Stéphane Bouquet — Commune

In memoriam Stéphane Bouquet, par Ariane Dreyfus

Poétesse et critique littéraire, Ariane Dreyfus évoque avec émotion la disparition de son ami proche, le poète Stéphane Bouquet, survenue le 24 août dernier, et salue une voix essentielle de la poésie contemporaine.

à Éric Sautou

Quand je repense au Stéphane de ces derniers mois, il y a un moment qui ne me sort pas de la tête. J’allais une nouvelle fois prendre congé de lui, il était très affaibli et avait très mal, et avant de le quitter je n’ai pu me retenir de lui caresser le front et la tempe, et lui immédiatement a avancé sa tête contre ma paume, comme s’il n’avait attendu que cette caresse réconfortante. Et c’est alors que je me suis souvenue à quel point Stéphane était un enfant. On pourrait l’oublier en raison de sa grande intelligence, de sa constante lucidité, et des risques qu’il a pris dans sa vie, et aussi parce qu’il était un grand travailleur, si désireux de toujours découvrir et de ne jamais ressasser, d’avancer. Et aussi parce qu’il avait cette générosité de se rendre immédiatement disponible en cas de coup dur, de me dire « Viens » quand j’étais au fond du trou. N’empêche que c’était un enfant, et qu’il attendait de la poésie pas seulement une auto-consolation, mais aussi qu’elle le mette vraiment au monde en le serrant contre elle, comme si quelqu’un le prenait contre lui, l’enveloppait tout en le tendant à nous tous. (Un jour il m’a confié que rien ne le bouleversait autant, et avec désir, qu’un père très jeune tenant son fils dans ses bras).
Il me l’a souvent écrit, et quel cadeau était chacune de ses lettres1, car toutes étaient poème !

Le 17-06-01

Ariane,

Merci pour tout et pour les poèmes et pour celui où je suis : je me souviens de ce dimanche-là aussi. C’était un jour très bien, on était et on n’était pas là, il y avait quelque chose qui ne forçait pas à la présence, on flottait un peu entre tout ce vent, les nombreuses églises, les toits qui jaillissaient de ci de là, d’au-delà des collines, etc. Je pensais à tous ceux qui avaient habité là, et qui n’existaient plus, et dont même le nom ne disait plus rien à personne et qui demeuraient sans visage, qui seront pour toujours sans visage maintenant.(…)

Et chaque poème ne serait pas seulement le bouche-à-bouche d’un visage contre le mien, d’une langue collée à la mienne – mais chaque poème, ce serait, magnifiquement, la célébration joyeuse de l’être – ensemble.

Chaque poème : non seulement lui qui me caresse, mais eux qui me partagent, et se refilent de voix en voix des bouts de moi. C’est pourquoi je ne veux pas d’autre tombeau que la fosse commune, qu’un dernier emmêlement des os, qu’une confusion finale et on ne saurait plus attribuer ce tibia-là, cet humérus-là. Ce serait un joyeux mélange.

Et vraiment je crois, Ariane, que la poésie (je pourrais dire, plus généralement l’art) est une consolation. Si on se concentre sur elle, elle acquiert un corps et reconnaît le nôtre : et nous n’avons plus, alors, besoin d’amour ni de mains réelles – car tout tient dans les vers et tout se construit dans la langue : et à la fin un recueil n’est-il pas la collection de visages idéaux qu’on portait en soi et qu’on a réussi à déposer sur la page ?

J’écris cela pour t’indiquer une voie où il est possible de vivre sans amour : c’est ce que j’ai fini par comprendre. Prendre soin de mots avec des mains réelles, leur donner une figure : les modeler : le bonheur que ça fait d’être dans la langue comme dans un amour, et non pas comme : être dans la langue dans un amour.

La danse aussi lui était occasion d’entrer dans « l’être-ensemble ».

Le 04-06-05 

Lorsque je danse, lorsque je suis au milieu d’eux, j’appartiens à l’intérieur de quelque chose qui ne cesse pas de palpiter, qui bat incessamment. Je me dresse au coeur des murailles, oui derrière des dos qui sont des protections, au sein de paumes qui restent fortifiées, dans la puissance étonnante des torses.
À ce moment-là, j’existe avec une intensité folle, un vent d’une certaine manière et je le deviens. Il y a des mains, qui m’approchent, déliées et expertes en mouvement, en torsion, et elles caressent, et elles effacent les larmes qui coulent depuis toujours à l’intérieur de mon visage. Il y a de la danse, et cela arrête le long sanglot qui est, je le crains, mon plus fidèle autoportrait.
Oui, Stéphane retenait beaucoup ses larmes, et sa beauté me faisait penser à celle de Keaton, comme je le lui ai dit à l’occasion de la sortie du film La traversée de Sébastien Lifshitz, qui le suit dans la quête de son père biologique, soldat américain qui quitta la France sans savoir qu’il y laissait un enfant à naître. Un soldat de l’âge de ceux qui auraient pu rencontrer la mort au Vietnam. « Tu es présence. Qui semble dépassée mais c’est nous en fait qui sommes dépassés. Une plénitude blessée. Quelque chose de Keaton, et parfois tout d’un coup, on ne sait pas comment, une proximité : ton sourire, ta réaction quand tu constates d’après une liste que ton père n’est pas mort.2 » Mais ce sourire ne pouvait durer car la déception a suivi lors de la première rencontre avec ce père retrouvé : « je l’approche, je lui parle, je lui montre mon corps vivant et mon visage qui a attendu, et je ne l’atteins pas, sa vie ne bouge pas d’un cil. C’est comprendre alors qu’on peut être vivant sans être né ou qu’on peut vivre tout en étant en train de mourir3 »


Stéphane s’est toujours je pense senti en train de mourir, et la poésie était le contrepoids :

Le 18-02-01 

Ariane

Les hellébores que tu m’as offertes, au fait, allaient bien dans le grand vase. Elles (j’ai un doute, je viens de regarder dans le dictionnaire, hellébore est masculin) donc plutôt : ils sont avec les roses, ils meurent ensemble, je ne jette les fleurs que lorsqu’elles sont complètement décomposées. Les fleurs fanées me touchent trop pour m’en débarrasser. C’est une métaphore très simple, très belle, de la vie. C’est même un topos, je crois bien – mais c’est justement les métaphores éculées que je préfère (non pas que je préfère mais je les aime beaucoup). Utiliser la même métaphore, la même construction, le même mot qu’un poète du XVI° siècle – c’est réussir à se tenir avec lui, ou au plus près de lui. Eh oui la poésie est ce contact, ce « geste intime ». Et des fois un geste vers les vivants, des fois un geste vers les morts – peut-être, par avance, un geste vers nous qui le deviendrons, morts.

Dès son premier livre il a parlé de ce fantasme de « fosse commune » pour être entremêlé aux autres, mais je songe aussi au fantasme de Johnny dans le film de Dalton Trumbo, Johnny s’en va en guerre. « C’est un jeune homme à qui la guerre a arraché bras, jambes et visage. Désormais recouvert d’un linge blanc dans plus ou moins d’obscurité, sur un lit au milieu d’un débarras vidé de tout, hormis d’une tablette de soins auprès de laquelle vient de temps à autre officier une infirmière. Il y a aussi ce tube noir planté dans sa tranchée par lequel il respire directement. Seules nudités visibles, comme on dit « dicibles » : un front toujours ardent, et, sous les mains sensibles de la jeune femme, un beau torse miraculé, terriblement jeune. Elle y tracera des lettres pour lui souhaiter Noël un peu, et de tendres caresses lentes quand elle tentera de l’aider à mourir, à sortir du tourment de la vie sans issue. A défaut Johnny aurait aimé être au moins exhibé dehors dans un cercueil de verre, pour qu’on y voie ce que tout le monde devrait voir, être un peu soulevé dans le regard des autres.4 »

Le 29-01-01

J’aime beaucoup (aussi) ce que tu écris de la salive, cette idée d’un poème à faire saliver, réussi en raison proportionnelle de la salive qu’il provoque. Je fais volontiers mienne la définition proposée. Si nous étions encore au temps des groupes littéraires, nous pourrions écrire un Manifeste du salivisme. Quelque chose comme :

1) Tout poème est l’émanation d’un corps. Il est le produit d’une activité physique.

2) Tout poème n’est pas fait pour plaire mais pour perturber le fonctionnement organique classique du lecteur. Il doit créer une faille et la faille a le nom du désir.

3) Tout poème est pour que tu te colles à moi. M’enduise. M’englue. Mettant ensemble ton « le sperme incomparable de la voix » et mon « la voix qui avait presque la consistance de ton sperme » – si tu permets – on écrirait : le fil gélatineux qui relie le lecteur et l’auteur est le sperme ; le sperme est le poème.

Mais je crains que le temps des groupuscules littéraires soit passé, et personne sans doute n’a envie de théories à-tout-va. Pourtant, j’y crois vraiment (et beaucoup) à ces « 3 points ». C’est pourquoi j’aime autant la danse et le cinéma : pour, comme tu le dis toi-même, le visage et le corps qu’ils nous donnent, leur effet de sperme.

Ce qui rend sa poésie incomparable, ce n’est pas seulement qu’elle réalise ce rêve de naissance et de co-présence, c’est aussi qu’elle nous donne le monde : il avait l’ambition d’en faire entrer le plus possible dans sa poésie sans rien oublier, du plus antique au plus contemporain, du plus érudit au plus prosaïque.

Avril 2004 
Chère Ariane,

Je voulais commencer cette lettre par cette phrase : « Il ne faut pas devenir poète. » Je le voulais parce que c’est ma dernière découverte. Un poète écrit des poèmes, c’est son activité centrale. Un jour ou l’autre, il risque d’être leurré par les subtiles illusions du langage ; et finir par ne plus habiter que lui, le langage, quand c’est au monde qu’il faut être, au monde que nous devons fidélité.

Et nous recevons le monde à travers son corps à lui, son désir de contact et de porosité, et tout devient sensible et nous aussi nous sommes plus vivants en le lisant, plus à fleur de peau.

Le 06-05-03 (résidence à la Villa Médicis)
Bonjour ou bonsoir Ariane,

Je ne sais pas tes habitudes et si tu regardes les envois faits vers cette boîte aux lettres plutôt au matin pour commencer de vivre avec les autres ou plutôt le soir pour les emporter – les autres – dans la nuit qui tombe, je ne dirais pas comme des lanternes ou des torches électriques dans l’obscurité, mais comme de simples chants d’oiseaux qui sont là aussi dans le ciel, qui sont là parmi les choses qui durent, qui battent, tout cela (les gens, les choses, les livres) comme un coeur étonnant posé par terre et qui est un feu pour chaque nuit.
Ici, j’ai déjà dû te le dire, je vis au pied d’une muraille antique, elle est rouge brique, couverte de plantes, délabrée, mais un point intensément vivant dans le monde, un point de palpitation pour moi très intense, oui un coeur posé par terre elle aussi. Je ne sais pas ce qu’elle contient mais il me semble qu’elle est pleine d’histoires, de voix, de vies, de visages. Il me semble qu’elle a abrité tout un passé, et qu’elle le protège encore. Si je pouvais rentrer dedans, est-ce que je découvrirais tout ce qui est en elle et qui doit ressembler au monde ? Est-ce qu’à la fin – c’est un rêve – j’appartiendrai à quelque part ? J’écris souvent, ou je pense souvent, quand je pense au désir : « la muraille nue de son torse » et il y a cette muraille devant ma fenêtre, et qui respire. C’est comme si IL était là. C’est étrange, mais je ne vais pas écrire quand même un poème de la muraille. Ce serait mièvre et enfantin. À moins que IL soit autre chose : pas simplement une peau même si nous savons tous les deux combien les peaux comptent, pas simplement une sueur, l’odeur de salive, mais IL : peut-être l’ouverture au monde, la naissance. Je sais plus ou moins aujourd’hui que j’écris pour naître, j’écris pour parvenir à
remplir le verbe vivre trop grand pour moi, infiniment trop large.

Difficile de savoir aujourd’hui comment certains d’entre nous vont continuer sans Stéphane. Dès que je l’ai rencontré, il est devenu, en plus d’un ami, mon horizon poétique. Je n’ai plus jamais écrit un poème sans penser à lui, et dans certains il est même présent, souterrainement ou ouvertement. Quand je songeais aux années à venir, je nous voyais vieillir sans jamais cesser notre conversation et d’être une boussole l’un pour l’autre. Nous ne connaîtrons jamais Stéphane âgé, mais un jour, et je finirai par cette lettre, il m’a confié à quel point lui aussi en rêvait, d’être un « vieux poète ». Nous étions tous deux attristés de la mort d’un poète que nous aimions beaucoup, Claude Esteban5, et dans une lettre il s’est abandonné à cette rêverie. Totalement abandonné, et à cet instant je pense qu’il est parvenu à être vraiment ce poète qui ne serait pas parti trop tôt, car nous vivons ce que nous écrivons :

Le 12-04-06

Je ne sais pas d’où ça me vient, mais j’ai une ancienne admiration pour les poètes tardifs, pour les écrivains qui parviennent à la fin de leur vie à saisir quelque chose du calme d’exister dans les mots. Qui ont su se faire un monde par surcroît, un jardin, une maison, une terrasse. C’est là, où vieux, ayant renoncé aux autres joies du monde (ou plutôt, les autres joies du monde ayant renoncé à eux) ils cueillent quelque chose. Ou même pas, ils ne cueillent pas, ils ramassent sur le gravier, ils s’approchent du bosquet de fleurs. Ou même pas, ils ne bougent plus, ils sont là, ils guettent, ils regardent, ils avalent par tous les sens : le monde est là, l’existence a lieu, les oiseaux volent, le poème le prouve. Le très grand poète de la vieillesse pour moi, c’est Wallace Stevens. Esteban, aussi, je le rangeais dans cette catégorie des « vieux poètes », des poètes qui y parviennent à force.
C’est sans doute ce que je voudrais atteindre, ce dénuement mais accepté, mais tranquille. Ce presque pas de mots et pourtant, c’est là, ça vibre ou palpite, posé dans le gazon, éclairé par la lumière de la chambre, ce coeur vivant et chaud et rouge encore, cette aile d’un oiseau qui bat et ne s’envole pas, n’a pas le désir de voler, n’a pas le besoin de voler, mais juste agite cette aile pour démontrer qu’il y a encore une aile et que s’il voulait… mais pourquoi vouloir encore ? demande-t-il dans le silence de son propre
poème. Je voudrais savoir écrire, plus tard, le poème de l’oiseau qui persiste, qui veut persister, qui veut plus que tout être une durée dans les choses. Rien d’autre : écrire le poème qui s’allonge dans le temps, dans le gazon du temps, près de la lampe électrique : le poème qui est là et qu’on regarde battre comme la beauté d’un simple caillou, dans le dans le jardin, depuis le fauteuil de la terrasse.
Esteban a fait quelque chose comme ça : il a fait battre, dans la plaine vide, dans le désert égyptien, le simple vieillir, la rien que toute dévêtue mort.

Ariane Dreyfus, 27 août 2025

  1. Vous trouverez ici des lettres datant du début de notre lien (nous nous sommes rencontrés en décembre 2000). Je n’ai pas voulu chercher plus loin dans notre correspondance, par crainte d’être trop longue. ↩︎
  2. Extrait d’une lettre que je lui ai envoyée le 13-06-01. ↩︎
  3. Extrait des pages que je lui ai consacrées dans La lampe allumée si souvent dans l’ombre, José Corti, collection « en lisant en écrivant », 2013. Ce passage concerne son livre Un peuple (Champ Vallon, 2007) ↩︎
  4. Ibid. Pages cette fois consacrées au recueil Le mot frère (Champ Vallon, 2005) ↩︎
  5. Notamment Morceaux de ciel (Gallimard, 2001) ↩︎