Avant les biographies, les romans et le Nobel, Romain Rolland fut un jeune homme en quête d’absolu. Les Carnets d’Italie (1889-1891), publiés pour la première fois dans leur intégralité, révèlent un écrivain en devenir, pris entre extases esthétiques, élans mystiques et pulsion d’écrire.
Romain Rolland (1866-1944), bien avant d’être le romancier que l’on connaît (Jean-Christophe a été publié de 1904 à 1912), avant de rédiger les biographies de Beethoven (1903), de Michel-Ange (1905) ou de Tolstoï (1911), d’obtenir le Prix Nobel de Littérature en 1915, bien avant de devenir, répondant à la sollicitation d’Aragon, le contributeur assidu de Commune (première participation au numéro 1 de la revue en 1933), Romain Rolland a été… jeune.
Incertain sur la carrière à embrasser, le Normalien agrégé d’histoire, féru de littérature et d’art, excellent pianiste, hésite. Ses séjours en Italie entre 1889 et 1991 vont se révéler décisifs pour forger son identité d’écrivain. L’édition récente des Carnets d’Italie (2025, éditions Bartillat) permet de suivre les étapes d’un itinéraire esthétique, intellectuel et affectif. Sous leur forme brute, ces écrits intimes s’avèrent l’expression contrastée et vivante de la vie intérieure d’un humaniste.
Le jeune Romain Rolland découvre l’Italie en 1889. Il a 23 ans. De 1889 à 1891, membre de l’École française de Rome, il réside au Palais Farnèse. Avant de rejoindre son lieu d’attache, guide Baedeker1 en poche, il entreprend un voyage en Italie qui le conduit d’abord de Turin en Toscane. Deux autres itinéraires suivront, complétant sa connaissance des villes d’art italiennes. Une édition inédite de ses Carnets d’Italie vient de paraître2, établie par Martine Liégeois et préfacée par Jean Lacoste, auteur entre autres de La philosophie de l’art (PUF, première édition en 1981) ou du Voyage en Italie de Goethe (PUF, 1999). Ils livrent sous une forme directe les émotions et les déplaisirs du jeune impétrant. Deux cent pages de confidences, d’élans, de coups de cœur, d’émerveillements, de prières et de souffrances, des dizaines de peintres, sculpteurs, musiciens commentés, non en spécialiste érudit, mais en admirateur ébloui ou en spectateur déçu, des rencontres avec ses compagnons farnésiens, des conversations avec Mademoiselle Malwida von Meysenbug3, grande amie de Wagner, font de ces Carnets d’Italie le journal de bord d’un voyage de formation, sorte de Bildungsroman, mieux encore d’Entwicklungsroman — récit de développement personnel — d’une exceptionnelle richesse. Croquis, cahier intime, notes de voyageur lapidaires ou plus développées, analyses d’œuvres d’art, confessions sentimentales, ces écrits sont autant de jalons dans le parcours d’un intellectuel cultivé qui suit les traces d’aînés prestigieux, tel Goethe ou Stendhal. Bien des éléments de ces Carnets étaient connus ou publiés sous une forme ou sous une autre, utilisés par Romain Rolland lui-même par exemple dans ses Mémoires (1956). Mais cette édition complète s’avère inédite et originale. Nous n’en évoquerons ici que quelques aspects, à nos yeux essentiels pour découvrir une personnalité près de s’épanouir.

« Laissez-moi d’abord acquérir de la force, de la vie » : tel est le cri du cœur adressé à ses « chers miens » dès les premières pages. Au delà de la souffrance d’avoir abandonné sa mère et sa sœur, on peut lire dans ce vœu le sens de la recherche spirituelle entreprise par le jeune homme. Ce que l’Italie et le contact quotidien avec les chefs d’œuvres doivent et vont apporter à son âme assoiffée d’art et d’amour, c’est une vigueur, une énergie – thème intimement lié à l’œuvre de Romain Rolland — incessamment renouvelées qui libèrent en lui les forces de la création.
Cette émancipation est d’abord imperceptible. Le voyageur se plaît à noter les plus infimes détails — le prix d’une nuitée, d’un repas, d’un achat, d’un trajet, ou l’évocation d’un aliment : « Les gressini, petits pains, maigres, maigres, et longs, longs, longs, comme des tuyaux de macaroni ». Cependant la révélation des paysages et le tête-à-tête avec les tableaux, les sculptures, les architectures, les éléments décoratifs (murs peints ou mosaïques) occupent bien évidemment l’essentiel des notes ou des analyses. La récurrence du verbe « admirer » situe le niveau de ses émotions. À Milan, le jeune homme consacre deux pages à sa découverte de la Cène de Vinci (1499), « si vivante (vue personnelle) dans toutes ses parties, si complexe dans son unité, que pour en jouir, il faut l’expliquer ». Et l’observateur de dérouler la fervente et lumineuse description de sa perception. Dans une autre galerie, le voici « pris d’une admiration fébrile devant les gravures de Dürer […] unique par son privilège presque contradictoire du fini minutieux, le plus délicat et d’une rigueur exceptionnelle. L’énergie de ses physionomies aux traits fins est inoubliable ». À Florence sa première visite est réservée à Fra Angelico, la seconde « à [son] autre ami Botticelli », « ce cher bien aimé Botticelli ! ». Le Printemps le plonge dans une forme d’extase sensuelle : « J’étais, je suis amoureux de sa jeune femme (la Flore), femme de mes rêves, type idéal de la femme que je voudrais, que j’imagine, et que je tâcherai de faire vivre dans mes œuvres, si j’écris. ». Ailleurs, même sensation érotique devant la « Vénus couchée du Titien », dite Vénus d’Urbin et son « abandon voluptueux qui connaît la plénitude du plaisir, l’attend sans le presser, jouissant de sa sensualité inépuisable ». Et on relèvera cette audace amoureuse : « Le baiseur seul, tendrement déposé hier sur les pieds délicats du Printemps, peut dire l’amour dont mon cœur est plein ». Réjouissons-nous qu’aujourd’hui de tels témoignages d’affection soient strictement interdits dans les musées ! Boticelli, maintes fois évoqué, ouvre sur une « correspondance » avec la musique : « Quelques tableaux de mon Botticelli. Décidément sa chère âme était une âme musicale. Il eût merveilleusement compris les émotions wagnériennes, car il en fait éprouver d’analogues (par le dessin plus que par la couleur). Aucun peintre n’a rendu comme lui ces extases épuisées d’âmes fiévreuses et alanguies, de corps exsangues, maladifs, rongés de sensualité mystique ». Et dans le regard de la Vierge, l’admirateur lit « le rêve intérieur qu’elle ne quitte jamais, rêve de sensualité chaste et de mystique lassant ». Les oxymores disent combien chez Romain Rolland la contemplation artistique mêle émotion sensorielle et élévation spirituelle. Dans la saisie des paysages, on retrouve les mêmes correspondances, qui tels les parfums baudelairiens, « chantent les transports de l’esprit et des sens : « En revenant j’admire le fond d’or du ciel et les exquises teintes rosées, et le violet bleuâtre et rosé, que Fra Angelico dut souvent étudier avec ravissement, et qu’il transcrit fidèlement dans ses pieux tableaux ». Après une pérégrination dans Florence dont l’art des XVe et XVIe siècles se révèle « la plus glorieuse manifestation de la civilisation depuis Athènes », le jeune Romain ébloui confie : « Dans cette ville pavée de chefs d’œuvre, l’admiration ne cesse jamais ; il vaut mieux adorer pieusement, comme les rois mages, à genoux, baiser la terre, dans un silence ému et tendrement respectueux ». La contemplation esthétique ouvre les voies de la ferveur spirituelle, le domaine d’expansion de l’âme enchantée. Et devant des dizaines de chefs d’œuvre, des aveux d’émotions ad libitum…

La musique, si chère au cœur de Romain Rolland, pianiste virtuose et musicologue érudit, offre au cours du voyage des expériences… contrastées. Il peste : « J’entre au Dôme [de Sienne]. Je voulais y entendre une grand’messe. C’est à crever. […] Je n’aurais jamais cru la bouffonnerie à laquelle j’ai assisté ! Les chantres simplement mauvais. Mais l’orgue ! Quel pitre imbécile ! Des trilles, des traits, des gammes d’un bout à l’autre du clavier, et fort mal faites ! Ceci pour préluder. Puis au Credo, une valse – je ne dis que la stricte vérité – une valses des rues, jouée par un orgue de barbarie. ». Une visite à Saint Jean de Latran à Rome permet de goûter des plaisirs d’un raffinement et d’une élévation bien supérieurs : « Un bel orgue enfin, le premier depuis que je suis en Italie. Et résonnant avec grandeur sous les voûtes de l’abside. […] Je sentais les larmes me monter aux yeux. Et j’en étais tout heureux et je les excitais presque ; j’éprouvais un bonheur si pénétrant à pleurer ; et j’étais profondément triste ; et j’en étais bienheureux. […] je ne me sens tout entier, pleinement, que dans ces délicieuses et angoissantes tristesses. Et j’aimais Dieu à ce moment ! Oh ! Comme je l’aimais ! »
À Rome, Romain Rolland s’éprend d’une jeune fille de seize ans, Sofia Guerrierri-Gonzaga. Le 1er mars 1890, il note : « J’aime. Mon amour est sans raison, sans espoir ; et je suis assez intelligent pour le comprendre ». Dès les pages qui suivent l’irruption de cet aveu, le sentiment est mis en relation avec les forces créatrices espérées : « Mon âme est toute pleine d’une force nouvelle. Je le sens grandir en communion avec Dieu. […] Mon Dieu, […] Donne-moi la force de réaliser mon âme pleine d’amour, et dédaignée, ou non comprise ; si je ne puis vivre avec ceux qui vivent, que j’aime et qui ne m’aiment point — oh mon Dieu que mon génie me crée des êtres pleins de mon amour — qui me consume en vain ! » Plus loin, il note : « Sous l’influence de la sève nouvelle qui fait couler en moi la nature du midi, du soleil et de l’air qui, me refont un sang plus rouge, de mon amour qui étouffe entre les murailles de ma poitrine close, — j’ai brusquement été repris du désir et de la force d’écrire, de donner à mon pauvre amour l’air qu’il réclame, d’épurer une souffrance en la vivant d’une façon plus désintéressée, en des êtres de mon imagination ». Les métaphores filées — prison vs sève — expriment le cheminement du voyage d’Italie et des Carnets, journal d’une germination. La pulsion de l’écriture, de l’œuvre à construire dont on pressent que le roman, la fiction vont devenir le support, fait éclater les carcans — timidités et scrupules — qui asservissent l’écrivain en herbe.
À travers les expériences sensibles de l’art pictural, de la sculpture, de la musique, de l’amour, les Carnets d’Italie dessinent un parcours vers la nécessité de la création. Ils sont aussi le laboratoire secret où se forge un outil. L’œil s’aiguise, la main et l’esprit se prêtent à des jeux multiples d’écritures. Satiriques, pleins de verve, les portraits s’enchaînent, croquant ici un ecclésiastique, là un habitué des salons, comme autant de pastiches de la Bruyère. L’aquarelliste se plaît à poser sur les paysages des couleurs subtiles. Le critique dramatique et dramaturge analyse avec profondeur les tragédies de Shakespeare et le jeu des comédiens. Chaque description de tableaux ou de fresques est une page que l’auteur des Salons ou celui des Curiosités esthétiques ne renierait pas. Les conversations avec Mademoiselle de Meysenbug multiplient les anecdotes sur Wagner et débouchent sur des analyses de son œuvre, préfigurant le travail du futur musicologue. Apparaît ainsi un Romain Rolland, de plus en plus maître de son écriture, plein d’une énergie dont l’œuvre future va développer les nobles élans.

Jean Jordy
Photo de couverture : peinture murale de la Villa de Livi à Rome, commentée par Romain Rolland dans l’ouvrage.
- Les guides de voyage Baedeker ont commencé à paraître en allemand en 1832. Ils portent le nom de leur fondateur Karl Baedeker (1801-1859), libraire et écrivain allemand : il a introduit avec un succès grandissant le format de poche pour les guides touristiques. ↩︎
- Romain Rolland, Carnets d’Italie 1889 -1891, Bartillat, 2025, 222 pages. Édition établie par Martine Liégeois, présidente de l’Association Romain Rolland, préface de Jean Lacoste, germaniste et philosophe, qui a notamment édité le Journal de Vézelay 1938-1944 de Romain Rolland. Un bel encart de six pages reproduit en couleurs quelques unes des œuvres d’art analysées par l’écrivain. Une bibliographie sélective sur Romain Rolland et l’Italie, et un index très utile complètent cette édition, en tous points remarquable. ↩︎
- On lira ici une notice biographique sur ce personnage étonnant (1816-1903) qui a entretenu une amitié et une correspondance avec les plus brillants esprits de son temps, Nietzsche, Wagner, Michelet, Romain Rolland. Dans les Carnets, Romain Rolland consacre de nombreuses pages à Mademoiselle de Meysenbug, à son salon à Rome, et aux conversations qu’elle a avec lui sur Richard Wagner. ↩︎
