulli est l’auteur de L’Antiracisme trahi : Défense de l’universel, paru en 2022 aux Presses Universitaires de France. Ce livre, pour lequel Commune avait longuement interrogé l’auteur, a été remarqué. Tout récemment encore, Kevin Boucaud-Victoire le cite élogieusement dans son propre ouvrage, Mon antiracisme. Alors que la question du racisme et des meilleurs moyens de le combattre fracture la France et la gauche, Florian Gulli revient dans cet entretien sur les débats politiques et les polémiques, et fait entendre une voix progressiste originale.
Votre ouvrage de 2022 critiquait, d’un point de vue marxiste, l’utilisation des concepts de « race » ou de « privilège blanc », très à la mode à gauche. Pouvez-vous revenir sur la réception de votre livre ? A-t-il rencontré ses lecteurs ? Avez-vous reçu des critiques constructives ?
J’ai beaucoup circulé pour présenter le livre et dans des lieux assez différents : Fête de l’Huma, Institut d’Histoire sociale de la CGT, le syndicat SUD Éducation, des sections du PCF, Les Amis de l’Huma, Espace Marx, la Jeunesse Communiste, auprès d’organisations étudiantes aussi, auprès d’universitaires… Il a eu un écho en Suisse, chez les camarades du Parti Ouvrier et Populaire, au Brésil avec une organisation de paysans sans terre, au PTB [Parti des Travailleurs de Belgique] aussi, etc. À chaque fois, la réaction a été plutôt positive. Beaucoup de militants ou de non militants craignent l’extrême-droite mais ne se reconnaissent pas du tout dans les discours antiracistes aujourd’hui prégnants à gauche. Ils sont assez contents de découvrir que d’autres perspectives, solides, ont existé et sont toujours vivaces. J’ai été aussi interviewé par un palette assez large de journaux. L’Humanité, L’Obs, Médiapart, mais aussi Le Figaro, rêvant de transformer les débats nécessaires à gauche en foire d’empoigne (chose assez facile à faire malheureusement), etc.

Je pense, modestement, avoir trouvé un certain lectorat. En revanche, il n’y a pas eu de critiques « constructives ». Ceux qui sont en désaccord avec la ligne développée dans un livre font silence sur le livre pour ne pas lui donner de la visibilité. Je crois qu’aujourd’hui à gauche, la culture du débat a tellement reculé, que cela affaiblit tout notre camp. Soit on ignore les voix contradictoires, soit on les disqualifie de manière plus ou moins malhonnête en les caricaturant et en faisant des hommes de paille (les débats sur internet n’aident pas). Ce qui peut expliquer qu’une partie des revues, journaux et sites qui d’ordinaire se plaignent que la gauche ne se soit pas suffisamment saisie de ces sujets m’aient ignoré. Ceux-là, sous couvert d’antiracisme, soutiennent consciemment ou inconsciemment, une ligne très particulière d’antiracisme, celle qui met la « race » au centre de sa stratégie politique.
Un passage de l’entretien que nous avions eu dans Commune à l’époque me paraît rétrospectivement important, parce qu’il ciblait un argument fréquent à gauche : « Le racisme serait le résultat d’une propagande médiatique du grand capital. Ce qui est une lecture idéaliste de l’histoire, doublée d’un certain mépris à l’égard des classes populaires aisément manipulables. » Dans le livre, vous critiquiez en effet cette approche « qu’on pourrait qualifier de conspirative ou de complotiste qui accorde à la bourgeoisie un pouvoir démesuré qu’elle n’a pas » : « Le racisme serait une manipulation, l’effet d’une propagande des élites. […] Le racisme serait l’effet d’une propagande médiatique, d’une manipulation orchestrée par les propriétaires de chaînes, l’effet de l’exposition hypnotisante à l’information en continu ». Vous ajoutiez : « Ces explications véhiculent en creux une apologie des intellectuels comme héros ayant su échapper à une socialisation nationale forcément raciste. » Or, c’est à ce type d’argumentation qu’a eu recours il y a quelques jours Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT, pour expliquer, sur un plateau de télévision, la forte prévalence du vote RN parmi les ouvriers et employés. Apolline de Malherbe lui rétorque : « Ça veut dire quoi, ça veut dire que les ouvriers ne comprennent rien ? ». Comment comprendre que cette explication à la fois complotiste et méprisante du racisme soit si répandue à gauche ?
Je ne veux pas répondre en surinterprétant ce que dit Sophie Binet dont je ne connais pas les opinions sur le sujet. Mais je veux répondre à l’argument car il est désormais un lieu commun à gauche. Je n’exclus pas, bien entendu, que des gens puissent être dupés. Mais ce qui m’interroge, c’est la vitesse avec laquelle nous, la gauche, allons à cette conclusion. Autrement dit, ce qui m’interroge, c’est la vitesse avec laquelle un électorat diplômé conclut qu’un électorat populaire est idiot ou indigne. C’est très révélateur à mes yeux d’un clivage de classe qu’on ne veut souvent pas voir à gauche.
Thomas Piketty documente ce point dans Clivages politiques et inégalités sociales (2021). Il parle de nos régimes politiques comme de « systèmes de partis d’élites multiples » : les élites économiques votent à droite et les élites diplômées votent à gauche. Ce qui n’était pas le cas jusqu’à la fin des années 1970. Pour rappel, au sortir de la guerre, 90 % des électeurs non-diplômés votaient à gauche. Ceci veut dire que les sociétés modernes ne se résument pas à un face-à-face prolétaire/capitaliste (ce que soulignent plusieurs auteurs marxistes). Dans ce clivage binaire, la plus grande partie de l’électorat de gauche n’a pas sa place. D’où sa tendance à ne pas se percevoir comme une classe, avec ses intérêts de classe propres, ses préjugés attenant à sa position de classe, etc. L’argument dont on discute (« ceux qui, dans les classes populaires, ne votent pas à gauche sont idiots ou indignes ») est donc pour une bonne part un jugement de classe.
Par ailleurs, et ce n’est pas rien, cette explication du vote RN est bien commode : elle évite toute remise en question à gauche. Nous avons le programme parfait, les réponses les plus adaptées aux attentes populaires, les analyses les plus pertinentes. Le problème, c’est que cela ne convainc pas les classes populaires. Il n’y a dès lors qu’une conclusion possible : l’idiotie, la manipulation, le racisme crasse, etc. « Ne serait-il pas/ Plus simple alors pour la gauche/ De dissoudre le peuple/ Et d’en élire un autre ? » pour paraphraser un grand dramaturge communiste ?
Plutôt que d’accabler ceux qui ne votent pas pour nous, je préfère l’autocritique. Il serait temps que la gauche procède à un grand aggiornamento. Parce que les responsabilités de la gauche sont accablantes. Côté gauche libérale, mentionnons seulement – mais la liste est longue – le soutien indéfectible à la construction européenne, alors qu’elle était massivement rejetée par les classes populaires qui subissaient de plein fouet les politiques libérales (délocalisations, travailleurs détachés, etc.). Côté gauche radicale, le refus d’admettre, là encore ce n’est qu’un exemple, que des préoccupations puissent être légitimes, notamment la sécurité. À force de répéter que l’insécurité est un thème d’extrême-droite, on a fait le lit de l’extrême-droite.
Cette explication idéaliste du racisme par l’influence médiatique n’est-elle pas également fréquente dans les milieux militants parce qu’elle porte en creux l’idée que si les classes populaires étaient « exposées » à des contenus politiques antiracistes, par exemple des tracts, des argumentaires, des affiches, des discours de dirigeants, des livres de sociologie, etc., cela pourrait faire changer les mentalités ? Cette hypothèse d’une passivité du récepteur devant les messages politiques ne flatte-t-elle pas intellectuels et militants, qui souhaitent au fond simplement inverser la propagande, retourner les messages diffusés médiatiquement ?
« Si les classes populaires étaient « exposées » à des contenus politiques antiracistes […] cela pourrait faire changer les mentalités ». Il faudrait aller jusqu’au bout de la logique de cet argument. En effet, ceux qui contrôlent les moyens de production de l’information ayant des ressources infiniment plus importantes que les nôtres, nous ne pourrons jamais rivaliser. La lutte est perdue d’avance : à quoi bon continuer ? Nous aurons toujours un temps de retard médiatique dans la diffusion de contenu politique.
De mon côté, je ne tire pas cette conclusion pessimiste. Car si les médias sont importants, ils ne sont pas tout puissants. Comment expliquer sinon la victoire du Non en 2005 alors que l’unanimité médiatique était presque entière ? De même, malgré le traitement médiatique éhontément pro-Netanyahu de la destruction de Gaza et des Gazaouis, le dernier baromètre Odoxa indique que 74 % des Français soutiendraient la prise de sanctions contre Israël en cas de poursuite de l’offensive contre Gaza et que 63 % des sondés se disent également favorables à une reconnaissance de l’État de Palestine. Comme quoi de nombreux citoyens sont capables de résister au matraquage, à la désinformation, à la partialité et au quasi-unanimisme médiatique qui a prévalu jusqu’à il y a peu sur le sujet.
Ce qui est certain, à mes yeux, c’est que la résistance à l’influence médiatique passe par une organisation politique présente dans le quotidien populaire (et ne peut donc pas se réduire à une contre-influence médiatique). C’est cette présence utile qui ouvre les oreilles des gens et qui donne à la parole critique son crédit. Ce qui conduit à remettre au centre des débats la question de l’organisation politique de la classe. Cette question a été occultée par l’ère des mouvements… Mais elle va finir par revenir. Il n’y a pas d’autres voies !
En mars, la gauche s’est offerte une violente querelle après que Fabien Roussel, secrétaire national du PCF, a répondu « Bien sûr qu’il existe ! » à Laurence Ferrari à propos du racisme anti-blanc. Citons l’échange exact : « — Ça existe le racisme anti-blanc, Fabien Roussel ? — Bien sûr qu’il existe. Mais le racisme anti-blanc, le racisme anti-noir, le racisme anti-chinois, anti-asiatique, c’est terrible. Et vous savez ce que ça fait ce racisme de toutes sortes ? Il est fait pour diviser le peuple, pour diviser les Français, quelle que soit leur couleur et leur origine. Et pendant ce temps-là, les affaires prospèrent. Record de dividendes en 2024 et on en parle pas. Pas un mot ! ». Comment le philosophe que vous êtes analyse-t-il ce propos ?
À l’issue de cette séquence, nous avons publié, Bora Yilmaz et moi-même, une tribune dans L’Humanité intitulée : Problème du concept de « racisme antiblanc » et problème de ses critiques. Nous expliquons pourquoi l’expression pose problème et en même temps pourquoi il faut malgré tout nommer tous les racismes, y compris les racismes d’en bas, d’une minorité contre une autre, ou d’une minorité contre la majorité.
La stratégie visant à nier l’existence du racisme antiblanc (« le racisme antiblanc n’existe pas ! ») est politiquement désastreuse. On dirait que la gauche n’apprend rien de son adversaire et lui sert des arguments sur un plateau sans même s’en rendre compte. Voilà 40 ans que l’extrême-droite se pose en parti du réel opposé à la « gauche-embourgeoisée-déconnectée-du-réel ». On leur redonne l’occasion de le dire. Les Zemmour et Bardella n’ont plus qu’à susurrer : « Tu as été agressé ? Regarde la gauche, elle nie ton vécu et dit que tu es un affabulateur ! ». « Regarde cette gauche qui dit que seuls certains peuvent être racistes tandis que les autres ne pourraient pas l’être ! Double standard ! Et ces gens parlent de justice ? ». Nous, à gauche, devons convaincre les gens que nous sommes le parti du réel. Ce n’est vraiment pas comme cela qu’on va y arriver.
Ensuite, je crois que si nous voulons parvenir à unir les classes populaires (le b.a.ba du marxisme), il va falloir parler de ce qui divise, des divisions qui existent en bas et pas seulement de celles qui sont instillées par en haut (elles sont importantes, mais nous arrivons à en parler). Il faut que nous parvenions à parler des ressentiments que les fractions des classes populaires entretiennent les unes à l’égard des autres. La fraction « non-blanche » peut avoir un ressentiment contre la France, les Français et l’électeur RN. La fraction « blanche » peut avoir un ressentiment contre les quartiers populaires, leurs habitants et les élites accusées de les délaisser au profit des premiers.
Il va falloir prendre au sérieux ces deux ressentiments en même temps pour réfléchir à leur dépassement. Joue à plein ici ce que Bourdieu appelait, dans Leçon sur la leçon, « la loi des cécités et des lucidités croisées qui règle toutes les luttes sociales pour la vérité ». Entendre un ressentiment (la lucidité) s’accompagne généralement de la volonté plus ou moins consciente de nier l’autre ressentiment (la cécité). La gauche nie le ressentiment de la fraction blanche des classes populaires : pure fiction créée de toute pièce par les média et le RN. La droite nie le ressentiment de la fraction racialisée : pure fiction, victimisation encouragée par les islamistes, la gauche radicale, etc.
Il ne s’agit pas de mettre ces cécités sur le même plan, mais on ne peut que déplorer une division du travail politique mortifère d’un point de vue marxiste : le RN prend en charge le ressentiment de la fraction blanche et exaspère le racisme ambiant, la gauche (au meilleur d’elle-même sur le sujet, c’est-à-dire pas toujours) prend en charge le ressentiment des fractions non-blanches. Il faut que nous travaillions les points concrets qui nourrissent ces ressentiments. Et il faut jouer carte sur table et s’adresser aux différentes fractions sur un ton non-paternaliste : le ton de la lucidité et celui de la responsabilité. Tant que ces ressentiments saturent les consciences, l’horizon de tous est sombre et inquiétant (au bout de la rhétorique de Retailleau, la guerre civile). Notre devoir est de nous hisser au niveau de « l’intérêt général de la classe », entendre les raisons bonnes ou mauvaises des uns et des autres, afin de dépasser les ressentiments.
Attardons-nous sur les réactions véhémentes suscitées par les mots de Fabien Roussel, d’ailleurs jusque dans son parti, dans lequel il s’est vu à cette occasion fortement contesté. Il y a un premier registre de réponse très polémique, assimilant tout utilisateur du concept de racisme anti-Blanc à l’extrême droite. « Nouvelle performance de Roussel : reprendre un concept d’extrême droite sur une chaîne d’extrême droite », a par exemple réagi le député LFI Eric Coquerel. Cela vous semble-t-il juste ?
Malgré l’expression sans doute maladroite, l’ensemble du propos de Roussel est équilibré et ne méritait pas ce déchaînement. Mais là encore, c’est un symptôme de l’état du débat : l’invective moralisante plutôt que l’argument rationnel. L’essentiel aujourd’hui consiste à accuser l’autre de racisme ou d’antisémitisme. LFI use volontiers de l’accusation de racisme (y compris contre ses partenaires de gauche), mais se voit traitée de la même manière dès qu’elle évoque le nettoyage ethnique en Palestine.
Mais pour prendre un peu de recul par rapport à la polémique, je voudrais dire une chose. Dans de nombreux discours antiracistes aujourd’hui, circule, plus ou moins explicitement, l’idée suivante : le racisme est intrinsèquement quelque chose de blanc. Ceci étant posé, l’idée de racisme antiblanc devient une contradiction dans les termes. Ainsi le concept de « blanchité », bien souvent, n’est rien d’autre qu’un synonyme de racisme. Ce qui conduit par exemple à cet échange surréaliste entre un anthropologue indien, Amitav Ghosh et Dipesh Chakrabarty : « Il est rarement envisagé que les conflits actuels entre hindous et musulmans ou entre caste supérieure et caste inférieure puissent être significativement une variante d’un problème moderne d’« ethnicité » ou de « race »… Le racisme est pensé comme quelque chose que les Blancs appliquent sur nous. Ce que les Indiens s’appliquent les uns aux autres est décrit successivement comme « communalisme », « régionalisme » et « castéisme » mais jamais comme racisme » . On a depuis, j’espère, pris toute la mesure de l’existence d’un vrai racisme en Inde à l’égard des musulmans par exemple…
Le racisme pensé comme « comme quelque chose que les Blancs appliquent » aux non-blancs, voilà formulées en toutes lettres une définition le plus souvent implicite dans les débats actuels et qui explique, je crois, beaucoup de prises de position.
Comment analysez-vous l’évolution des luttes antiracistes depuis 2022 ? En non-spécialiste, je vois deux faits saillants : primo, les discours antiracistes qui se révèlent payants électoralement sont plutôt ceux que vous critiquiez, et notamment l’antiracisme « politique » dont on peut dire, en schématisant, qu’il est porté par LFI : 22 % à l’élection présidentielle de 2022, contre des scores très faibles pour les candidats portant des discours antiracistes plus unificateurs et moins radicaux. Secundo, ces discours provocateurs ont produit ailleurs un retour de bâton, que l’on constate par exemple aux États-Unis avec l’abandon des politiques de discrimination positive dites DEI (Diversité, Équité, Inclusion) dans les grandes entreprises depuis la réélection de Donald Trump. Partagez-vous ces constats ?
Je partage ces deux constats. Il existe des discours antiracistes qui sont contre-productifs car ils choisissent de s’installer sur le terrain stratégique de l’adversaire : celui de la division raciale. Cet antiracisme est, il est vrai, payant électoralement. Si l’on considère toutefois qu’un score électoral est nécessairement payant politiquement. Ce qui est payant politiquement pour moi en effet, c’est l’unité (relative) des classes populaires derrière une bannière de gauche. Les scores de LFI sont intéressants et ne peuvent être ignorés (il fallait une sacrée audace pour y parvenir), mais ils ne sont pas les symptômes d’une convergence des différentes fractions des classes populaires. Ces bons scores sont atteints dans un contexte de division populaire plus forte que jamais. Et je crois que ces discours antiracistes contribuent globalement à creuser cette division.
La politique à gauche comme à droite devient, depuis quelques décennies, essentiellement bataille culturelle, conflit de valeurs : c’est le spectacle du wokisme et de l’antiwokisme. L’extrême-centre et la droite sont particulièrement à l’aise sur ce terrain. Ils adorent être antiwoke. Ils ne sont plus en mesure de convaincre qui que ce soit du bien-fondé de leurs politiques, ils ne peuvent se maintenir qu’en disqualifiant leurs adversaires. La stratégie est grossière : on choisit les positions de gauche les plus ridicules et on en fait l’essence de la gauche.
Mais la gauche donne aussi le bâton pour se faire battre en s’installant presque toute entière sur le terrain des valeurs. Auparavant, Vivek Chibber l’a bien montré dans un article récent publié dans Jacobin (« Materialism Is Essential for Socialist Politics »), la stratégie socialiste commençait par se donner une base sociale : la classe ouvrière. Celle-ci « n’était pas définie en fonction de ses attitudes ou des valeurs qu’elle défendait à un moment donné, mais sur la base d’une évaluation de ses intérêts objectifs. […] Les partis n’essayaient pas de recruter des gens au hasard en fonction de l’attrait moral de leurs objectifs. Bien sûr, il y avait toujours une composante morale dans leur organisation, et s’il s’avérait que certains individus d’autres classes trouvaient leurs objectifs attrayants, ils pouvaient être invités à rejoindre l’organisation. Mais la partie principale de l’organisation a toujours été identifiée sur la base des intérêts des acteurs, et non de leurs valeurs ».
Et il faut ajouter que ces intérêts, dans le meilleur de cette tradition, n’étaient pas formulés dans un langage purement quantitatif (du type : smic à X euros). L’intérêt matériel était toujours présenté comme le moyen de la dignité, de la justice, de la liberté. Tout ce à quoi aspirent les classes populaires !
Il y a peut-être une absence dans votre ouvrage, que l’actualité vient souligner : c’est la question du racisme qui s’exprime contre les juifs. Faut-il lui reconnaître une spécificité ou non ? Comment l’antiracisme socialiste que vous appelez de vos vœux peut-il prendre en compte ce sujet ?
C’est absent de mon livre en effet. Le livre se donnait pour objet de comprendre le racisme qui va porter au pouvoir la droite et l’extrême-droite. C’est celui-là que je voulais penser de façon matérialiste. L’extrême-droite a un agenda politique très rationnel : ne pas ouvrir plusieurs front en même temps, s’attaquer d’abord à l’ennemi principal (les Arabes, les Noirs, les musulmans), s’occuper des Juifs en un second temps. Je sais bien que le RN se proclame le plus grand défenseur des Juifs et d’Israël, mais le RN n’est pas toute l’extrême-droite et par ailleurs leur logiciel politique identitaire les conduira mécaniquement à s’en prendre aux Juifs à un moment ou à un autre. Il fallait donc en 2022 combattre l’offensive de l’extrême-droite là où elle portait.
J’ai commencé à écrire un article sur l’antisémitisme en 2023. Il était presque fini au moment du 7 octobre. Il n’a donc pas été motivé par le 7 octobre ; c’est une question qui se posait pour moi depuis quelques temps. Il a été publié par La Pensée en avril 2024 sous le titre : L’antiracisme au miroir de la lutte contre l’antisémitisme. Il s’agissait de montrer, en gros, que certains logiciels antiracistes étaient théoriquement très mal armés pour penser l’antisémitisme. Pire, qu’ils pouvaient contribuer à l’invisibiliser.
Si vous réduisez le racisme à la question des discriminations, alors les Juifs ne sont plus victimes de racisme puisqu’ils ne sont plus discriminés (il y a des sources sur ce point pour les États-Unis et la France). Si vous dites que « les Juifs sont des blancs » (affirmation désormais d’une grande banalité dans toute une galaxie intellectuelle), alors non seulement ce sont des dominants, puisque blanc est censé vouloir dire « dominant », mais en plus ils sont coupables de trahir la cause des racisés (je jargonne à dessein) en n’assumant pas de l’être eux aussi. Bref, ce discours accablant pour les Juifs est un drôle de discours antiraciste. Je crois pourtant qu’il découle nécessairement des prémices de certains logiciels antiracistes.
Une partie des militants de l’antiracisme « politique » semblent considérer que ce racisme est « résiduel ». Le racisme contre les juifs peut-il valablement être qualifié de « résiduel » ? Ce qualificatif ne revient-il pas à considérer que la lutte contre ce racisme est subalterne ?
L’antisémitisme n’est pas résiduel en France. On ne peut pas dire n’importe quoi, il y a des chiffres. D’après la Fondation pour la mémoire de la Shoah, en 2017, alors que les Français juifs représentent moins de 1 % de la population totale, ils subissent 33 % des actes racistes. L’antisémitisme se traduit en stéréotypes toujours bien vivaces. Mais surtout en insultes et en violence. Combien de Juifs ont été tués en France parce qu’ils étaient juifs depuis Mohamed Merah ? Il n’y a d’équivalent pour aucun autre groupe.
Et il y a là un véritable double standard. Sur-sensibilité antiraciste d’un côté qui voit dans les propos d’un Fabien Roussel sur le vin et la viande un crypto-suprémacisme blanc (faut-il en rire ou en pleurer ?) et une indifférence à la parole des Juifs lorsqu’ils disent ce qu’ils vivent et ressentent. Je croyais que la gauche avait décidé d’accorder plus d’importance à la parole de ceux qui se disent victimes. Visiblement, elle a encore l’oreille très sélective.
Certains, à gauche, veulent instituer « l’islamophobie » comme un symétrique antimusulman de l’antisémitisme, « islamophobie » qui serait selon eux un phénomène autrement massif que l’antisémitisme. Il y a une querelle sur ce concept d’islamophobie. En tant que philosophe travaillant sur la question du racisme, utilisez-vous cette catégorie ? Vous paraît-elle opérante ?
Il y a la bataille sémantique et il y a la question du réel. Beaucoup de ceux qui s’engagent dans la bataille sémantique et chipotent sur le mot le font pour ne pas discuter du réel raciste et noyer le poisson. D’autres, à l’inverse, font de l’injonction à l’usage du mot : le seul « vrai » antiraciste serait celui qui l’utilise le mot « islamophobie ». Le fait même de le discuter serait suspect.
Pour ma part, je préfère « racisme antimusulman » expression immédiatement comprise par quiconque et sans ambiguïté : il s’agit de défendre des croyants contre la haine. Alors que le terme « islamophobie » laisse toujours planer un doute : défense des croyants ou soustraction des croyances à la critique ?
Et ce dernier usage est loin d’être marginal aujourd’hui. Il y a par exemple toute une galaxie d’apostats de l’islam sur internet qui se voient régulièrement taxés d’islamophobie par des islamistes ou des militants d’extrême-gauche.
On me répondra que tous les mots font l’objet de récupération. C’est bien vrai ! Mais là, la solution est si simple : je remplace « islamophobie » par « racisme antimusulman » et le tour est joué ! Je ne force personne à utiliser cette expression. Et j’aimerais que de l’autre côté cessent ces injonctions à se ranger derrière « islamophobie », injonction qui fleure bon le sectarisme !
Pour conclure, sur quoi travaillez-vous en ce moment ? Avez-vous un nouveau projet de livre ?
Je travaille encore la question du racisme. Avec toujours cette question d’arrière plan : comment appréhender ce type de conflictualité conformément aux réquisits du matérialisme historique ? La question du racisme demande-t-elle d’abandonner le matérialisme historique ? De le compléter ? Si oui, par quoi ? Question qui se pose aussi évidemment pour la « question des femmes » pour reprendre la formule des congrès de la Seconde internationale. J’ai récemment écrit un article sur Engels et l’Origine de la famille qui tente de montrer que le livre ne pense pas l’assujettissement des femmes de façon réductionniste, sous le seul angle de la classe. Enfin, d’ici fin 2025 début 2026, devrait paraître une grosse anthologie de textes de la Seconde Internationale que j’ai dirigée avec mon camarade du PTB, Martin Georges.

Florian Gulli, L’Antiracisme trahi : Défense de l’universel, 2022, PUF, 372 pages, 18 €.
Propos recueillis par Maxime Cochard
