Le 2 novembre 1975, le génial écrivain et réalisateur Pier Paolo Pasolini mourait assassiné. Antithèse vivante du moralisme identitaire d’aujourd’hui, il demeure également irrécupérable par les idéologies passéistes et conservatrices. Hommage.
L’œuvre à la fois monumentale et polymorphe de Pasolini intéresse aussi la philosophie. Les contradictions y abondent : dénonciation du fascisme et méfiance à l’égard du progrès, exaltation de l’innocence et appel à la révolte, satire de l’hypocrisie et affirmation chrétienne, défense de l’homosexualité et rejet des idéologies libertaires… Beaucoup attribuent ces contradictions à la complexité de l’homme et renvoient à sa biographie. Solution un peu facile. Je prétends pour ma part qu’elles sont inhérentes au réel lui-même et que Pasolini a fait preuve de probité en embrassant ce réel dans sa totalité, sans se donner les facilités d’une approche unilatérale. On sait de quel prix il l’a payé. Il nous laisse une œuvre sous tension, à l’image de ce monde qui se faisait et se défaisait devant lui, et qui est encore, et même de plus en plus, le nôtre.
Avec le marxisme, Pasolini se trouve souvent en convergence, mais sans identité de méthode. Le fait qu’il ait « commencé » par être communiste, et que d’une certaine façon il le soit demeuré (jusqu’à appeler, non sans débat interne, à voter pour le PCI peu avant sa mort), peut occasionner des malentendus. Pasolini n’est pas un théoricien, il ne prétend à aucun apport conceptuel, et son rapport à la terminologie marxiste ne vise pas à la rigueur pointilleuse. Sa curiosité intellectuelle le portait vers les sciences humaines et notamment, on le voit bien dans les Écrits Corsaires, vers la linguistique, plutôt que vers la théorie politique au sens étroit du terme. Il est resté toute sa vie un citoyen certes engagé dans son temps, mais assumant une certaine solitude, totalement insoucieux de réflexion collective. Certains ont cru y voir une faiblesse, celle de l’artiste cantonné dans son individualité. Son usage de l’écriture filmique en lieu et place du poème, de la nouvelle ou de l’essai est le moyen ultime qu’il s’est donné pour la surmonter, pour faire prendre une consistance plastique et sensible à son univers singulier.
Car c’est une force aussi que ce regard résolument solitaire porté sur la réalité d’êtres humains à la fois totalement héritiers de traditions culturelles millénaires et totalement immergés dans ce que les conditions historiques ont fait d’eux. Corrompus et intraitables, souillés et innocents, dérisoires et infiniment respectables. Toute la capacité des catégories chrétiennes à exprimer la dialectique de la dignité humaine est employée ici. Regardez le début des Ragazzi : la première communion n’y est guère qu’un rituel social auquel le héros se prête avec indifférence, par contre ce qui compte c’est la vie, le jeu, le rire, les arnaques, la débrouille, le peu qui dans cet univers déshérité jusqu’à l’absurde permet sinon un semblant d’épanouissement, au moins de passer le temps.
Et dans cette grande misère supportée avec malice, le sens des choses apparaît : sens des traditions païennes d’abord, dont même les plus jeunes et surtout eux portent inconsciemment le noble héritage : enfants africains de l’Orestie, jeunes Grecs d’Œdipe Roi, populations sémitiques de l’Évangile selon Saint Matthieu, adolescents arabes, anglais, italiens de la Trilogie de la Vie… le détour par l’histoire n’est là que pour souligner la permanence des identités. Alors que le défaut de l’éducation humaniste, en Italie comme en France, est de creuser l’écart entre une Antiquité mythifiée et une actualité déconsidérée, Pasolini cherche à montrer que les hommes sont tous les héritiers d’une culture, qu’elle fait corps avec leur corps lui-même, et que c’est même là leur possession individuelle et collective la plus riche. Et c’est là que se fonde sa convergence profonde tant avec le christianisme qu’avec Marx.
Avec le christianisme : ces populations qu’on maltraite, ces femmes qu’on insulte, Ettore dans Mamma Roma mourant crucifié sur son lit de misère, ce ne sont pas des images ou des rappels des martyres anciens, ce sont les mêmes martyres, les mêmes souffrances, les mêmes révoltantes humiliations. Ils ne sont rien de moins et la passion du Christ n’est rien de plus. Son royaume est de ce monde. Et dans les Ragazzi, le martyre du malheureux « Piatolette », le « Morpion », pitoyable gringalet sans défense, défiguré par la maladie, attaché à un pylône et brûlé vif par les autres gamins inconscients, au terme d’un jeu d’Indiens qui tourne au drame, efface et réactualise à la fois l’image du Christ.
Avec Marx, ensuite : le Marx de Pasolini, c’est celui du Manifeste du Parti communiste. Celui qui développe le concept de prolétariat. Celui qui montre que la bourgeoisie pour perpétuer sa domination, a besoin d’une « armée de réserve », celle de « sans » : sans propriété, sans racines, sans papiers bientôt, sans ressources autres que leur force de travail, qu’on emploiera au besoin. Or Marx montrait déjà que ces hommes dépouillés de tout étaient potentiellement porteurs des intérêts et du devenir de l’humanité entière. Or dans toutes les contrées et dans toutes les langues, les « men of no property » s’affirment dans un débraillé glorieux, des « sans-culottes » et des canuts français aux descaminados d’Amérique du Sud, en passant par ces déguenillés italiens, dont contradictoirement la misère fait ressortir la nudité splendide. Ils sont pauvres, mal vêtus, mal éduqués, pas soignés : leur beauté n’en ressort que davantage, et les désigne.
Pasolini rejoint et actualise la profonde vision de Marx. Les développements du capitalisme moderne, sa dimension mondialisée, le règne accru de la marchandise autorisent à parler désormais de société de consommation, certes avec des guillemets et des réserves. C’est à l’identité culturelle des pauvres que le capitalisme s’en prend, à cette qualité d’héritiers, à cette filiation qui constituait leur ultime apanage. Ce que le fascisme a échoué à faire, la société de consommation s’emploie à le réaliser, avec la normalisation des modes de vie, des cultures, des mœurs. La vulgarité inhérente au capitalisme avait été déjà soulignée par Marx, y compris dans le Capital, où il citait l’Apocalypse et parlait de « la Bête. » Elle imprègne désormais les modes de vie, la mode elle-même (voir à ce sujet l’amusant et profond texte sur les « cheveux longs », dans les Écrits corsaires).
Mais la culture, et c’est en cela que Pasolini n’est pas récupérable par les idéologies passéistes ou conservatrices, n’est pas seulement un ensemble d’habitudes, d’avoirs ou de possessions passivement supportées. Ce passé peut et doit aussi être activement assumé, incorporé à une fierté d’être et de faire. Fierté, férocité, c’est le même mot. Il y a une tradition de la révolte, et même du passage de la révolte à la révolution, singulièrement en Italie. Dans l’une des pages les plus étonnantes de Pétrole, « Comment devaient être les jeunes gens en 1969 », Pasolini décrit avec lyrisme l’étrange émotion, la « panique exaltée » suscitée en lui par le passage d’une manifestation où des jeunes venus des quartiers pauvres, entassés sur des remorques des camions ou à bicyclette, brandissent sous la pluie de novembre des drapeaux rouges en chantant une chanson partisane. « Tous ces jeunes paraissaient tous ressuscités sous une nouvelle forme. […] C’était comme l’annonce d’un Royaume… » C’est la jeunesse, et particulièrement la jeunesse pauvre, qui quand elle se politise, est la résurrection et la vie. C’est en définitive l’attention extrême portée à l’autre, au sujet différent, et à son droit d’être reconnu comme sujet désirant, indocile, inapprivoisable, qui se révèle la donnée constante de cette œuvre. Celle-ci, cas unique, a assumé le passage d’un dialecte (le frioulan) à un autre (le toscan, mais aussi le parler des banlieues romaines), ainsi qu’une étonnante pluralité de genres (poésie, peinture, essais, récits, romans, théâtre, cinéma pour finir). Caractère sacré de l’autre qui n’est que le corollaire de sa réelle vulnérabilité, et que les rapports sociaux dans notre monde hypercapitaliste ne cessent de profaner atrocement, ce qui justifie par avance toutes les révoltes et toutes les résistances. Alors que le jeune Marx disait, allusivement et de façon somme toute énigmatique, que la religion est « l’esprit d’un monde sans esprit », Pasolini pointe résolument le désir et l’aspiration à la liberté en chacun comme l’esprit du monde.
Jean-Michel Galano
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Cet article a également été publié dans la revue La Pensée n°390.
