Yannso, jeune rappeur caennais de 19 ans, vient de sortir Saison 1, un album qu’il a entièrement enregistré et mixé chez lui, marqué par un goût pour la narration et l’expérimentation sonore. Dans cet entretien réalisé par Vivian Petit pour Commune, il revient sur ses débuts, ses influences, et sa manière de penser le rap comme une œuvre en série, entre introspection et énergie scénique.
Bonjour Yannso. Merci d’avoir accepté de répondre à nos questions. D’abord, pouvez-vous nous dire quand vous avez commencé le rap et comment c’est venu ?
J’ai toujours écrit des textes, au début ce n’étaient pas des textes à rapper, plutôt un ensemble de pensées et de réflexions. Et il y a trois ans, quand j’étais lycéen en Première, je me suis retrouvé avec un texte qui ressemblait à des paroles de rap et je me suis dit que ça pourrait être marrant de le poser sur une prod, que j’ai trouvée sur Youtube. Et puisque j’étais plutôt content du résultat j’ai continué…
Et aujourd’hui, comment vous choisissez les instrus de vos morceaux ?
J’écoute des instrus et j’achète les compositions qui me plaisent. Je passe par des plateformes comme Beatstars, les sites des beakmakers, et dans 90% des cas Youtube. J’ai aussi rencontré récemment un beamaker à la fac, on va peut-être travailler ensemble à l’avenir. Il n’y a que les instrus que je ne fais pas moi-même. J’avais essayé d’en composer mais le résultat ne me plaisait pas. C’est surtout écrire et poser que j’aime.
Et ça se fait dans quel ordre, vous cherchez des prods qui pourraient convenir à vos textes que vous avez écrits, ou les textes vous viennent à partir de la musique que vous écoutez ?
À mes débuts j’écrivais des textes et je trouvais ensuite des prods sur lesquelles poser. Mais maintenant je fais aussi parfois l’inverse. Pour cet album il y a eu les deux manières de faire, quelques textes ont été écrits en une ou deux heures à partir d’une prod, par exemple le texte d’Interlune a été écrit sur une prod de 6teme. Pareil pour le morceau Sombre soirée, qui a aussi été écrit sur la musique. J’écoutais beaucoup Pandemonium Reloaded de Vald et Vladimir Cauchemar, et je cherchais quelque chose dans le même style, je suis donc parti sur un truc électro tech à fort bpm, une prod de Aymce_XP, et j’ai écrit un texte sur une fin de soirée qui tourne mal. Je voulais faire un son qu’on puisse écouter en soirée avec ses potes.
Pourquoi avez-vous appelé votre album Saison 1, alors qu’il s’agit de votre deuxième album ?
J’y ai longuement réfléchi, j’ai hésité sur le titre. L’album précédent, Phare, avait été enregistré au studio des Pins à Caen, c’était ma première expérience et je m’en étais beaucoup remis à Yvan Guillemette, un chanteur de Caen qui par ailleurs travaille dans ce studio. Il m’avait donné beaucoup de conseils, c’est lui qui a mixé l’album et aussi le morceau Le ciel est noir qui est sorti entre les deux albums. En plus de mixer ma voix il pouvait ajouter quelques sons sur les prods pour améliorer des basses, des kicks, etc. Tous les effets sur le premier album viennent de lui, ce n’est donc pas uniquement mon album, même si j’ai écrit tous les textes et choisi les prods. C’est différent avec Saison 1, que j’ai enregistré et mixé tout seul chez moi, c’est en quelque sorte le vrai début d’une démarche.
Les morceaux de votre album sont désignés comme des « Volumes », après un « Prologue », comme si l’album était une entité constituée d’une suite d’ouvrages. Il y a quelque chose de littéraire ou de cinématographique dans la construction de votre album, alors que les pratiques d’écoute évoluent avec le streaming et qu’il est de plus en plus rare qu’on écoute un album en entier…
Oui, et ça s’appelle Saison 1, comme une série avec des épisodes. Vous pouvez aussi voir qu’il y a un clap de cinéma sur la cover de l’album. J’aime beaucoup le cinéma et il y a beaucoup de références à des films et des séries dans mes morceaux…
Il y a d’ailleurs dans vos textes une tension entre quelque chose de très actuel dans les références cinématographiques et en même temps une dimension plus intemporelle, avec la description d’une écriture liée à la tristesse, l’expression d’une solitude dans la création, etc. C’est un équilibre auquel vous tenez ?
Je ne cherche pas particulièrement à équilibrer ou à calculer. Par exemple en écrivant le morceau Devenir grand je cherchais une forme de généralité, un texte qui puisse atteindre un maximum de personnes en partant de mon expérience, de celle de gens de mon entourage, de ce qui peut être vécu par un grand nombre d’individus. Mais généralement il n’y a pas de préméditation, souvent j’écris en écoutant la prod, de façon assez intuitive, ça dépend aussi de mon humeur, du contexte, du moment de l’année…
Dans Le rap se meurt vous faites dialoguer deux propos sur la situation actuelle du rap, entre ceux qui considèrent que c’était mieux avant et que la majorité du rap d’aujourd’hui n’est rien d’autre que de la variété, et ceux qui considèrent que le rap n’a fait qu’évoluer et qu’il faut savoir s’adapter. Comment vous vous situez par rapport à ça ?
Je l’ai écrit en me demandant ce qu’est le rap aujourd’hui… Je suis très influencé par les artistes que j’écoute, leurs textes me touchent, et j’écris même parfois en écoutant en boucle le morceau d’un autre rappeur. Et dans mon texte il y a une manière de défendre le rap que je fais, qui ressemble plus au rap d’avant, assez sérieux, qui va kicker des lines sans trop d’effets et d’autotune. Je ne suis par exemple pas fan de Jul alors que pour certains c’est le meilleur.
Et quels sont les artistes que vous aimez et qui vous influencent dans « le rap d’avant » ?
IAM, NTM, le Booba de l’époque aussi…
Booba est pourtant souvent considéré comme l’artiste qui s’est le plus renouvelé, et qui a commencé à beaucoup utiliser l’autotune il y a une dizaine d’années.
Oui mais il savait l’utiliser, c’est pas un morceau de Jul où la voix est quasiment robotique, à tel point qu’on ne se dirait pas que c’est la même personne qui nous parle s’il était en face de nous…
Sans parler d’autotune, il y a un morceau de votre album qui sort de cette vision du rap traditionnel. Je pense à Doucement. La prod est plus sucrée, la musique pourrait quasiment se retrouver dans une série ou dans une pub, avec un texte assez naïf sur le sentiment amoureux…
Oui, d’ailleurs au départ ce morceau était à part et ne devait pas être sur l’album, j’ai hésité, demandé aux gens autour de moi… Donc oui il y a un côté décalé par rapport au reste. Les textes de l’album ont été écrits coup sur coup, alors que celui-là date de quelques mois auparavant.
Le texte aussi est différent de ce qui est exprimé dans le reste de l’album. Dans les autres chansons on peut entendre des choses comme « Bouge de là poupée tu ralentis mon épopée » et vous vous montrez plutôt acerbe envers « Tous ceux qui se font passer pour des saints / Qui lâcheraient leurs potes pour une paire de seins ». Je ne sais pas s’il s’agit d’une façon de situer l’amitié et l’art au-dessus de l’amour, ou simplement d’une forme de misogynie (rire)…
En fait, Doucement est une chanson d’amour, sur un amour impossible, mais sans tomber dans une description romantique. C’est calqué sur la réalité de ce que j’ai vécu avec une fille, puisque je n’aime pas raconter des choses que je n’ai pas vécues. C’est un texte d’amour triste mais je ne voulais pas que ce soit plombant ou dramatique, je pense qu’avec la prod c’est agréable à écouter. Pour les autres textes, non ce n’est pas de la misogynie (rire). En fait, je suis quelqu’un de très solitaire et je décris surtout le fait que je n’arrive pas à saisir la dimension amoureuse dans ma vie. Alors ça a soit donné ce que je décris dans Doucement, l’amour impossible, ou alors ce que je raconte dans d’autres morceaux, le fait que les histoires d’amour me lassent très rapidement… J’oscille entre les deux, et s’il y a un décalage dans la description des deux situations c’est tout simplement parce que les deux m’arrivent…
Quelle sera la suite ? Peut-être une Saison 2 ?
Oui, tout à fait, pas d’album pour l’instant mais là je prépare un EP, et peut-être un single derrière. Comme je t’ai dit, Saison 1 était une manière de marquer un vrai départ pour moi, mais aussi une manière d’explorer différents styles. Il y a du chant, de la tech, de l’électro et évidemment du rap plus classique. Je pense que je vais approfondir ça, rester un artiste diversifié, notamment refaire un son tech, puisque Sombre soirée est le morceau le plus streamé de l’album. Il y aura probablement aussi un feat avec un pote rappeur, de Caen aussi, qui s’entraîne beaucoup mais qui n’a encore rien sorti sur les plateformes.
Et qu’est-ce que vous écoutez ces temps-ci ?
Comme d’habitude, Vald, mon artiste phare. Orelsan, Bushi aussi, qui vient de sortir Épilogue, qui est la dernière des Bushi Tapes avant qu’il change complètement de style. J’ai aussi écouté cette semaine PRETTY DOLLCORPSE, l’album de Femtogo et Ptite sœur avec Néophron à la prod. J’écoutais déjà Femtogo avant cet album d’ailleurs.
Je comptais vous en parler, c’est l’album que j’écoute le plus ces jours-ci. Ça me semble très original, autant dans le son, dans la manière d’écrire que dans les thèmes abordés, la description d’une jeunesse queer, d’un certain rapport à la drogue, des traumatismes d’enfance ou d’adolescence, etc.
Oui, c’est un album qui fait beaucoup parler. J’ai beaucoup apprécié. Les textes frappent vraiment, on sent le réel, l’honnêteté. Et les prods de Néophron sont vraiment réussies. J’écoute beaucoup Luther aussi. En fait dans ce que les médias appellent la new wave pour différencier les rappeurs qui ont émergé dans les années 2020 de ceux des années 2010, on part vraiment sur un certain style dans le mix des voix. Dans les années 2010 l’autotune était surtout une correction de la voix, alors que c’est maintenant envisagé comme un outil pour rendre le message encore plus puissant, pour être plus en phase avec la prod et ce qui est exprimé dans le texte. Ça peut par exemple servir à simuler des émotions, à créer une atmosphère. Je ne pense pas que je modifierai ma voix mais la new wave s’oriente clairement vers ça.
Vous avez écouté le nouvel album de Lujipeka ?
Pas encore, j’ai seulement écouté un morceau, 10x plus. J’ai kiffé ce morceau, j’aime plutôt bien Lujipeka, même si j’ai parfois tendance à trouver répétitif ce qu’il fait.
Merci beaucoup de vos réponses.
C’est moi qui vous remercie, ça m’a fait plaisir.
Entretien réalisé par Vivian Petit
