Edmund White, l’amour et l’absolu

L’écrivain américain Edmund White, auteur notamment d’une fameuse trilogie autobiographique sur l’homosexualité, vient de nous quitter. Le philosophe Jean-Michel Galano rend ici hommage à un grand styliste.

Une recherche emportée et infatigable de l’amour et de la complétude, voilà ce qui caractérise de la manière la plus éminente toute l’œuvre de Edmund White, qui vient de disparaître à l’âge de 85 ans. Cette œuvre s’enracine dans une biographie personnelle, parfois romancée, parfois transférée sur des personnages de fiction : il revient souvent sur les « premières fois », découverte tantôt éblouie et tantôt décevante de l’homosexualité.

Son propre personnage figure dans ces deux récits initiatiques que sont Un Jeune américain, et plus encore peut-être La Tendresse sur la peau (The Beautiful room is empty). Dans le premier de ces deux écrits se trouve  ce passage : « On dit que les premières fois et les amours de passage ne comptent pas mais moi je sais que les seules relations qui comptent sont les premières. Plus tard, nous savons reconnaitre leur ombre éphémère qui vient traverser notre existence comme les brefs échos d’un thème original qui envahit toute l’œuvre ou comme l’élaboration mécanique d’une fugue trop complexe [a crab cannon sung by too many parts] ». Dans le second, il décrit avec réalisme et amertume la vie d’un jeune gay qui multiplie les rencontres anonymes et parfois sordides, « les bas-ventres glissés sous la porte des toilettes de l’université comme on apporte à un prisonnier son plateau repas ». Comme dans la dialectique de l’Eros décrite sans le Phèdre de Platon, il y a un stade où le désir, s’hallucinant dans la répétition, découvre son inachèvement structurel.

Autant dire qu’il ne faut pas chercher chez Edmund White une grande attention au contexte social et historique de la vie américaine dans les années 80-90, ni un réel souci de la construction romanesque. Son personnage, à la fois pervers, naïf et désespérément drôle, n’a qu’un souci : l’amour, qu’il s’agisse de le rechercher passionnément, de le vivre intensément ou de se le faire perdurer par l’écriture.

L’écriture justement : elle est d’une densité exceptionnelle. Chaque phrase de White véhicule une quantité énorme d’informations, avec un sens très sûr du détail significatif et de l’image . Tous les sens de cet écrivain sont en éveil, et il sait aussi interroger le vide et écouter les silences. S’il analyse beaucoup, il perçoit et reçoit encore plus, avec une sensibilité exacerbée doublée d’une grande capacité à prendre de la distance vis-à-vis de lui-même.

Cette recherche inquiète du bonheur, il en a retrouvé des exemples chez d’autres écrivains homosexuels, auxquels il a consacré des essais particulièrement informés et stimulants : Rimbaud, Proust et surtout Jean Genet, auquel le lie une manifeste affinité.

Ce qui donne à White son originalité, c’est la qualité du regard qu’il porte sur la vie homosexuelle : un regard sans complaisance ni culpabilité, qui s’inquiète en permanence mais ne désespère jamais. Préoccupé des risques que les mutations des sociétés occidentales et les lois du marché capitaliste font courir à la culture humaine (La Bibliothèque qui brûle, The Burning library), White aura été en ce siècle non seulement un écrivain majeur, mais une grande voix de l’émancipation humaine.

Edmund White — Commune

Jean-Michel Galano