Chloé Saffy — Commune

Chloé Saffy : « Cette femme, si je l’avais jugée, ne se serait jamais livrée avec un tel abandon »

Dans La Vocation, l’autrice Chloé Saffy raconte un échange au long cours avec une femme entrée en servitude volontaire auprès d’un couple de grands bourgeois. Témoignage réel ? Fiction ? Cette histoire et ce livre incroyables interrogent le rapport entre fantasme et réalité. Entretien.


Bonjour Chloé Saffy. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. Dans cet ouvrage, vous relatez vos conversations sur Facebook avec une femme au vécu hors normes. Vous écrivez avoir souvent douté de la factualité de ce qu’elle racontait. En tant que lecteur on est face à vous dans la même situation que vous face à cette femme… Pouvez-vous nous renseigner quant au statut de ce texte ? Vous affirmez que ce livre est le récit d’échanges réels, et en même temps il est défini comme un « roman » ou une « autofiction »…

Gardons le mot « autofiction », puisque c’est celui que j’ai donné en premier lieu quand les commerciaux se demandaient comment ils allaient présenter La Vocation aux libraires. On peut aussi le rattacher à ce que les anglo-saxons appellent non-fiction novel. Le principe de l’autofiction, c’est de recomposer un ou plusieurs événements autobiographiques avec des outils romanesques : la structure narrative, la construction du récit… Ici, j’ajoute une dimension d’enquête littéraire, avec le recours à des références cinématographiques, romanesques, mais aussi ce que me racontent des personnes dont je croise la route et qui m’aident dans ma quête de compréhension. Comme je ne prétends pas avoir de réponse nette sur l’histoire qu’elle me confie, ni être une autorité en la matière, même passionnée par le SM, ça m’impose une forme d’humilité : face à cette histoire, affirmer avec certitude qu’il s’agit de vérité ou d’affabulations, ça serait vraiment prétentieux. Chaque lecteur pourra se forger sa conviction… ou balancer sans arrêt entre les possibilités.

Vous pouvez résumer ce qu’ont été les premiers échanges avec la femme dont vous faites le personnage principal de votre ouvrage ?

Je suis auteur de livres érotiques, et ça pousse souvent des lecteurs à me contacter, parfois pour me parler de leur intimité. La femme qui s’est présentée sous le nom de Salomé m’a contactée via Facebook et a d’abord essayé de comprendre ce qu’était mon propre vécu, parce qu’elle souhaitait savoir si elle pouvait s’y rattacher pour parler de ce qu’elle vivait, car il semblerait que pour elle tout cela soit venu sur le tard. Ce qu’elle m’a raconté ensuite était totalement hors normes. Elle m’a expliqué avoir accepté d’entrer en servitude volontaire auprès de personnes qui l’avaient repérée dans le cabinet de gestion de fortunes dans lequel elle travaillait. Et elle s’est retrouvée totalement à demeure chez ces gens. Au-delà du fait qu’elle effectue pour eux des tâches domestiques et des tâches administratives, elle évolue dans un univers très érotisé de par l’uniforme qu’elle porte, et qui est dans tous les codes du sado-masochisme.

Chloé Saffy — Photographie Laurent Ringeval

À lire la biographie de cette femme, à imaginer son quotidien, on a l’impression d’être face à une caricature de l’entreprise et de la domesticité, dans ce qui est exigé d’elle en termes de changement d’apparence, de contrôle total de ses comportements, du fait que sa soumission doit être absolument ostensible. Elle a aussi été renommée, puisque celle qui s’est présentée à vous comme Salomé est désormais prénommée Sixtine sur décision de ses tuteurs. Dans Servir les riches, la sociologue Alizée Delpierre explique d’ailleurs que c’est une pratique courante des grands bourgeois et des nobles avec leurs domestiques… L’exemple de Salomé/Sixtine pose par ailleurs plus largement la question de la jouissance du chef d’entreprise ou du grand bourgeois qui donne des ordres… Il me semble évident que la domination sociale comporte une dimension libidinale…

Le fait d’être renommé, c’est aussi l’un des ressorts du Journal d’une femme de chambre d’Octave Mirbeau. Célestine se fait renommer Marie, parce que son prénom est trop compliqué et que c’est quand même plus facile comme ça, toutes les femmes de chambre s’appellent Marie dans cette maison ! Un livre totalement amoral d’ailleurs, personne n’en sort grandi, pas même la narratrice, aussi fourbe et lucide que ses maîtres. Sur la dimension libidinale de la domination sociale, ça n’est pas autre chose que la charge érotique du pouvoir. Le pouvoir amène au mieux la confiance en soi, au pire l’impunité, mais c’est indéniablement fascinant. Je me souviens d’avoir lu il y a quelques années sur le blog d’une personne soumise, à propos d’un dominant qu’elle fréquentait, qu’on lui faisait le reproche selon lequel elle l’aimait pour son argent. Elle avait rectifié qu’elle l’aimait aussi pour son argent. Elle assumait le fait que l’argent fasse partie de la stature qui était la sienne, qu’il était impossible de le décorréler du dominant qu’il était. Après je ne pense pas que le type dont elle parlait était un patron du CAC 40, juste une personne avec assez de moyens pour mettre plus facilement certains scénarios en place. 

On peut par ailleurs se dire que si la domination sociale est à ce point caricaturée dans la « relation » que vous décrivez dans votre ouvrage, c’est peut-être parce que quelque chose ne va pas de soi et pourrait sembler absurde si l’on prenait un minimum de recul…

Je n’ai pas assez creusé les différences entre aristocratie et grande bourgeoisie, mais peut-être qu’il y a là quelque chose à observer. Il me semble que dans l’aristocratie, on tient à s’adresser avec le même respect à l’employé qu’au chef d’entreprise. Tout en gardant une distance pour rappeler que quel soit l’affabilité et le respect dont on fait preuve, on ne vient pas du même monde. Si on caricature, est-ce que les grands bourgeois ont appris à « singer » cette attitude et ont essayé tant bien que mal de la transmettre, parfois maladroitement et donc en forçant le trait ? Est-ce que donner des ordres, faire preuve d’autorité, c’est un inné ou un acquis et un marqueur social ?

Et qu’est-ce qui dans le parcours de vie de cette femme l’a amenée à accepter cette condition ?

Elle décrit en fait toute son enfance et toute sa jeunesse avec un statut d’orpheline. Elle ne sait pas d’où elle vient, elle ne sait pas ce que sont ses attaches, elle ne sait pas qui sont ses parents, et elle aurait vécu déracinée de foyers en familles d’accueil. C’est ce qui pourrait expliquer qu’elle aurait eu besoin de se raccrocher à « ça »… Et au-delà de son statut d’orpheline, elle n’arrivait pas à se lier intimement avec des petits amis ou même des amis tout court. À chaque fois que j’ai essayé d’aborder la question de son enfance, ou de sa jeunesse, elle m’a donné très peu d’informations sur le sujet. Il semblerait qu’elle ait voulu oublier beaucoup de choses…

La condition de cette femme, sa tenue très érotisée, la soumission totale qui est exigée d’elle et les supplices qu’elle explique devoir endurer toutes les six semaines pour sanctionner ses erreurs semblent emprunter aux codes du sado-masochisme… Quels sont les points communs et les différences que vous observez, en comparant d’une part son expérience, et d’autre part ce que vous vivez et observez dans les milieux BDSM ?

Je crois que la plus grande différence, ce qui m’a frappé tout de suite, c’est l’absence de sentiment amoureux entre ses tuteurs et elle. Mon expérience du BDSM, c’est qu’il s’enracine dans un lien sexuel, amoureux, affectueux… Or rien de cela ne semble animer le couple qui a pris Salomé à son service. En apparence, ils exigent d’elle des clichés érotiques de secrétaire quasi porno : sa tenue, son maquillage… Ils attendent également d’elle une attitude et des postures qui se rapportent à des codes SM aperçus dans Histoire d’O : garder la bouche entrouverte, quand elle est en attente, se tenir droite, les bras dans le dos avec les mains qui tiennent les coudes. Quant aux Sanctions auxquelles elle se plie selon un barème sophistiqué, s’ils ressemblent à des châtiments SM, par la flagellation par exemple, on n’attend pas qu’elle en tire un plaisir érotique. Ce sont tous ces contrastes qui n’ont cessé de me questionner car ils juraient en permanence avec mes certitudes.

Elle dit qu’elle pense que ce qu’elle vit lors des sanctions « conviendrait à beaucoup de filles »… Vous pouvez expliquer ? Disons que ça m’a étonné et que ce n’est pas mon hypothèse première…

Je ne suis pas moi-même sûre de comprendre avec exactitude ce qu’elle entend par là ! Sans doute l’aspect de cadre, de discipline, de barème, où l’on règle son ardoise par des châtiments corporels qui ne tombent pas du ciel et sont intégrées à l’enseignement. Quand j’ai commencé à me documenter, j’ai lu un texte universitaire se rapportant à l’éducation anglaise, et qui intègre le châtiment corporel comme une preuve de stoïcisme et de bonnes manières. Les élèves doivent endurer les coups sans sourciller et y puiser de la fierté. Ce n’est pas par hasard qu’il existe une branche du SM que l’on désigne aujourd’hui sous le terme « Éducation Anglaise » avec les majuscules. Même si elle ne connaissait pas cette dénomination, elle la trouve cohérente avec sa situation.

Est-ce qu’il arrive que sa personne soit prise en compte en tant que telle ? Est-ce qu’il lui arrive d’avoir des conversations avec ses tuteurs, la possibilité de se tenir au courant de l’actualité, d’avoir un moment de loisir, un rapport à une œuvre ?

Ce n’est pas ce qu’on attend d’elle. Elle a reçu un enseignement qu’on peut décrire comme un éveil artistique où il lui a été demandé de lire certains livres, visionner certains films, étudier certaines œuvres d’art pour renforcer sa compréhension de ce qu’elle fait. Soit parce qu’elles se rapportent directement à l’univers SM comme le roman Histoire d’O ou le film La Secrétaire, ou parfois simplement pour lui donner des enseignements sur la condition féminine, le savoir-être qui sont tirés de manuels des années 1950. Mais désormais si elle veut lire un livre, elle doit rendre en contrepartie un commentaire de texte, qui sera noté au même titre que le reste de son travail, et sera intégré au catalogue de Sanctions si on l’estime nécessaire. En pratique, elle le réclame de moins en moins car ça lui demande un travail supplémentaire, dans un emploi du temps qui est déjà archi-rempli. Elle se tient au courant de l’actualité quand elle se connecte à Facebook, mais le plus souvent, c’est quand elle est en attente dans les dîners où ses tuteurs reçoivent leurs amis. Elle écoute les conversations, car la posture qu’on exige d’elle fait que l’esprit ne peut guère vagabonder trop longtemps. Il m’est aussi arrivé de lui raconter ce qui se passe « dehors » quand nous échangions ou de lui transmettre des liens, ou des documents qu’elle peut lire. Mais de vrais loisirs, elle n’en a plus désormais. Du moins pas comme nous les entendons, avec de l’oisiveté ou tout simplement le choix. Elle savait qu’ils seraient progressivement supprimés au fil du temps.

Chloé Saffy — Photographie Laurent Ringeval

Est-ce que ça vous est arrivé d’espérer une révolte ou un départ de cette femme ?

Je crois que j’avais besoin de me raccrocher à cette idée parce qu’elle me rassurait. Elle est moralement plus confortable. Quelque chose de l’ordre du sursaut, genre « Tout de même, elle envisage vraiment sa vie entière de cette manière ? ». Je lui ai souvent posé la question pour savoir si elle avait une possibilité de quitter cette vie de servitude et partir de la propriété. Et à chaque fois, sa réponse a été « Oui, c’est possible, mais très long, très compliqué, avec beaucoup d’étapes ». Sans donner de détails sur les étapes en elles-mêmes, car je crois qu’elle ne veut pas les connaître. Maintenant, elle estime être beaucoup plus en sécurité et heureuse là où elle se trouve : ses révoltes n’en sont plus. Tout au plus, elle met plus ou moins de temps à accepter une étape de sa condition, mais elle l’accepte toujours.

Et vous pouvez nous dire à quel moment vous avez envisagé d’écrire à propos de ces échanges ? Est-ce venu rapidement dans vos discussions avec elle ?

Je dirais au bout de deux mois de discussions. Le contexte de la crise sanitaire et d’un changement de vie, en gros, quitter la ville pour la campagne, a certainement aidé à me jeter plus rapidement dans cette histoire, mais je crois que même sans cela, j’aurais été happée. Le vertige de ce qu’elle me racontait, l’envie de comprendre, de reconstituer l’histoire et surtout le nombre de fois où je tombais à la renverse tant ses confidences contrastaient violemment entre elles… Mais on ne peut pas dire que je lui en ai parlé vite. Moi je sentais que ça venait cogner à ma porte et mon mari l’a compris encore plus vite que moi. C’est peut-être lui le premier qui m’a dit « Tu dois écrire sur ça. » Il avait raison bien sûr, mais j’ai beaucoup louvoyé, d’une parce que si son histoire était vraie, cela voulait dire lui faire courir un risque, quels que soient les détails que je pourrais artistiquement flouter dans le fil du récit. D’autre part, j’ai été très impressionnée par l’histoire de la lectrice qui s’est retrouvée dépouillée et dans un sens, trompée par Eric Reinhardt quand il a écrit L’Amour et les forêts1. J’étais tenue par quelque chose de l’ordre de l’éthique, tout en assumant la part vampirique de la démarche.

Qu’éprouve-t-elle pour les personnes chez qui et pour qui elle vit, qu’elle décrit comme ses tuteurs ?

Ils l’impressionnent beaucoup et elle les admire pour leur charisme, leur statut, leurs possessions. Elle les redoute, mais elle est assez lucide sur son statut à elle et sur le sadisme de ce couple. Elle éprouve aussi une immense gratitude. Elle ne cesse de dire que grâce à eux, elle est protégée, vit dans un cadre luxueux, qu’elle n’a plus à se poser de questions, et que tout cela vaut bien les sacrifices qu’elle endure.

Elle a très peu de liens directs avec ses tuteurs. C’est d’ailleurs l’un des nombreux éléments troublant dans cette histoire… Les tâches qu’elle doit effectuer, les ordres qui lui sont donnés, sont transmis par une préceptrice. Comment est-ce qu’elle décrit cette femme et sa relation à elle ?

Dernièrement, j’ai vu le film Les vestiges du jour, et le personnage de ce majordome qui chapeaute une armée de domestiques pour le compte de son maître n’est sans doute pas éloigné de la charge qui repose sur les épaules de cette préceptrice. Salomé la considère comme sa supérieure dans tous les sens du terme, et de petits détails ne cessent de lui rappeler : les clips des porte-jarretelles qui tiennent ses bas sont argentés, quand ceux de Madame et de sa préceptrice sont dorés. Même au bout de plusieurs années, elle continue à redouter son jugement, car elle est intermédiaire entre elle et ses tuteurs. Une sorte de mal nécessaire. Il arrive qu’elle ne croise pas ses tuteurs de toute la journée et si Salomé a particulièrement bien réussi son maquillage, sa coiffure, elle est très déçue que seule sa préceptrice le voie, même si elle sait que cela sera noté et rapporté. C’est une personne froide, intransigeante, qu’il ne faut même pas songer à amadouer.

D’ailleurs, est-ce que cette préceptrice est elle aussi soumise ou parfois corrigée avec des codes qui empruntent au sado-masochisme ? On a du mal à imaginer que dans un tel univers ces pratiques existent seulement à l’échelon le plus bas de la hiérarchie…

Si cela est déjà arrivé, alors Salomé l’ignore car cette question n’a jamais été abordée. Je ne le pense pas pour ma part. Quand j’ai essayé d’en savoir plus sur cette préceptrice, elle m’a dit que le peu d’informations dont elle dispose lui laisse à penser qu’elle a occupé une place qui était semblable à la sienne avant. Mais franchement, ce qu’elle me décrit de cette personne suppose une autorité, qui est certes celle d’une exécutante, mais une autorité tout de même. Un trait de caractère que je ne ressens pas du tout chez Salomé. Je pense que cette préceptrice a certes occupé un poste subalterne avant de monter dans la hiérarchie, mais qui n’était pas comparable à celui de Salomé.

Au cours de la lecture je me suis souvent dit que la domination caricaturale imposée à cette femme et la distance instaurée par ses tuteurs avaient probablement à voir avec la peur qu’elle se révolte. Pour revenir aux travaux d’Alizée Delpierre, elle évoque notamment les cauchemars des grands bourgeois, qui la nuit s’imaginent assassinés par leurs domestiques…

Le syndrome des sœurs Papin ! Dans le cas de Salomé, ça, ça ne donne pas du tout cette impression. Dans ce qu’elle décrit, ça ne ressemble pas à une petite maison bourgeoise avec une ou deux domestiques, mais un domaine immense avec un personnel de maison très structuré et compartimenté. Or pour qu’une révolte fonctionne, il faut être plusieurs et bien coordonnés. Guillaume Lavenant a écrit un roman brillant sur le sujet, Protocole Gouvernante. Dans le cas de Salomé, il me semble que l’idée qu’elle puisse se révolter n’effleure jamais ses tuteurs : au contraire, ils paraissent tellement conscients de ce qu’ils font que cette éventualité ne les atteint pas.

En plus de sa servitude totale, de sa tenue, du contrôle de ses comportements, de son absence de liberté et de la négation de sa personne, elle vous décrit aussi des modifications corporelles de plus en plus invasives. On a vraiment l’impression d’être face à une fuite en avant, on se demande si ses tuteurs ont des limites, si cette aventure peut aboutir à autre chose qu’à sa destruction totale.

C’est la grande question. En théorie, une œuvre doit s’achever à un moment ou un autre. C’est le vertige de tout artiste face à une toile, un livre… Il faut savoir s’arrêter et accepter que l’œuvre sera imparfaite. Mais ses tuteurs semblent jouir du plaisir de la remodeler à l’infini, sans jamais se satisfaire complètement du résultat. Ce mot de « destruction » me ramène à ce que racontait Dominique Aury qui a signé Histoire d’O sous le nom de Pauline Réage. Elle disait que c’était l’histoire d’une destruction, avec la joie de la destruction. En tout cas, la joie de la destruction pour O, peut-être même plus que pour René et Sir Stephen. Mais est-ce que ça peut être autre chose ? « Long live to the New Flesh » était le mantra du film Videodrome. Cronenberg a longtemps été LE cinéaste de la métamorphose physique extrême et monstrueuse. Et la « nouvelle chair » bien que nouvelle n’est pas éternelle. 

Chloé Saffy — Photographie Laurent Ringeval

Vous adoptez un ton relativement neutre dans votre ouvrage, bien que vous ne cachiez pas être parfois désarçonnée, troublée ou choquée. Est-ce que ça été facile d’adopter cette posture de non-jugement vis-à-vis d’elle, et de trouver le ton juste dans l’écriture de votre livre ?

Ça s’est fait naturellement. Je crois que si je l’avais jugée, elle ne se serait jamais livrée avec un tel abandon. Mais je n’arrivais pas à prendre parti, quel que soit le parti dont on parle. Toutes les questions que je me posais vis-à-vis d’elle n’arrêtaient pas de se contredire ou d’ouvrir de nouveaux tiroirs, de nouvelles possibilités d’exploration. À partir de là, c’est compliqué de tomber dans le jugement. Un lecteur m’a écrit « Cette neutralité, c’est parfois la limite du livre. Ça le rend très inconfortable. Mais est-ce que l’art a pour but d’être confortable ? ».

Au-delà de ce que vous lui disiez sur le moment, lorsque Sixtine vous racontait les sanctions et les supplices qu’elle devait endurer, quelles étaient vos sentiments et vos réactions ?

Parfois je lui disais avec franchise ce que j’en pensais. Parfois je ne disais rien ou je restais mesurée à l’écrit, tout en étant horrifiée par certains détails. C’est en général mon mari qui me récupérait dans ces cas-là, du style « Tu n’imagines pas ce qu’elle m’a raconté aujourd’hui ». Lui me faisait surtout remarquer que j’avais un curseur très personnel sur ce qui me faisait vriller dans les obligations qui sont les siennes ou les Sanctions : que l’obligation de la tonte intégrale au profit de perruques ou la chirurgie me révulsaient bien plus que la somme de coups de badine et de cravache par exemple. Il m’est arrivé de ne pas reprendre la conversation plusieurs jours, d’avoir du mal à dormir, et puis de revenir auprès d’elle, qui me disait qu’elle s’excusait de m’avoir choquée.

Et ses tuteurs, est-ce que vous les jugez ?

Pas plus que je ne la juge. Mais ils m’intriguent beaucoup, avec une envie de comprendre leur vie, leur histoire et ce qui les a amenés à ça. C’est souvent un point aveugle des récits ou de la fiction BDSM : le point de vue du Maître est rare, très rare. À ce jour, le seul livre que j’ai trouvé satisfaisant et vraiment intéressant à ce sujet, c’est Le sexe fort de Hiéros & Mo (Léo Scheer, 2010). Le titre est mauvais, mais le contenu est passionnant, puisqu’il s’agit d’une conversation entre un Maître qui a une soixantaine d’années et un dominant plus jeune, une trentaine d’années je dirais. Ils confrontent leurs approches, leurs points de vue sur leurs soumises, leur vécu, leur manière de dominer. Dans le cas des tuteurs de Sixtine, on est au-delà du BDSM. Mais ils y prennent forcément du plaisir, même s’il apparaît avant tout cérébral, et pas génital.

Par ailleurs, vous expliquez que lorsqu’elle vous a informée du fait que ses tuteurs avaient décidé qu’elle s’appellerait Sixtine, vous l’avez, vous aussi, renommée dans votre application Messenger… Pourquoi ?

Pour être en accord avec sa nouvelle identité et me rappeler de m’adresser à elle sous ce nouveau nom. D’autant qu’elle aime vraiment ce nom. Je crois que dans son esprit, c’était une forme d’élévation : une annulation de ce passé. Elle se voit comme une personne de basse extraction, même si elle n’utilisera pas ce terme. En modifiant son pseudo sur Messenger pour lui donner ce nom, je lui apporte une validation supplémentaire.

Sixtine vous raconte des étés passés dans des « stages » ou des « camps », dans des conditions de vie assez proches du camp de concentration ou du camp de travail. Elle vous a d’ailleurs proposé de vous y joindre pour la rencontrer. Est-ce que vous en avez éprouvé le désir ? Avez-vous hésité ?

Je crois que l’hésitation a duré cinq secondes… Bien sûr qu’il ne faut pas y aller. Le lieu est décrit comme totalement coupé du monde extérieur, et les filles qui s’y trouvent n’ont pas le droit de communiquer entre elles. Le temps passé sur place est au bon vouloir des encadrants avec la complicité des « propriétaires », et les tâches qu’elle doit effectuer, dans un accoutrement et une accessoirisation à peine croyables achèvent le tableau. Pour être franche, ce sont les stages qui m’ont le plus fait douter de la véracité du récit. Imaginer ces filles déplaçant des brouettes de terre, des stères de bois, emperruquées, en talons et en corset m’apparaissait comme une vision très cinématographique, mais pas toujours vraisemblable. Pour autant, il était hors de question d’aller vérifier ça. Parmi les premiers lecteurs du manuscrit, qui le découvraient chapitre par chapitre, une personne a d’ailleurs eu une première réaction qui était « quand même, elle pourrait faire un effort et sauter le pas » et avoir presque immédiatement réalisé « mais je suis horrible de penser ça ».

Et maintenant, comment va-t-elle ? Que peut-on lui souhaiter ?

De continuer à puiser assez de ressources en elle pour être toujours heureuse dans sa condition. Il me semble qu’elle l’est vraiment. Avant la sortie du livre, je lui ai redemandé si elle était toujours bien dans cette vie, et sa réponse a été sans appel. Elle ne veut pas d’une vie précaire, incertaine, sans cadre, sans discipline, sans rigueur : avec le temps elle y trouve une grande sérénité. Auprès d’eux, elle se sent « aimée, utile, à sa place », je la cite. On peut lui souhaiter de continuer à vivre sur cette ligne. Comme une religieuse garde la foi.

A-t-elle lu le livre, ou va-t-elle le lire ?

Oui elle a lu le livre. Dès le départ elle a été tenue au courant du fait que je comptais écrire cet ouvrage. Il me fallait une preuve écrite du fait qu’elle n’était pas dans l’ignorance de mon projet d’écriture, même si cette preuve vaut ce qu’elle vaut. Ça lui fait évidemment courir un risque vis-à-vis de ses tuteurs, mais elle en a accepté le risque. Je pense que le plaisir et la flatterie de devenir un personnage ou en tout cas l’objet d’un livre l’ont emporté sur le reste. Les retours qu’elle m’a faits sont intéressant. Parfois en précisant des choses purement factuelles, par exemple la hauteur des talons dont le port lui est imposé. Aussi elle a parfois été un peu déçue parce qu’elle avait l’impression que j’étais trop approximative dans certaines descriptions. Elle pouvait aussi avoir la sensation que je minimisais ses difficultés. Mais globalement elle a apprécié le texte pour ce qu’il est. Elle a pu aussi être bouleversée de découvrir mes réactions qu’elle n’avait pas anticipées, car il y avait toujours chez moi, dans nos échanges, sinon une neutralité, du moins le fait de ne pas forcément m’épancher sur ce que je ressentais quand elle me partageait certaines choses…

Et si ce qu’elle raconte était faux, qu’est-ce que cela changerait ?

Dans un sens, rien. Parce que les questions que cette relation épistolaire m’ont amenée à me poser sont déjà tellement riches, qu’il s’agisse du SM, mais également des rapports de domination, de classes, de liberté… Je crois que je n’aurai jamais la vérité nette sur cette histoire, ma conviction, c’est qu’elle ne ment pas, car tenir une « légende » aussi longtemps (plus de cinq ans) même virtuellement, sans jamais se tromper, ni faire de faux-pas, c’est en soi un travail à plein temps. Je pense que très peu de gens en sont capables. Mon éditrice a bien résumé les choses en disant « Si c’est faux, ça veut dire que ce sont deux écrivains qui se sont rencontrés ».

À la fin de l’ouvrage, vous évoquez aussi un couple, actif sur les réseaux sociaux, qui témoigne d’une relation de Domination/soumission qu’ils ne décrivent pas comme liée au BDSM ou liée à une recherche de plaisir, mais dont ils disent qu’elle est « biblique » et basée sur la soumission naturelle de la femme à l’homme… Qu’est-ce qui vous a donné envie d’évoquer la situation de ce couple dans ce livre ?

Je cherchais à trouver un parallèle avec une relation aussi contrôlante, disciplinaire, qui soit décorrélée de la dimension sexuelle. Et le couple dont il est question répond en partie à ce schéma. Je montre tout ce qui diffère et tout ce qui s’en rapproche, mais avec ce couple, on reste malgré tout dans une architecture de couple (où le sexe n’est cependant pas le moteur ni le point de concorde), où la composante biblique ajoute une dimension d’enfermement. On peut tracer des correspondances entre eux et la situation de Sixtine sur un certain dispositif mental, mais il y a deux différences majeures : le capital financier et l’âge des personnes impliquées.

Quels sont vos projets ? Êtes-vous en train d’écrire votre prochain roman ? Par ailleurs vous mentionnez dans La Vocation un roman qui vous a été refusé par les maisons d’édition car il était considéré comme trop sombre…

J’écris un nouveau roman érotique pour La Musardine. Un roman resserré, un décor végétal, animal. J’aime vraiment écrire des romans érotiques et je crois que je ne cesserai jamais de le faire. Même si je serais curieuse de voir si dans le futur, des maisons d’édition de littérature générale auront l’audace d’en publier au même titre qu’un roman de littérature générale. Avec les éditions Pauvert qui renaissent enfin de leurs cendres, qui sait ? J’ai aussi un autre roman en tête, de toute autre nature, mais celui-ci, il est encore trop tôt pour en dire quelque chose de substantiel. Le roman refusé auquel vous faites allusion… Non seulement, il est sombre, il est cru, mais le narrateur est l’antithèse d’un personnage aimable. Ça effraie toujours un personnage potentiellement haïssable ou méprisable. Et qui tend un miroir parfois très pénible au lecteur, non seulement pour la façon dont il agit et pense, mais parce que parfois, on le comprend et on pourrait presque lui pardonner, même quand il agit de manière immorale et amorale. Je me souviendrai toujours de ce lecteur qui m’a dit qu’après la lecture d’une scène de sexe très dure entre le narrateur et un autre homme, car elle se tient sans arrêt sur la limite de l’agression sexuelle genre « est-ce une agression, ou un jeu ? »…, ce lecteur donc, m’a dit que cette scène l’avait excité et qu’il avait été justement gêné d’être excité. Ça fait je crois partie des choses qui ont contribué à ce qu’il n’ait pas été signé. Je ne sais pas s’il trouverait un éditeur aujourd’hui : je l’ai relu, je le trouve toujours solide même s’il faudrait peut-être élaguer par endroits ou a contrario rendre plus saillantes des zones brumeuses. Celui-ci, ça reste quand même une blessure qu’il soit dans un tiroir. Certains textes que je n’ai pas publiés ont fini par en infuser d’autres, mais celui-ci, il m’a été impossible de puiser dedans pour nourrir d’autres livres. Une sorte de fidélité absurde.

Merci beaucoup. Une dernière chose à ajouter ?

Simplement vous remercier d’avoir lu La Vocation l’esprit ouvert. Ça n’a l’air de rien, mais c’est important.

Merci à vous de l’avoir écrit.

Chloé Saffy — Commune

Chloé Saffy, La Vocation, Cherche Midi, 2025, 20 €.

Propos recueillis par Vivian Petit

Photographies Laurent Ringeval


  1. Après la publication et le succès de L’Amour et les forêts, l’auteur et son éditeur ont été accusés par une femme pour « contrefaçon et atteinte à la vie privée ». L’écrivain aurait « pillé » l’histoire qu’elle lui aurait raconté par emails et dans un court manuscrit envoyé pour avis [NDLR]. ↩︎