Le philosophe François Dagognet, disparu il y a tout juste dix ans, a montré comment, de la clinique aux arts, la matière travaille la pensée. Jean-Michel Galano rend ici hommage à sa philosophie de l’inscription — peau, ville, institutions, droit — qui outille un matérialisme contemporain opératoire et non doctrinal.
La pensée marxiste, ou marxienne, comme on l’entendra, est une pensée de la transformation elle-même en remaniement perpétuel. « Les présupposés dont nous partons ne sont pas des dogmes, ce sont les présupposés réels que le monde a engendrés en son sein », écrivait Marx au début de L’Idéologie allemande. La réappropriation et l’explicitation de ces présupposés ne saurait être l’affaire d’un penseur isolé. Elle est, elle sera œuvre collective. Or la pensée scientifique et technique, dans le foisonnement de ses travaux, se livre à une telle appropriation, ne cesse de mettre au jour des processus, des logiques de développement, des ramifications, des ensembles complexes, des réseaux… Loin de projeter dans l’être une pensée toute faite et toute armée, elle découvre dans l’être des préfigurations de la pensée, ou encore, comme l’a dit Lucien Sève, « une paléontologie du logos ». Ce qui rend fascinante et d’une certaine façon classique l’œuvre de François Dagognet, c’est qu’il a, indépendamment de toute référence explicite à la pensée de Marx, montré la fécondité d’un rapport dialectique entre la matière et la pensée, et comment une dialectique matérielle existe indépendamment de la connaissance qu’on en prend ou pas. Il l’a fait sur la base d’une philosophie de la maladie et de la santé (i), mais a su élargir ses thèses à la pratique des arts plastiques (ii) et à la genèse des formes repérables après coup dans l’espace géographique et institutionnel (iii). Ce faisant, il a apporté à la pensée issue de Marx d’incomparables analyses et des outils nouveaux.
Une dialectique de la nature et de ses représentations
« Je n’aime pas beaucoup la nature » : par ces termes un peu laconiques se définit un rapport original, très à rebours de l’air du temps, celui d’un penseur à une nature intégralement démystifiée, expurgée de ses mythologies réparatrices, de ses palingénésies, mais aussi de toute conception mécaniste. Concevoir la nature comme inerte est un contresens scientifique et catégoriel aussi désastreux que de la peupler de formes substantielles. La nature n’est pas un ensemble indifférencié : elle est travaillée de polarités magnétiques, de charges électriques, de convulsions telluriques… Schopenhauer, auquel Dagognet se réfère assez souvent, avait déjà, certes de manière plutôt spéculative, posé l’être au-delà de la représentation, comme volonté, volonté qui ne veut rien de précis, aveugle et sans objet, immanence de l’espèce dans l’individu. Intuition profonde reprise par Freud. Cette nature bourrée d’instincts relativise fortement et définitivement les dogmes de la « natura sola medicatrix » chers à toute une tradition thérapeutique de non-intervention et d’expectation. Quant aux organismes vivants, non seulement ils ne vivent pas dans une coexistence harmonieuse, mais encore les modalités de leurs combats produisent des synthèses irréversibles, la création de ce milieu étrange qu’est le pathologique, hétérogène à tout autre. La simple clinique nous force à l’admettre : dans de nombreux cas, l’organisme agressé se met lui-même en péril par une réaction trop violente. L’un des fondateurs de la chirurgie moderne, René Leriche, sur les travaux duquel Dagognet jette un regard plutôt critique, l’avait bien souligné : la douleur n’est pas une information, mais une réaction disproportionnée, à laquelle il est vain de chercher une signification autre qu’archaïque, et qui en elle-même constitue une pathologie. La pathologie n’est pas surplus ou manque, elle est synthèse. Elle manifeste une alliance des contradictoires dans le vivant lui-même.
Face à cela, la thérapie fût-elle chirurgicale se définira non comme une arithmétique, mais comme une algèbre jouant une maladie contre une autre, aggravant parfois volontairement le mal pour l’éradiquer complètement. La potentialisation, « addition non additive » de deux substances dont la seconde démultiplie les effets de la première, illustre ce fait, tout comme la pratique raisonnée de l’antibiothérapie. Des oppositions aussi canoniques que celle du vivant et du mort se trouvent dès lors relativisées : l’os greffé doit en quelque sorte mourir pour renaître, certaines prothèses s’incorporent totalement au système vasculaire, les sérums sont des produits intermédiaires entre le vivant et le mort. Plus encore, la chirurgie moderne n’hésite plus à violenter « l’ordre de la nature » pour rétablir ou plutôt pour établir un nouveau stylet de vie, fonction de nouvelles normes.
À la dialectique réelle de la nature physico-chimique peut et doit répondre un agir dialectisé du médecin et du pharmacologue, prenant appui sur ce que Hegel appelait dans un autre contexte la ruse de la raison pour extirper de sa gangue naturelle une raison véritablement rusée et de ce fait paradoxale, irréductible à tout formalisme d’entendement, et faire fonctionner au profit des hommes, en les dynamisant et en les épurant, les ressources méconnues de la matérialité.
Art et matériologie
La réflexion de François Dagognet sur l’art ne constitue en aucun cas le versant apaisé ou la compensation d’une pensée épistémologique austère. Elle en est le corollaire. L’ambition bachelardienne d’« unir la poésie et la science comme deux contraires bien faits » trouve ici sa pleine réalisation. Un des moyens essentiels en effet par lequel la science parvient à sortir de l’empirie, c’est l’image en tant que transposition et transcription de l’intérieur, fugace et subjectif, dans l’extériorité d’un espace intersubjectif ouvert à l’investigation, à la segmentation et au traitement différencié. De la séméiologie médicale à l’étude des fonds marins, de l’étude statistique des tailles à la morphologie en linguistique, pour ne rien dire de la psychanalyse, toute investigation scientifique rigoureuse se doit de ne rien négliger de la forme, de l’extérieur : celui-ci n’est pas une capsule ou un emballage, un masque ou un cuticule, ni même l’extériorisation d’un intérieur mais le plus souvent l’être essentiel, premier, à partir duquel l’intérieur se constitue et par rapport auquel il se dérobe. Ici, Dagognet retrouve une intuition de Hegel : « Rien n’existe qui ne soit manifesté ». Or la démarche historique qui conduit à l’art moderne témoigne de cette prise au sérieux de ce qui est apparemment l’inessentiel. Dagognet parle à ce sujet dans Rematérialiser d’un « travail d’hypermatérialisation.
L’art moderne et la science ont ceci de commun qu’ils ne cessent de briser les schèmes conventionnels, interprétatifs, dans lesquels nous enfermons nos représentations de la réalité. En fait –là est l’essentiel- ce n’est plus de représentation, mais de présentation qu’il s’agit. Prenons l’histoire de la peinture : pendant longtemps il s’agit de représenter, pour un public privilégié et dans tel ou tel lieu privilégié (palais, puis maison bourgeoise, puis musée…) un événement exceptionnel, unique, ou une figure sacrée (ou sacralisée). Par rapport à cette fin, les techniques mises en œuvre par l’artiste apparaissent comme des moyens. La représentation elle-même n’est qu’un moyen de perpétuation. Or François Dagognet montre comment, peu à peu, la représentation s’autonomise par rapport au modèle (Kant, lucidement, dira que l’art n’est pas la représentation d’une belle chose mais une belle représentation) pour rompre avec l’obligation d’un modèle prestigieux (de Chardin au réalisme), puis avec la copie de formes extérieures (et ce sont les diverses étapes du non-figuratif). Il devient de plus en plus présentation du réel, ce qu’exemplifient les œuvres de Dubuffet (qui rompt avec l’idée même d’un projet concerté de l’artiste quand il laisse intentionnellement la pluie détremper sa toile) ou avec Viallat le mouvement support-surface…
Cet éclatement du rapport traditionnel à l’œuvre d’art, cette dévalorisation acceptée de l’artiste en tant que créateur omnipotent engagé dans une aventure solitaire, n’est-elle pas le symétrique exact de ce qui se passe dans le travail scientifique, de plus en plus désindividualisé, technicisé et collectif ?
Il est intéressant de noter que Dagognet se livre dans ce domaine à une « remise à l’endroit » de l’esthétique hégelienne : Hegel , qui pose avec beaucoup de pertinence les rapports de l’art et de la matérialité, croit pouvoir interpréter l’histoire de l’art comme un processus de dématérialisation, conduisant des pyramides monumentales à la musique et à la poésie, typiques de ce qu’il nomme « l’art romantique ». C’est tout à l’inverse un processus de rematérialisation qu’y voit François Dagognet. Son point de vue aurait sans doute gagné en force s’il s’était élargi à la musique (qui elle aussi s’émancipe par rapport aux sons et aux rythmes dits « naturels ») ainsi qu’à la danse (qui cesse d’être l’apothéose de la légèreté tant décrite par les littérateurs, pour réincorporrer des lourdeurs, de la pesanteur et de l’horizontalité).
La genèse des formes dans l’espace humain
Les considérations qui précèdent permettront peut-être de comprendre pourquoi la peau constitue dans cette philosophie un paradigme majeur. Tout vient à la surface, qui est aussi un interface. Tout finit par s’inscrire dans l’espace. Ce qui est vrai de la vie biologique (où l’intérieur est une « invagination » de l’extérieur) et de l’expression artistique (exaltation de notre sensibilité perceptive) l’est aussi du monde humain. Les ensembles matériels et économiques organisés, de la ville à l’entreprise, tout comme les institutions politiques ou religieuses, ont un fonctionnement qui les rapproche des organismes, et toujours une attache matérielle. Dans Le Mot et les mots, l’un de ses derniers ouvrages, Dagognet rejette la notion d’arbitraire du signe pour suggérer que le mot est avec l’objet matériel dans un rapport d’allègement et d’économie, rapport non pas qualitatif mais quantitatif qui anticipe l’économie. Diderot et Rousseau avaient pressenti cette origine dérivée du langage. Avec ce refus des explications structurales et l’idéalisme qui les imprègne, Dagognet inscrit donc les sciences humaines donc une ample perspective matérialiste qui les rapproche des sciences de la nature, mais sans volonté réductrice : la réciproque est valable aussi.
Si même le langage, avec ses accents, ses intonations, ses flexions, sa sourde et irréversible diachronie qui force la synchronie à une manière de remaniement perpétuel, garde une attache avec la matérialité des gestes et des objets, les institutions politiques et juridiques dont il est la condition de possibilité doivent à leur tour se matérialiser. Pas de religion sans culte, pas d’institution sans lieux, repères spatiaux et temporels, sans registres ni mémoire ! Le document, qui permet le diagnostic de l’historien voire le pronostic du politologue, est d’abord cette cristallisation, cette concrétion du dedans et du dehors, du subjectif (conscient ou inconscient) et de l’objectif, de l’expression volontaire et du symptôme. Les conflits et les ambitions d’une institution se lisent dans la façon dont elle organise matériellement son dedans et son dehors.
La souplesse et la plasticité finissent toujours par l’emporter sur la rigidité. Et de même que la peau des mammifères, certes solide mais beaucoup moins que celle des pachydermes ou des sauriens est riche de capteurs qui permettent l’absorption d’un grand nombre de stimuli, de même la ville, dans le temps beaucoup moins long de l’histoire humaine, cesse d’être un « nid d’aigle » perché au sommet d’une colline et entouré de hauts murs. Au fil des siècles, elle descend dans la vallée pour rejoindre les artères de communication. Plus tard, des villes nouvelles surgiront directement au carrefour des voies de communication (exemple classique : Chicago). De même que la physiologie prend le pas sur l’anatomie et la présentation sur la représentation, de même dans les institutions humaines la fonction tend à l’emporter sur l’être. Le dehors est beaucoup moins la projection d’un dedans que le dedans l’intériorisation d’un dehors. L’orgueilleuse subjectivité en pâtira : l’intériorité est d’abord intériorisation, et se condamne trop souvent, faute d’un travail critique d’appropriation, à n’être que répétition et reflet.
Mais cette philosophie à laquelle importe tant le fait de l’inscription ne pouvait pas se désintéresser du droit à l’inscription. Ici se situe l’un de ses apports les plus originaux et les moins connus, dont témoigne notamment un livre comme Le Nombre et le lieu. Repérer, nommer, classer, ce sont des opérations qui depuis Bergson jusqu’à Michel Foucault, ont mauvaise presse. Immobiliser un flux, stabiliser un élan, assigner à quelqu’un une domiciliation ou un emploi, cela aurait quelque chose d’inquisiteur et de policier. La perspicacité de Foucault par rapport aux institutions se double d’une totale unilatéralité : seul compterait leur volet répressif. Dagognet, homme de gauche, s’est placé résolument et courageusement à contre-courant de cette lecture « libertaire » des institutions. Lui qui savait par expérience personnelle ce qu’il en est de ne pas avoir été scolarisé, mal soigné et d’avoir connu la galère des petits boulots, dénonce les mythologies romantiques du nomadisme et de l’extraterritorialité. Être, c’est avoir : un nom, des repères, une mémoire, un statut, un emploi, des droits. Le reste est littérature.
En ce sens, cette pensée de la matérialisation et de la dialecticité du réel se noue d’elle-même à toutes les démarches revendicatives qui cherchent à inscrire dans le droit, dans la loi et dans les institutions les aspirations humaines. Aux antipodes de toute application doctrinaire, elle ne peut que rencontrer les analyses marxistes, auxquelles elle est susceptible d’apporter interpellations, confirmations et surtout matières à réflexion.
Jean-Michel Galano
