Élise Bétremieux, les venterniers — Commune

Élise Bétremieux, éditrice : « Faire des livres artisanaux donne de l’espoir, et pas qu’à nous »

Face à la domination des écrans, l’avenir du livre est un des grands sujets de la décennie. Commune poursuit ici sa série d’entretiens « Éditeurs au travail » avec des hommes et des femmes qui animent des maisons d’édition indépendantes. 

Les venterniers : ceux qui grimpent par la fenêtre quand les portes sont fermées. C’est le nom — et la méthode — d’une maison qui, depuis 2012, fabrique ses livres à la main, numérote et date chaque exemplaire, et assume une sobriété heureuse : moins, c’est mieux. Entretien avec Élise Bétremieux, qui fait vivre dans les Hauts-de-France cette maison pour le moins singulière.


Vous avez créé la maison d’édition Les Venterniers en 2012. Ce nom est une déclaration en soi : le « Venternier », c’est ce voleur qui entre par la fenêtre, figure du marginal et du noctambule. Racontez-nous ce qui vous a fait sauter le pas, la genèse de cette histoire. 

Je crois qu’en tout premier lieu, on fait. Ensuite, on raconte ce que l’on fait. Le récit apparaît souvent après coup, les raisons de faire après avoir fait. Au départ, il y a un certain goût pour le bricolage, l’idée que le façonnage d’un livre contribue fortement à la lecture qu’on en a, l’envie d’explorer les possibilités offertes par la fabrication, même, et peut-être surtout, à partir de trois fois rien. Un ami me confie quelques manuscrits issus d’une pile de refusés d’une maison établie – c’est dans l’un d’eux que je découvre le terme venternier – à partir desquels commencent les expérimentations. Petit à petit, la démarche se précise, d’autres voix se proposent, les énergies se regroupent autour de ce qui devient par la force des gestes une maison d’édition.

Le venternier est d’abord défini par son action, grimper à la croisée quand les portes sont fermées. Cette figure est pour moi celle du contournement, de la voie détournée. Or le modèle artisanal, aussi ancien soit-il, est aujourd’hui, sur le marché du livre, résolument alternatif. Le nom de la maison comporte en effet une dimension manifeste. Il nous parle de transgression, de persévérance, de résistance.

La période de genèse reste un merveilleux souvenir. Chaque centimètre carré de papier optimisé, une seule imprimante jet d’encre qui laissait des traces improbables sur les pages. Le travail avec le très peu m’a beaucoup apporté. Il n’y avait pas d’enjeu à l’époque, seulement le plaisir d’expérimenter. Cela change quand j’ouvre un atelier-librairie à Saint-Omer. La gestion de projets me plaît mais il m’aura fallu bien trop long et pénible travail sur moi-même pour faire de l’équilibre économique une priorité, laisser entrer de nouvelles expressions dans mon vocabulaire comme « budget d’exploitation prévisionnel » ou « seuil de rentabilité ». Sans renoncer à ce qui anime le projet éditorial, il faut faire le deuil d’une vision romantique de ce travail et cesser de se fier à la seule intuition. Ce fût bien plus fastidieux que de fabriquer des livres à la main. Mais être conscientes de nos ressources, tantôt limitées, tantôt insoupçonnées, fait de nous des partenaires solides pour les autrices et auteurs. Un jour, durant cette phase d’apprentissage, mon comptable est arrivé à l’atelier et m’a dit : « C’est bien vrai ça ! » Il venait de lire une citation de Balzac accrochée aux murs : « Il n’y a de vie que dans les marges. » Et il avait raison. Il fallait que nous trouvions notre marginalité et notre marge, ce qui ressemble fort à une injonction contradictoire.

Ce qui fonde le venternier comme tel, c’est un acte d’intrusion, du dehors au dedans, de l’espace public à la sphère intime. Aujourd’hui, les ouvrages que nous publions trouvent leur place chez les libraires, dans les bibliothèques, dans les maisons. Ils franchissent les seuils, pénètrent les intérieurs, se glissent dans les vies.

Élise Bétremieux

Dans la conception de vos livres, vous insistez sur le geste artisanal : massicoter, plier, relier, coller. Votre production est volontairement limitée. En quoi ce travail à la main change-t-il la relation que vous entretenez avec vos livres, et celle du lecteur à l’objet ? 

Nous numérotons et datons chaque exemplaire : cela contribue, en effet, à renforcer le lien entre la lectrice ou le lecteur et son livre. Pour autant, nous n’œuvrons pas en bibliophilie. C’est moins l’objet qui est précieux que la succession de gestes qui crée la possibilité de la rencontre. L’ambition est de démocratiser autant que possible l’accès à l’artisanat. Notre livre doit rester ordinaire, s’inviter dans le quotidien, pouvoir s’emporter partout. Certes on s’approche parfois du livre-objet, avec des ouvrages au façonnage plus atypique, plus complexe, comme Poèmes typodermiques de Camille Bloomfield. Nous ne faisons pas vraiment de petites séries, je parle plus volontiers de « tirages ouverts ». Plusieurs milliers d’exemplaires d’un même titre peuvent sortir de l’atelier, même si évidemment cela s’étend sur des mois ou des années.

Pourtant, vous avez raison, le choix du fait main implique de faire l’épreuve des limites. En schématisant un peu, chaque publication exige trois ressources : la matière première (papier, encre, etc.), le temps (puisqu’hélas les semaines n’ont que sept jours), l’énergie (nos forces physiques et mentales). Cette démarche éditoriale engage le corps et lui coûte. Il garde la trace de cette répétition de gestes : douleurs aux épaules, tendinites aux pouces… Ces signes sont sans appel. Ils indiquent que nous ne pouvons ni produire plus, ni produire plus vite. Notre production n’est pas limitée par stratégie mais d’abord parce que nos corps le sont. Chaque publication vient aussi puiser dans d’autres ressources naturelles. On pense souvent au papier ou au transport, mais la production de toner d’encre a un impact considérable (extraction de métaux et de pétrole, utilisation de produits chimiques, etc). Alors bien sûr, notre part de responsabilité est moindre si on la compare à la surproduction délirante des géants de l’édition. Mais il importe de savoir que façonner un livre, ce n’est pas seulement ajouter au monde, c’est aussi en prélever quelque chose et, dans l’affaire, il faut que le monde y gagne. La démarche artisanale nous permet d’en être plus conscientes et nous pousse naturellement à la sobriété. Moins, c’est mieux. Et quand nous décidons d’éditer un texte, c’est parce que nous sommes convaincues que sa publication mérite de mobiliser toute cette main d’œuvre et ces matières premières. 

Avec un effectif très restreint et une fabrication complexe, comment se répartit le travail ? Qui fait quoi, de la sélection des textes à la réalisation matérielle du livre ? Comment faire pour que vos livres arrivent en librairie ? Avez-vous un diffuseur-distributeur ?

Aujourd’hui, à l’atelier, nous sommes quatre venternières. Chacune a ses missions spécifiques mais nous fabriquons toutes. Cette organisation particulière implique de bonnes capacités de coopération et d’autonomie.

Je choisis les projets et m’occupe de la gestion de la maison. La direction littéraire s’appuie sur une politique d’auteurs forte. Nous tenons au compagnonnage au long cours. Notre pratique de la réédition illustre bien cette volonté. Les livres de Mélanie Leblanc ou de Thomas Vinau ont connu plusieurs formes, formats, papiers. Nous limitons l’accueil de nouvelles voix afin de pouvoir servir au mieux les autrices et auteurs qui sont là, parfois depuis le début, et dont nous tenons à suivre le travail sur le temps long.

Aurore Couderc, après trois ans d’apprentissage, est une artisane hors pair, notre coordinatrice éditoriale et chargée de production. Elle forme actuellement Eva Teixeira Vieira, déjà designer graphique et maquettiste, qui prendra le relais sur la gestion des stocks, l’équipement, et le planning de fabrication. Ambre Covasso est désormais chargée de la diffusion-distribution. Sur les routes ou à distance, elle fait connaître notre catalogue aux libraires et assure la promotion de nos nouveautés. Elle gère également la logistique des commandes, avec trois expéditions hebdomadaires vers les librairies. Le développement des Venterniers témoigne justement du fait que les libraires ont une capacité de résistance incroyable à ce rouleau compresseur que représentent les groupes. Les libraires, en dépit des logiques qu’on cherche à leur imposer, font de la place aux Venterniers puisqu’aujourd’hui, 84 % de notre chiffre d’affaires provient de la librairie indépendante. Merci à eux !

Enfin le dernier poste que nous créons concerne le volet administratif et comptable, avec un mi-temps dédié à la fabrication. Nous sommes justement en plein recrutement !

Hors de l’atelier, quatre à six artisanes indépendantes fabriquent pour nous selon les saisons, ce sont aussi des partenariats sur le long terme, qui permettent à chacune de développer ses propres projets artistiques ou éditoriaux en parallèle.  

Comment trouver l’équilibre économique avec ces procédés de fabrication artisanaux nécessairement chronophages ?

Trouver un équilibre économique avec des procédés artisanaux a demandé du temps, de la précision et une bonne dose d’ingéniosité. Au fil des années, nous avons appris à optimiser chaque étape de fabrication. C’est un travail d’ingénierie à part entière : mieux connaître les gestes, les séquences, identifier les moments où l’on peut gagner quelques secondes, quelques centimètres, sans jamais sacrifier la qualité.

Même sur des titres vendus à 10 ou 15 000 exemplaires, nous continuons à améliorer la chaîne de production, parfois par de simples ajustements. Au début, nos conceptions éditoriales étaient plus complexes, avec des façonnages sophistiqués, des reliures sur ruban, des couvertures ajourées au scalpel. Mais cette complexité s’est révélée superflue, voire gênante puisqu’elle risquait de nous faire basculer dans le livre d’artiste. Aujourd’hui, nous concevons des livres plus sobres, dont la simplicité n’altère en rien l’expérience de lecture.

Évidemment, l’équilibre économique n’est pas atteint une fois pour toute. L’augmentation du prix des matières premières et des charges de manière générale n’a échappé à personne, tandis que le prix de vente du livre reste, lui, relativement stable. De manière générale, la distribution est le nerf de la guerre dans l’édition. Nous nous confrontons aussi à cette problématique bien qu’elle se pose autrement : nous subissons une hausse affolante des frais d’expédition et avec elle une absence de véritables alternatives aux circuits postaux. Après la suppression du Tarif livres et brochures le 1er juillet, la presse nous annonçait cet été une augmentation d’environ 10 % au 1er janvier 2026. Il y a dix ans déjà, avec l’association des maisons d’édition en Hauts-de-France, nous menions une campagne de revendication d’un tarif postal livre, rejoignant des initiatives encore plus anciennes. Ces dernières années, des députés et des sénateurs se sont intéressés au sujet, le Ministère de la Culture nous a reçus : toutes ces démarches ont abouti à la mise en place d’une loi instaurant… un tarif plancher (3 euros minimum pour tout envoi de livre). Celui-ci part d’une intention louable : limiter la concurrence déloyale d’Amazon pour les librairies. Mais c’est aussi une fin de non-recevoir pour les maisons d’édition indépendantes auto-distribuées dont la demande est tout simplement ignorée. Bientôt, et c’est à peine caricatural, nous travaillerons pour le groupe La Poste.   

Est-ce que vous touchez des aides ?

Oui, nous recevons parfois des subventions de la région Hauts-de-France ou de la Drac. Elles ne représentent pas une part majeure de nos finances, mais nous permettent de participer à des grands salons nationaux, d’investir dans des équipements ou de soutenir certains projets ponctuels, ce qui contribue au développement la maison d’édition. Il existe aussi ce que j’appellerais des aides indirectes, quand sont financées des manifestations littéraires qui nous permettent de faire connaître notre catalogue, ou quand nos autrices et auteurs sont invités en résidence ou pour des interventions. Cela participe à la diffusion des livres mais aussi à la stabilité matérielle nécessaire au travail d’écriture. Malheureusement, on l’a vu, les politiques à l’œuvre au niveau national ou dans certaines régions tendent paradoxalement à dégrader cet écosystème. Alors que le résultat des récentes enquêtes sur la pratique de la lecture devrait inciter à investir davantage dans la vie littéraire, des structures comme la Maison des écrivains, qui organisait de nombreuses rencontres scolaires, ferment leurs portes

Et pour promouvoir vos nouveautés et aller chercher les lecteurs ? Des envois presse ? Des salons ? De la publicité ? 

Ce sont d’abord les libraires qui trouvent nos lecteurs. Nous ne faisons pas de publicité et peu de services de presse. Au début, comme pour beaucoup de maisons, nos livres se vendaient surtout sur les salons, dans notre atelier-librairie, par le bouche à oreille. C’est vers 2017 que le travail de démarchage de librairies a commencé et que nous avons noué les premiers partenariats. Mais le nombre de commandes a très nettement augmenté au sortir de la crise Covid. Auparavant, les livres étaient peut-être vus comme trop fragiles, ou difficiles à intégrer aux rayons. Cette période étrange a tout bousculé. Marquée par une prise de conscience écologique, un désir de proximité, une réflexion sur nos modes de consommation, elle a sans doute permis un autre regard sur les productions indépendantes. Parallèlement, la publication de Poèmes à murmurer à l’oreille des bébés de Marcella et Marie Poirier a considérablement élargi le lectorat. Certains libraires se sont engagés, ont commandé, recommandé, défendu nos titres, et avec eux une offre différente dans sa manière de produire, plus cohérente avec les interrogations du moment.

Le rôle joué par les autrices et auteurs est aussi fondamental : confiants en cette démarche, elles et ils ont misé avec nous sur l’artisanat et encore aujourd’hui leur engagement, que ce soit par la qualité des manuscrits qui nous sont confiés, par leur part du travail de promotion, est essentiel pour pérenniser la maison.

Quelle place voyez-vous pour une maison comme la vôtre dans le paysage éditorial français ? S’agit-il de résister, de décaler, d’ouvrir d’autres fenêtres ? Dans le contexte si difficile que décrivent tous les éditeurs indépendants, avez-vous observé que votre lectorat s’est développé ou modifié ?

Le choix de l’artisanat suffit à nous singulariser. C’est un sacré pas de côté. Ce qui nous anime aussi, depuis des années, c’est le désir de toucher un public qui, d’ordinaire, reste à distance de la littérature et de la poésie. Le genre a longtemps souffert d’une image élitiste, comme si la poésie était réservée à un public averti. J’ai vite remarqué qu’à l’inverse, le fait main installe d’emblée un espace accueillant, un rapport chaleureux entre le livre et celle ou celui qui s’en empare.

Parfois, c’est aussi l’allure insolite de l’objet qui ouvre une fenêtre. Je pense aux recueils de souhaits de Mélanie Leblanc dont les pages réunies par une boucle peuvent se détacher pour être distribuées. Ou à Je t’aime c’est décidé de Pierre Soletti, un poème de résistance imprimé sur du papier d’affiche électorale. Parfois c’est la proposition conceptuelle qui permet de gagner un nouveau lectorat. L’Initiale, un autre recueil de Mélanie Leblanc, propose un voyage au sein de l’alphabet à travers différentes formes : un atelier des prénoms, un abécédaire et un cabinet de curiosités. Dans Notes maraîchères les poèmes viennent documenter, photo à l’appui, la reconversion professionnelle de Sophie Brokmann. Thomas Vinau a proposé un recueil de promenades avec son chien : Ça suffira merci sort le mois prochain.

La collection « les gens » est emblématique de la volonté de démocratisation qui se déploie dans la démarche artisanale comme dans la ligne éditoriale. En 2017, nous publions Les gens qui s’aiment de Marcella et Elsa Hieramente. Un principe tout simple : à chaque double-page, un dialogue entre un texte court et un dessin. Cette année-là, nous avions affiché des extraits sur notre stand au Salon du livre de Paris. L’expérience a été révélatrice : nous avons vu pour la première fois des collégiens et lycéens s’arrêter, prendre des photos, regarder nos autres titres. En effet, Les gens qui s’aiment, et ceux qui suivent, par le dialogue texte-image  et un minimalisme très travaillé suscitent une multiplicité de lectures possibles, jouent sur différents niveaux de signification, qui permettent de s’adresser à un lectorat diversifié. Les thématiques sont ancrées dans le quotidien. Les gens qui rougissent en est un bon exemple. Ce livre aborde le rougissement comme le symptôme d’une hyperviolence sociale intériorisée dès le plus jeune âge en l’exprimant par l’imaginaire, la tendresse, l’humour. Il interroge les mécanismes de la honte, ouvre un espace de compréhension intime et politique en mettant en scène des métaphores et des métamorphoses. Il s’adresse autant à l’adulte qui a fait cette épreuve tout au long de sa vie qu’à l’enfant auquel il faut venir en aide. Un autre exemple : dans la série « les gens connectés », nous avons voulu avec sa directrice de collection, Camille Bloomfield, interroger la manière dont notre façon d’interagir est impactée par l’usage des outils numériques.

Notre identité éditoriale se consolide au fil des livres, sans pour autant se figer. Nous tenons à cette souplesse, qui nous permet de rester attentives ce qui se passe autour de nous, d’accueillir des formes nouvelles et diverses. Nous tenons à mettre en rapport des façons parfois très différentes de penser, de créer et de sentir. Dans Portraits Détaillés, Lucien Fradin explique et met en œuvre l’idée selon laquelle c’est dans le croisement des points de vue qu’on ajuste notre vision d’un événement ou d’un fait social.

Quant au lectorat, il a évolué, s’est élargi et diversifié. Surtout, il s’est fidélisé. C’est sans doute ce que nous observons avec le plus de gratitude : des gens qui nous suivent d’un livre à l’autre, parfois d’une collection à une autre, qui nous font confiance.

Vous avez publié le très beau recueil de poésie De olvidarte nunca, d’Olivier Barbarant, dont l’enchaînement des poèmes a la particularité de raconter une histoire : une rencontre — en fait un coup de foudre —, un amour qui s’avère impossible et enfin l’échec, la rupture. Quelle a été l’histoire de ce livre ?

« Tout livre pousse sur d’autres livres », c’est une formule de Julien Gracq que je ne me prive jamais de citer tant elle ne cesse de se vérifier. La rencontre d’Olivier Barbarant se fait à partir d’Aurélien d’Aragon. Il avait réfléchi à la place qu’y occupait la ville de Paris et ses réflexions avaient donné lieu à une conférence. Un ami commun, qui savait combien je chérissais ce roman, nous a mis en lien afin de rendre disponible la conférence sous forme de livre. C’est tout en préparant Aurélien, Paris / Poésie que je découvre le travail poétique d’Olivier Barbarant. Dans De olvidarte nunca, qu’il nous propose ensuite de publier, on remarque d’abord l’élégance, la finesse, l’amplitude des vers qui explorent les tourments de la passion amoureuse, mais le recueil interroge aussi singulièrement l’imaginaire de cette passion, nécessairement habité par des images héritées d’autres poèmes, d’autres poètes, d’autres époques. L’échec d’une relation est un puissant pré-texte puisqu’il exige de rompre, de trouver la langue contemporaine qui pourra traduire l’effet charnel et spirituel, qui est la même chose, de la rencontre. Il fallait un bel écrin à cette histoire. Nous avons élaboré un livre au format carré et cartonné, à la reliure apparente, qui se feuillette à la verticale, comme un calendrier, une maquette qui s’adapte bien à ses poèmes les plus courts et les plus longs, et choisi des matières que nous affectionnons, papiers texturé et népalais. Récemment nous avons demandé à Olivier Barbarant d’écrire Les gens qui doutent. Le livre sort début novembre.

Après plus de dix ans d’existence, comment imaginez-vous l’avenir des Venterniers ? En termes de catalogue, de fabrication, ou même de transmission de ce savoir-faire artisanal ?

La réflexion écologique, ou « éco-responsabilité », est désormais partie intégrante de ce savoir-faire artisanal. C’est une donnée structurante, un impératif qui vient informer la démarche, imprimer chacun de nos gestes. Nous sommes tout à fait conscientes que les initiatives individuelles ont un impact dérisoire sur le réchauffement climatique et la pollution, et qu’il faut légiférer, mener des politiques nationales et européennes, opérer un changement mondial pour contraindre les industriels à limiter la catastrophe et pour, à plus ou moins long terme, sauver notre espèce. On ne se fait aucune illusion. Mais fabriquer des livres à la main, c’est travailler le lien spirituel au monde qui nous entoure. C’est une question éthique et esthétique : quelle est notre relation au vivant, à la matière, aux autres ? Quelle empreinte laissons-nous ? Concrètement, nous nous interrogeons sur tout car il y a encore beaucoup à faire : la composition de la colle, le type d’encre, la provenance du papier, la consommation énergétique de nos imprimantes. Nous suivons les recherches sur les encres végétales, évitons les aplats de couleur, réutilisons les emballages, imprimons les supports de communication dans les chutes des livres. Tout ce qui peut l’être est revalorisé. L’édition indépendante peut, à mon sens, se fédérer autour de cet enjeu, en faire le ciment de nos maisons, avec cette première étape : l’adhésion à l’Association pour l’écologie du livre.

La fabrication demeurera le cœur de l’activité éditoriale. Après treize ans, il m’est désormais impensable que les semaines ne comportent pas de travail manuel. Si, pour moi, ce métier est parfois épuisant, parce qu’il faut sans cesse décider, trancher, orienter, l’artisanat permet des moments de respiration et de méditation. Quand nous fabriquons, seuls comptent le geste, le corps, la concentration. Et dans le débat actuel sur la qualité de vie, l’accès à la joie, je me dis souvent que ce que nous faisons est un privilège auquel tout le monde devrait avoir accès.

Ce questionnement sur le travail s’inscrit dans la ligne éditoriale. Nous avons publié plusieurs ouvrages sur des métiers (maraîchers, enseignants, éclusiers…), des co-éditions avec l’association Travail et culture. J’aimerais beaucoup enrichir le catalogue sur cette thématique, en particulier autour de l’artisanat.

Sur la question de la transmission, peut-être que l’existence de ce catalogue hors du commun pourra susciter des vocations. En tout cas, je constate que faire la preuve que c’est possible (d’éditer des livres artisanaux) donne de l’espoir, et pas qu’à nous. Transmettre les gestes, nous le faisons au sein de la maison bien sûr, nous ne cessons jamais d’apprendre les unes des autres. Pendant plusieurs années, nous animions aussi des ateliers d’initiation dans des bibliothèques, écoles, festivals, mais aujourd’hui, le temps manque.

Quant à l’avenir de la maison… Je pense souvent à Jean-Luc Parant, qui, chaque jour, fabriquait une boule de cire, de terre cuite ou de papier, qui tout le temps commençait un nouveau livre sur les yeux. Son œuvre est un éboulement magistral et un seul immense poème. Je pense aussi à ces vers de Florence Saint-Roch, écrits pour Antoine Emaz et accrochés dans l’atelier : « Tous les jours au travail sur l’épaisse toile cirée inlassablement remettre le couvert le poème sans arrêt ». Voilà le projet : recommencer encore et encore, se fier au geste, se tenir prêt pour l’inespéré qui surgira, c’est certain, de ces recommencements à l’infini.

Enfin, si vous deviez résumer en une image ce que signifie « être venternier » aujourd’hui, quelle serait-elle ?

Avec les nouvelles arrivées dans l’équipe, l’envie de revoir l’identité graphique de la maison est apparue. Le travail sur le prochain roman de Lucien Fradin, Vert tendre, nous a donné l’occasion de nous renseigner davantage sur l’écriture inclusive. En ce moment, des typographes – un savoir-faire passionnant qui reste méconnu – font des propositions innovantes. C’est tout à fait représentatif de ce qu’est pour nous l’artisanat : aborder les problèmes de manière créative, inventer des outils, créer des possibles. Nous allons donc tenter une expérience, en employant un glyphe inclusif dans le nom de la maison, qui pourra désormais se lire les Venterniers ou les Venternières selon les envies et les contextes. Alors je dirais qu’en une image, être venternier aujourd’hui, c’est se faire venternières.

Retrouvez les autres entretiens de la série « Éditeurs au travail »

Propos recueillis par Maxime Cochard

Photographies : les venterniers