Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes.
Les éditions Bartillat, situées en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, fêteront bientôt leurs quarante ans. Charles Ficat, qui anime la maison en tandem avec Constance de Bartillat, publie des gloires d’hier et des auteurs d’aujourd’hui. Un catalogue inventif et singulier qu’ils réussissent à faire vivre par gros temps.
La maison a été fondée par Christian de Bartillat, puis refondée par sa fille en 2000. Racontez-nous cette histoire.

Les éditions Bartillat, relancées par Constance de Bartillat au tournant du siècle, proviennent directement de la maison créée par Christian de Bartillat à la fin des années 1980 après une riche carrière qui l’avait notamment mené à la tête des éditions Stock pendant une quinzaine d’années. À partir de 2000, elles se sont davantage orientées vers la littérature sous diverses formes, pas seulement le roman, notamment vers la littérature de femme et l’histoire littéraire sous l’impulsion de Constance.
Votre catalogue — roman, biographie, histoire, poésie, voyage… — est d’une immense diversité. Si l’on devait définir votre ligne éditoriale, qu’est-ce qui serait votre trait distinctif, ce qui ferait la signature de Bartillat dans l’environnement hyperconcurrentiel de l’édition ?
À chaque publication, nous essayons d’apporter des titres judicieux et originaux qu’il importe de connaître et qui comblent un vide éditorial sur le marché. « Diversité, c’est ma devise » disait La Fontaine, cette formule résumerait l’état d’esprit du catalogue. Nous ne nous interdisons aucune exploration. Nous nous réjouissons lorsque des lecteurs et lectrices expriment leur satisfaction à la lecture d’un de nos titres.
Parmi vos auteurs, on trouve des écrivains vivants mais aussi beaucoup de morts illustres, comme Romain Rolland, l’un des fondateurs de Commune, dont vous venez de publier les Carnets d’Italie. Comment choisissez-vous ceux que vous ressuscitez ? Est-ce un coup de cœur personnel, une intuition de lecteur, un pari éditorial ?
La publication d’un titre d’un auteur mort répond à plusieurs critères. Dans le cas présent, il se trouve que Martine Liégeois travaillait depuis plusieurs mois sur les manuscrits de Romain Rolland rédigés lors de son séjour en Italie entre 1889 et 1891. Bernard Duchatelet les évoquait dans sa remarquable biographie de l’auteur de Jean-Christophe. Au catalogue, nous avions trois titres de Romain Rolland, dont l’imposant Journal de Vézelay 1938-1944, alors inédit lorsqu’il fut publié en 2012. Il nous semblait opportun, après avoir publié ses journaux ultimes, de faire connaître ces notes prises sur le vif par le jeune Romain Rolland doué d’une extraordinaire acuité esthétique. Depuis la publication du Journal de Vézelay, l’œuvre abondante de Rolland ne cesse d’être réimprimée et redécouverte. Une effervescence éditoriale autour de lui en témoigne. Les Carnets d’Italie ont obtenu une belle réception tant critique que commerciale et Commune, en fidélité intellectuelle à l’un de ses fondateurs, a su y prendre toute sa part, ce qui évidemment nous a réjoui.

Vous avez publié la biographie de Joris-Karl Huysmans par Patrick Locmant, qui a reçu le Goncourt de la biographie. Vous vous y attendiez ? Ce livre semble avoir joué un rôle dans le « revival » dont bénéficie l’auteur d’À vau-l’eau depuis quelques années…
L’histoire des éditions Bartillat avec Huysmans est en réalité plus ancienne. En 1999, nous avions sorti en un volume les quatre romans formant le cycle de Durtal. Cette tétralogie qui racontait l’histoire d’une âme passant du satanisme à la mystique bénédictine répondait au manque flagrant de Huysmans en librairie. Sous le titre Le Roman de Durtal, cette édition regroupait Là-Bas, En route, La Cathédrale et L’Oblat. Ensuite nous avons poursuivi notre entreprise avec une plaquette regroupant ses écrits sur Zola, un recueil de ses textes sur Paris — car de manière incompréhensible Huysmans figure rarement dans les anthologies sur la capitale —, ses Écrits sur l’art complets, la biographie de 2007 à laquelle vous faites allusion à l’occasion du centenaire de sa mort, et récemment un recueil de ses écrits de voyage auquel nous avons cherché à donner un titre huysmansien : En voyage.

Vous avez également publié l’autobiographie d’Edward Limonov, ce fascinant personnage dont Emmanuel Carrère a fait un texte génial, mais aussi par exemple Souvenir/Écran de Noël Herpe, dont nous avons beaucoup apprécié le récent Je déménage, ou encore Le Lieutenant Burda de Ferdinand van Saar, le Maupassant viennois, avec une très belle couverture. Que de grands écarts !
Autant de voix différentes, mais fortes et singulières, qui ne sauraient laisser de marbre. Bernanos avait un jour écrit : « J’ai juré de vous émouvoir – d’amitié ou de colère, qu’importe ? Je vous donne un livre vivant. » De la frénésie de Limonov aux obsessions de Noël Herpe en passant par la fiction pessimiste de Ferdinand von Saar, chacun peut y trouver son compte de sensations fortes.

Parlez-nous de votre rentrée littéraire 2025 : quels sont les nouveautés sur lesquelles vous misez ?
En cette rentrée, nous présentons un nouveau roman inédit de Ferdinand von Saar, romancier autrichien, toujours dans une édition établie par Jacques Le Rider, un des plus grands germanistes français, La Violoniste, qui met en scène le destin tragique d’une jeune femme dans la Vienne fin-de-siècle, un roman résolument schopenhauérien.
Également au programme les Mémoires de Berthe Weill, la première femme galeriste au début du XXe siècle, au titre évocateur : Pan ! dans l’œil !…, Trente ans dans les coulisses de la peinture contemporaine 1900-1930. Une redécouverte savoureuse présentée par Marianne Le Morvan, co-commissaire de l’exposition organisée autour de cette figure qui se tiendra à l’Orangerie à partir de début octobre.
Je crois savoir que vous n’êtes que deux pour animer la maison. Comment faites-vous ?
Nous nous répartissons le travail dans l’ardeur, la curiosité et l’enthousiasme. La multiplicité des tâches contribue à l’épanouissement professionnel.
À combien d’exemplaires tirez-vous vos ouvrages ?
Les tirages sont fixés en fonction des mises en place et oscillent généralement entre 1 000 et 5 000 exemplaires. Il n’y a pas de plus grande satisfaction pour un éditeur que d’avoir à réimprimer un livre lorsque les circonstances le lui permettent. Sur la durée, un titre au tirage initial modeste peut atteindre ensuite plusieurs milliers d’exemplaires de par sa pertinence.
Votre diffuseur est Interforum. Qu’est-ce qu’une bonne mise en place pour vous ?
Une bonne mise en place est d’abord celle qui assure une bonne visibilité au livre et où le libraire participe pleinement à l’effort de mise en avant. Ce serait aussi celle qui assure peu de retours et beaucoup de réassorts ! On aimerait toujours que les ouvrages soient plus diffusés et mieux repérés, mais compte tenu du contexte général, il faut savoir que la tâche est ardue.
Vous recevez beaucoup de manuscrits ?
Oui, pas mal de manuscrits, et de plus en plus par voie numérique, ce qui ne facilite pas le travail…
Dans une interview d’il y a quelques années à Livres Hebdo, vous disiez : « Nous publions entre 20 et 25 nouveautés par an mais plus de la moitié de notre chiffre d’affaires provient du fonds ». Est-ce toujours le cas ? Quels sont vos long-sellers ?
Notre programme éditorial fluctue en fonction des opportunités. Nous restons à cet équilibre. Voici quelques long-sellers du catalogue : l’édition intégrale du Faust de Goethe, Le Sentiment de la nature dans les sociétés modernes d’Élisée Reclus, L’Origine du monde de Thierry Savatier, Appels aux Européens de Stefan Zweig, etc.

La plupart des éditeurs que j’ai rencontrés m’ont fait part de la grande difficulté à déterminer à l’avance si un livre va « marcher » ou pas, à anticiper le succès ou l’insuccès. Vous confirmez cette loi ?
En effet, la part d’incertitude dans le destin d’un livre reste prédominante. Même si souvent le score est anticipé par les équipes de vente lors des réunions de présentation, il arrive que des surprises se produisent – dans un sens favorable, comme dans l’autre. Cette imbrication du processus créatif et du résultat commercial participe de l’alchimie qui contribue à l’intérêt du métier.
Une éditrice chevronnée me confiait ses doutes presque existentiels après un été 2025 particulièrement difficile sur le front des ventes. Avez-vous les mêmes questionnements ?
Le questionnement est permanent et l’angoisse de l’éditeur omniprésente. À des difficultés conjoncturelles se mêlent des interrogations structurelles. Comment pourrait-il en aller autrement ? Les sollicitations de la vie quotidienne sont trop nombreuses et détournent de la lecture, activité silencieuse et solitaire. Connaître les contraintes et les évolutions du monde d’aujourd’hui fait partie de notre métier. Se lamenter est vain.
Dans un paysage où beaucoup de maisons passent sous pavillon de groupes, vous restez indépendants. Est-ce que vous avez déjà reçu des propositions de rachat ?
Pour l’instant, la maison reste sous le contrôle de Constance de Bartillat. L’avenir reste ouvert. Rien ne dure éternellement.
Quels sont les projets de Bartillat pour la suite ?
Nous constituons un programme pour 2026, une année qui s’annonce certainement aussi chargée en événements que 2025 et comme le sera probablement 2027… Il y a constamment de nouvelles idées à introduire dans le débat et de nouvelles œuvres à diffuser en vue d’embellir l’existence.
Propos recueillis par Maxime Cochard
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