À la galerie Topographie de l’art, l’exposition « Livres Uniks Six », organisée par Horst Haack, réunit jusqu’au 6 novembre treize artistes autour du livre d’artiste, du carnet ou du détournement de l’imprimé. Pour Commune, Olivier Barbarant rend compte de cette manifestation, dont plusieurs œuvres marquent par leur puissance plastique et critique, notamment celles de Claire Angelini, qui inscrit la mémoire des disparitions et des violences de l’Histoire dans la matière même des images et des pages.
La galerie Topographie de l’art, située 15 rue de Thorigny, dans le quartier du Marais, à Paris, fut créée en 2001 par un collectif d’artistes et d’historiens de l’art, ce qui explique sans doute ses choix moins complaisants qu’ailleurs avec le goût des acheteurs. Organisée par Horst Haack avec l’aide de Clara Djian et de Nicola Leto, l’exposition « Livres Uniks Six », visible jusqu’au 6 novembre 2025 regroupe treize artistes aux styles et aux enjeux divers, mais dont les œuvres tournent toutes autour du livre d’artiste où dialoguent le texte et l’image, création de leporellos ou détournement de livres imprimés. Horst Haack, connu pour son œuvre majeure Chronographie terrestre (un journal intime mêlant textes, peintures, collages et dessins tenu depuis 1981) propose ici « Disparition d’espèces », une série de gouaches retravaillées au crayon et stylo, dont les couleurs éclatantes donnent à voir, comme en réponse aux désastres biologiques, les silhouettes de créatures imaginaires. « Elles disparaissent / et ne reviendront jamais », commentent des lettres capitales rouges courant sur les images faussement naïves, avant de conclure : « Mais ce n’est pas grave/ j’en invente tout simplement de nouvelles ». L’apparente fraîcheur, tant des chromatismes que des traits, entre l’enfance et Le Douanier Rousseau, rend ainsi le message d’autant plus amer.
Nombre de travaux d’autres artistes, dans les quatre salles d’exposition, tendent vers la réalisation plastique d’objets plus ou moins intéressants, tantôt par une accumulation visuelle digne de l’art populaire mexicain, tantôt par une volonté d’épure abstraite qui ne peut s’accomplir que dans le sublime, mais qui ne parvient pas toujours ici à éviter le seul niveau de l’ornemental. Nous ne retiendrons ici, d’une réunion d’œuvres et de parcours divers, que les travaux qui nous ont paru les plus remarquables.
Tino di Santolo, installé à Nîmes, avec une série intitulée « Sismographie » propose sur carnet un recours parfaitement classique au dessin, mais créant des formes que l’œil doit progressivement extraire d’une esquisse ou d’une sorte de bouillonnement du trait, si bien que les êtres ou objets se trouvent à la fois apparaissants et disparaissants. Ainsi par exemple quand sortent, de deux têtes peu à peu identifiées d’un brouillard de lignes, depuis un trou dans leur crâne, ici une croix, pour « Platon vit sur la croix », là un profil de corps d’homme, le sexe en érection, pour « Sans titre », où le contraste entre la qualité du dessin alentour et l’ajout de ce graffiti obscène redouble la force du propos.
France Bizot, quant à elle, ne propose ni livre d’artiste ni carnet, mais une réinterprétation des couvertures de livres, où son travail complète, répond ou détourne les quelques mots du titre, pour en piéger ou réinventer la lecture. C’était bien de Jean d’Ormesson voit ainsi l’habituel ivoire de la « collection blanche » de chez Gallimard s’éclabousser d’un rouge-rose figurant les plis moelleux d’une couette de lit froissée ; une parka dorée digne de la fashion week commente à sa manière le titre À bas l’argent ! de Roland Dorgelès… Plus frontal, mais non moins efficace, le visage bouffi et satisfait de Donal Trump illustre admirablement Le Sanglier d’Henri Bosco…

Parmi les treize artistes réunis, force est de reconnaître que les travaux exposés par Claire Angelini présentent une intensité toute particulière, que ni la pudeur envers une collaboratrice de la revue ni l’amitié ne nous interdiront de mentionner. Cette force naît sans doute de la cohérence de la démarche esthétique d’une artiste qui, croisant les différents arts visuels, la photographie, le dessin et le cinéma, travaille avec constance et parfois même obstination sur les traces invisibles laissées par l’Histoire, auxquelles un minutieux travail d’enquête, et le recours aux formes artistiques, permettent de redonner consistance et pesanteur. Ce vide laissé, il s’agit moins pour elle de le combler, comme le feraient les affreuses « reconstitutions » de l’histoire naïve, que d’en prendre la mesure : de cartographier des spectres, si bien qu’on perçoit soudain tout le poids de leur absence… Comment rendre visible l’invisible de la disparition, sans recouvrir le manque ? Comment aussi ne pas laisser disparaître ce qui fut délibérément oublié, ou évanoui, ou massacré, sans compenser par la mauvaise illustration, ou la lourde et dupeuse affirmation désormais de l’image telle qu’elle est traitée et maltraitée partout ailleurs ? C’est parce que le travail formel n’oublie pas la politique, mais ne se réfugie pas derrière elle pour justifier, comme c’est si souvent le cas, l’indigence du geste esthétique, que les deux œuvres proposées par Claire Angelini culminent dans « Livres Uniks Six ».

À l’entrée de l’exposition, un vaste mur présente, en bandes superposées, l’état du travail qu’elle mène depuis plusieurs années sur le camp militaire de Satory, à Versailles, qui recouvre depuis longtemps un lieu d’internement puis d’exécution de Communards en 1871, et de probables fosses communes. Après quelques clichés de fusillés, demi-effacés, aux visages incertains, images déchirées et déchirantes qui seront utilisées également dans le film auquel Claire Angelini travaille, le mur présente des plans du terrain militaire, en vue aérienne, sur lesquels l’artiste intervient par des hachures et des traits à la plume, rouges ou noirs, découpant là un rectangle, ici une aire, possibles lieux de fouille ou localisation d’un fait qu’aucune légende ne vient éclairer, sinon l’article de presse du journal Le Siècle du 30 mai 1871, donné au seuil de l’œuvre, rappelant que « Parmi les détenus de Satory, il en meurt un assez grand nombre, chaque jour […] ». Devant la froideur et l’abstraction des plans, le spectateur se met à entrevoir quelque chose, quelque chose de rouge, sans savoir précisément quoi : force est de compléter ce qui inscrit ici, simplement, par quelques traits de de plume une cicatrice de l’histoire.
C’est en toute cohérence avec un même processus que Claire Angelini a conçu le long et admirable leporello de plus de huit mètres au centre de l’exposition, qui en constitue à nos yeux la pièce maîtresse. Une citation de l’étude historique de 1946 d’Augustin Le Maresquier, La Manche, libérée et meurtrie, rappelle la chronologie des bombardements et des destructions causées par les combats du Débarquement sur ce territoire. Appartenant à la série d’œuvres relevant de son projet « Woundedland Medium », qui se réalise dans différents formats et supports, « Une ligne dans la mire » déploie en un seul livre étalé 17 dessins, chacun reprenant le plan aérien du nord côtier de ce département, sur lesquels page après page apparaissent en noir et rouge, des zones d’impact. L’unité est fondée sur la reprise obsédante du même territoire, mais aussi sur une « longue ligne », presque ferroviaire », courant d’une page sur l’autre, et assurant pour le lecteur une forme de continuité sans cesse hérissée, violentée par la succession des impacts. Les tracés de villes et de villages hurlent dans les triangles rouges qui semblent les soulever, tordre les rues, broyer les lieux. Décalés d’une page à l’autre, sur chaque fois un lieu différent, mais avec l’effet de retour de la petite corne supérieure de La Manche, indentifiable même par ceux qui, comme moi, ne sont guère forts en géographie, le déroulé du leporello parvient à figurer, dans le silence des pages sans cesse reprises, avec très peu de moyens, tout l’affreux des explosions. Et l’oubli, en silence, se met à crier…« Explosante fixe », comme disait Breton, « Une ligne dans la mire » offre au regard et à la conscience une puissance inversement proportionnelle, comme c’est toujours le cas, à l’abondance de ses moyens : presque rien, et tout est dit, ou plutôt : tout est terriblement senti, sans en rien dire.
Olivier Barbarant
Galerie Topographie de l’art, Exposition du 6 Septembre au 6 Novembre 2025.
