Julie Brafman et les heures suspendues de Yann Andréa

Dans Yann dans la nuit, Julie Brafman redonne chair et voix à celui que Duras avait figé dans ses livres, personnage évanescent réduit à son rôle d’amant et de secrétaire. Enquête sensible et précise, son essai éclaire la fragilité et la dignité de Yann Andréa, restitué enfin à sa propre histoire.

On a souvent écrit que Robert de Montesquiou, en raison de son apparition dans les œuvres de Proust, Lorrain ou Huysmans, fut davantage un personnage qu’un écrivain, plus un être d’encre que de chair. Soixante ans après la disparition du comte, un même sortilège semble avoir frappé Yann Lemée, jeune étudiant en philosophie à Caen, happé par l’univers durassien. Pour lui restituer sa densité, son corps, sa matérialité, Julie Brafman, journaliste à Libération, a mené une longue et belle enquête, publiée chez Flammarion à l’occasion de la rentrée littéraire sous le titre Yann dans la nuit.

Une rencontre

Où faut-il situer l’origine de l’histoire de Yann Andréa ? Est-ce ce soir du 14 novembre 1975, lors de sa première rencontre avec Marguerite Duras pour une projection d’India Song ? Quelques mois plus tôt, lorsqu’il découvre ses textes et s’y perd comme dans un labyrinthe ? Ou bien, plus récemment, au moment où Julie Brafman croise sa silhouette à travers les traits de Swann Arlaud, dans l’adaptation de Claire Simon de Vous ne désirez que moi ? La chronologie importe peu : chaque seuil ouvre sur le même mystère.

Cette première rencontre, comme tout le reste de leur vie commune, Duras l’a déjà immortalisée. Elle en a fixé la scène dans son propre récit, abolissant d’avance la frontière entre la vie et la littérature :

C’était donc onze heures du matin, au début du mois de juillet.
C’était l’été 80. L’été du vent et de la pluie. L’été de Gdansk. Celui de l’enfant qui pleurait. Celui de cette jeune monitrice. Celui de notre histoire. Celui de l’histoire ici racontée, celle du premier été 1980, l’histoire entre le très jeune Yann Andréa Steiner et cette femme qui faisait des livres et qui, elle, était vieille et seule comme lui dans cet été grand à lui seul comme une Europe.
Je vous avais dit comment trouver mon appartement, l’étage, le couloir, la porte.

Avant cette rencontre, il y eut des lettres. Beaucoup de lettres. Toujours dans le même sens, toujours portées par le même élan : du jeune homme vers la vieille dame. Lettres implorantes, pressées, parfois fiévreuses, adressées à une femme qui, longtemps, ne répondit pas. Cet échange unilatéral dessinait déjà la géographie de leur relation.

Grâce aux archives — en particulier les lettres adressées par Yann à sa sœur Pascale et un cahier de notes lui servant de journal — et aux témoignages recueillis auprès des contemporains, Julie Brafman révèle que le jeune étudiant en philosophie, avant de se vouer entièrement à Marguerite Duras, avait un temps oscillé entre elle et Roland Barthes, alors à l’apogée de sa renommée — ce qui explique sans doute en partie la férocité de Duras à son égard. Mais le destin trancha brutalement, sous les traits prosaïques d’un chauffeur de camionnette de blanchisserie : le 25 février 1980, à 15 h 45 ;  l’accident qui coûta la vie au sémiologue scella d’avance le cours des amours de Yann.

Cet amour-là 

Vues rétrospectivement, les seize années de relation entre l’écrivaine et le jeune homme paraissent d’emblée comme figées dans le marbre. Dès l’été 80, un pacte tacite semble avoir réglé leur existence commune : Yann fasciné par Marguerite ; Marguerite jalouse des élans masculins de Yann ; Yann écrivant sur Marguerite ; Marguerite écrivant sur Yann. Et tout cela enfermé dans un décor réduit et sans doute parfois étouffant : Trouville, Neauphle-le-Château, la rue Saint-Benoît. De cette vie à huis clos, qui tourne en rond — une sorte de routine de l’amour — Julie Brafman tente d’extraire Yann Lemée de l’ombre de Yann Andréa :

Figé entre les pages des livres de Marguerite Duras comme un insecte entre deux lames de verre, Yann Andréa semblait cantonné à ce qu’elle avait fait de lui : un personnage sorti de nulle part et errant sans but. Il n’avait pas d’enfance, pas d’adolescence, pas de famille. Avant elle, il n’existait pas. Après elle, le désert.

C’est ce personnage sans passé ni avenir, aussi irréel qu’Anne Desbaresdes ou qu’Anne-Marie Stretter, que l’on retrouve aussi comme acteur dans les moyens métrages que réalisent Duras dans les années 1980. L’INA conserve une archive saisissante du tournage d’Agatha et les Lectures illimitées : on y voit Yann se laisser diriger par une Marguerite Duras excédée, brandissant nerveusement un bout de papier, fulminant de ne pas se faire comprendre ni obéir assez vite. À chacune de ses apparitions, comme le remarque Julie Brafman : Yann « ne franchit pas le mur du réel », il  est toujours « le héros d’une autre vie que la sienne ». La différence de dimension entre ce jeune homme silencieux au regard fuyant et l’écrivaine, auréolée par le prix Goncourt et traduite en quarante langues, renforce cette impression.

Lorsque Duras, vieillie, ravagée par l’alcool, commence à perdre la mémoire et la raison, c’est lui qui prend en charge l’organisation du monde rétréci de l’écrivaine. Avec la complicité d’une aide-soignante, Yamina, il consigne ses aphorismes, ses axiomes, ses phrases de plus en plus vacillantes, souvent dénuées de sens. Par instants — parfois en présence de Yann —, la vieille dame recouvre une part de lucidité et saisit, par éclats, les nouvelles du monde que lui apportent la radio ou la télévision. C’est ainsi qu’elle apprend, comme des millions de Français, la mort de son ami François Mitterrand, le 8 janvier 1996.

Un chagrin d’amour 

Lorsque Duras meurt, le 3 mars 1996, tout l’univers de Yann Andréa chancelle. Légataire testamentaire de l’écrivaine, il aurait pu, comme d’autres, se consoler de la perte de l’amour de sa vie en devenant un gardien du temple. Mais trop fragile, trop décalé par rapport aux lois du marché, aux exigences des éditeurs, aux protocoles de la télévision et aux rituels universitaires : il n’en a tout simplement pas la force. Pendant les deux premières années qui suivent la disparition de MD, il s’enferme dans un petit appartement de la rue Saint-Benoit dont l’écrivaine lui a laissé l’usufruit. Tapi comme une bête en hibernation, il ne sort plus, ne reçoit plus, vit dans une montagne de déchets, trouvant une certaine jouissance à la crasse qui l’entoure et le recouvre.

C’est l’écriture qui le ramène à la vie. Grâce au soutien moral et matériel de l’éditrice Maren Sell, il se lance dans la rédaction d’un roman, Cet amour-là, où il retrace les seize années passées aux côtés de Duras. Les durassiens et les lecteurs curieux se ruent sur le livre, en faisant un succès, mais la campagne de promotion se révèle pour Andréa une épreuve presque insupportable. Invité dans l’émission de Thierry Ardisson, il doit affronter la vulgarité du sénateur socialiste Jean-Luc Mélenchon, qui n’hésite pas à le traiter de « monstre » et à ériger des principes moraux pour démontrer l’impossibilité amoureuse entre Duras et Andréa : « L’amour doit être égalitaire. » Sur ce plateau, plus que jamais, Yann Andréa apparaît comme hors du monde.

En 1995, avec la parution de C’est tout, il se heurte à une indifférence glaciale. Les lecteurs se détournent, les critiques se taisent : ne percevant ni évolution du style ni renouvellement du sujet depuis Cet amour-là, ils choisissent d’ignorer le livre. Pour Andréa, qui vit chaque phrase comme une douleur, cette absence d’écho est une blessure cuisante. Hormis un bref essai sur Dieu publié chez Bayard en 2001, il n’écrira plus rien.

Il se terre alors, sans but, dans son appartement de la rue Saint-Benoît, bientôt transformé en cloaque. Grâce à la ténacité de Maren Sell, qui l’arrache un temps à sa réclusion et entreprend de faire rénover le lieu, Yann Andréa retrouve pour quelques années une fragile santé. Presque chaque soir, il gagne le Ritz, commande un Pimm’s, écrit à ses amis, à sa sœur. Il lit, mange ; mais déjà, n’existe plus. Puis, insidieusement, la dépression revient le ronger. L’appartement de la rue Saint-Benoît retombe dans sa décrépitude, devient à nouveau une sentine. C’est là qu’il s’éteint, d’un amour beau comme le jour et mauvais comme le temps, un jour indécis de juillet 2014.

Et c’est toute la beauté de cet amour dissymétrique et jaloux que nous livre Julie Brafman en trois-cent pages. Son essai, déjà sélectionné par de nombreux prix — dont le Prix Méduse et le Renaudot — se lit comme une tentative d’épuisement de cette relation amoureuse, qui restitue à Yann Andréa la place discrète mais essentielle qu’il occupe dans la vie de Duras. Impossible de refermer ce livre sans se surprendre à avoir en tête la plus belle chanson d’Anne Sylvestre :

J’aime les gens qui doutent, les gens qui trop écoutent leur cœur se balancer
J’aime les gens qui disent et qui se contredisent et sans se dénoncer
J’aime les gens qui tremblent, que parfois ils ne semblent capables de juger
J’aime les gens qui passent moitié dans leurs godasses et moitié à côté

J’aime leur petite chanson
Même s’ils passent pour des cons

Victor Laby

Julie Brafman, Yann dans la nuit, Flammarion, 21 euros.