La continuité des leurres, ou l’art du trouble selon Yôko Ogawa

Née en 1962, Yôko Ogawa est l’une des grandes voix de la littérature japonaise contemporaine, plusieurs fois primée et traduite dans le monde entier. Publiée en France par Actes Sud, elle rencontre depuis des années un succès constant. Son dernier recueil de nouvelles déroute et séduit par l’étrangeté de ses univers et un humour inattendu.

On aura reconnu dans le titre de l’article la référence au récit Continuité des parcs (Continuidad de los parques), nouvelle de Julio Cortázar publiée en 1956 dans son recueil Fin d’un jeu. L’œuvre de la romancière japonaise Yoko Ogawa, et singulièrement son dernier recueil de nouvelles publié en français Scènes endormies dans la paume de la main (Actes Sud, 2025) participent à nos yeux de la même veine : elle mêle fantastique du quotidien et mise en abyme théâtrale, conduisant le lecteur à s’interroger sans cesse sur le réel.  

Entre ses personnages, presque toujours féminins, Yoko Ogawa installe un large espace vide. La distance de l’un(e) à l’autre prend des formes diverses :  une salle à vivre débarrassée de ses meubles, une remise entre deux usines, une rue où patientent des chasseurs d’autographes, ou, infranchissable, la zone entre les sièges d’un théâtre et la scène. C’est aussi parfois un dédale de couloirs, les artères d’un village thermal, les grottes d’une caverne intime ou d’un bassin. Le jeu littéraire consiste à habiter ces étranges zones, à les parcourir, à les admettre, à les dépasser.  Il suffit souvent de passer le pont, comme pour les deux héroïnes des « ailes » se rendant de leur univers industriel fuligineux à la salle de spectacle enchantée. Chez Yôko Ogawa, Il faut prendre le mot « bridge » au pied de la lettre, ou du signe qu’il dessine. Dans une des huit nouvelles du recueil « Un amour de grotte », le bridge est cette prothèse qu’implantent les dentistes dans votre gencive pour combler l’espace entre deux dents. Mais c’est aussi, d’une nouvelle à l’autre, ou au cœur même de chaque histoire, le pont qui relie deux personnages, seuls ou isolés, deux univers, deux récits ou deux strates de vie, l’enfance et les âges d’après. Par les vertus de l’écriture, ce pont – cette continuité – existe bel et bien, mais combien il parait ténu, improbable, conçu par un architecte malicieux, un peintre de la toile abstraite.  Le lien s’avère aussi léger que « des ailes avec des empreintes de doigts », titre de la première nouvelle. 

Dans ce récit inaugural, une intermédiaire, telle une messagère, rapproche deux personnages, féminins, une couturière de l’usine de confection qui prend ses pauses à part des autres et une enfant seule dont le père travaille dans l’usine voisine, celle de « transformation de métaux ». Entre le tissu à motifs fleuris de l’une et les boulons rouillés, épars sur le sol, de la seconde, entre la machine à coudre où se fond littéralement l’ouvrière et l’usinage métallurgique, un espace vide, « un espace particulier », une scène souillée de rebuts ferreux, « parsemé[e] de limaille et de taches d’huile », que peuple l’imagination de la petite fille. Un jour, la même messagère donne aux deux femmes des billets pour aller voir La Bayadère, le grand ballet romantique. La couseuse s’y endort, la petite ne perd pas une image du spectacle. Le lendemain, l’enfant écrit à la Sylphide, sans connaitre l’adresse où envoyer son message d’admiration. La missive rencontrera—t- elle sa destinataire ? La « correspondance » va—elle réunir, conjoindre ? Les deux personnages ? L’enfant et le génie de l’air féminin ? L’orpheline et la « représentation » de la mère ? 

La difficulté est grande de résumer chaque nouvelle. On cherche l’entrée et elle se dérobe au profit d’une seconde que l’on croit un temps opérationnelle et qui s’avère à son tour maladroite, inopérante. On tente une autre approche et un pan entier du récit disparait, se perdant dans l’innommable. Dans ces histoires, tout semble banal et se révèle piégeux, futile mais déterminant. Au moment où un élément semble s’ajuster à un autre – sans que leur association éphémère crée l’espace d’une compréhension – le lecteur est dérouté. Le jeu de l’ajustage – processus même de la lecture – produit du « jeu », de l’indécis. Cette composition apparait à la longue artificielle, un procédé bien maitrisé, dont on apprécie l’habileté en même temps qu’on en éprouve les effets déstabilisateurs. On s’en agace, on s’en amuse – on en prévoit certains -, on peut aussi s’y complaire. 

C’est probablement cette dernière sensation qui domine chez les lecteurs très très nombreux qui dévorent l’œuvre foisonnante de Yôko Ogawa parue en France chez Actes-Sud. Une trentaine de titres, romans ou nouvelles. Toujours très attendus et commentés. Même si la civilisation et la culture japonaise imprègnent les récits, intrigues et personnages captivent un lectorat qui retrouve les fêlures, les béances qui habitent les êtres humains, mais que rassure la délicatesse de l’auteur à les évoquer.  L’aptitude de la romancière à faire sourdre l’étrange, loin de creuser un angoissant abîme, fait naitre un fantastique soft. On en sort troublés, mais tranquilles. Ce n’était qu’un rêve, pas un cauchemar. 

Le titre du recueil, à bien le lire, offre une bonne piste du parcours, au creux du corps, à fleur de peau1. Notons qu’il couvre l’ensemble des huit nouvelles, sans appartenir à aucune. De l’espace de la main – celle de l’écrivain ? de l’artiste ?  – émergent des représentations que l’auteur et ses narrateurs, dramaturges d’un rêve, font éclore, les réveillant du sommeil de l’oubli ou de l’inconscient, les portant sur « scène ». Dans Scènes endormies dans la paume de la main, le motif omniprésent du théâtre joue un rôle majeur. Un des deux personnages de La licorne est une ancienne actrice de théâtre, comme le sera la « comédienne décorative ». Toutes les pièces du service de table appartenant à la vieille actrice, (tasses, bols, assiettes, plats) sont ornées d’une réplique de La Ménagerie de verre de Tennessee Williams. L’héroïne de « Prédire les doubles fautes » s’offre soixante-dix-neuf représentations de la comédie musicale Les Misérables et pénètre dans les arcanes du théâtre impérial, guidée par une mystérieuse prophétesse. La petite fille de la première nouvelle crée son propre théâtre avec une boite renversée et des rebuts d’usinage avant de s’éprendre de la Sylphide, héroïne du grand ballet romantique vu à l’opéra. Et c’est les yeux rivés sur le théâtre de la ville que la comptable dans « Un amour de grotte » suit les flots d’un lac souterrain tel celui du Fantôme de l’Opéra, explicitement mentionné. L’adulte du « chien sacrificiel » revit un souvenir d’enfance au son récurrent du ballet de Stravinski Le Sacre du Printemps : le lecteur en suit les épisodes jusqu’au sacrifice sacré final mêlant présent et passé, souvenir et fiction.  La pimpante jeune femme surnommée « Jupe-à-fleurs », après avoir hanté tous les théâtres de la ville sans en tirer beaucoup de joie, fréquente désormais leurs abords, les entrées des artistes en quête d’autographes. Sœur de la petite fille du premier conte, n’avait-elle pas dans son enfance créé son propre théâtre de la cruauté avec la marionnette confectionnée par son grand père ? La curiste errant dans la ville thermale aide un enfant perdu sur la scène d’un théâtre désaffecté et devient la spectatrice fascinée d’un théâtre ferroviaire, vu derrière une vitrine. Les « geckos infinis » qui donnent leur titre mystérieux à la nouvelle finale sont-eux-mêmes, derrière leur bocal de verre, les acteurs d’une tragicomédie naturaliste dont les ébats acrobatiques ébahissent leurs propriétaires, véritables montreurs de monstres miniatures.  

Dans ce grand théâtre où les leurres de la narration ouvrent des pistes imprévues, glissent vers des dédales enfouis, des grottes improbables, messagère d’un jour, guide des tréfonds, acupuncteur aveugle, bibliothécaire ambulant, débonnaire et silencieux, comédienne muette, actrice à la voix d’or, coiffeur à la blouse blanche, hôtes affables deviennent des entremetteurs, des passeurs. Ils ouvrent des espaces intimes ou intérieurs et permettent leur accès ou leur exploration. A ce titre, la troublante habitante du théâtre impérial dans « Prédire les doubles fautes » est la représentante la plus explicite de cette audace narrative. Ariane et sybille initiée aux mystères du lieu, elle conduit l’amie élue, sans heurt, dans les arcanes du bâtiment, cependant encombrés d’objets, accessoires, costumes, techniciens et acteurs, sans que nul n’interfère sur le tracé du labyrinthe. Le cycle des représentations achevé, le passeur disparait sans laisser trace. 

Ces couples féminins plus rarement mixtes, souvent d’âge différents, souvent privés de noms, apparaissent isolés des autres, vivant une existence à part, connue d’eux seul(e)s. Le don dont les femmes sont gratifiées (prédire les doubles fautes, réciter splendidement Tennesse Williams, coudre au cœur de la machine, retirer de sa grotte buccale des vermisseaux éphémères, se couler dans le désir des autres) les isole de la communauté de leurs collègues…  L’expérience dans laquelle la romancière les saisit est celle, éphémère, d’une rencontre. Chaque nouvelle s’avère une variation sur ce motif. Les thèmes chers à Yôko Ogawa, comme déclinés, trouvent une expression singulière à la pulsion qu’ils recouvrent, à la douleur et aux frustrations qu’ils recèlent : le désir de maternité, l’exploration du corps, la solitude, la souffrance, l’abandon, l’enfance, les relations entre les générations, le rapport à l’animal, la déchirure, l’oubli de soi. 

Mais ne nous y trompons pas. L’énumération, si elle évoque le tragique de la condition humaine, ne rend pas compte d’un aspect essentiel de ces récits. C’est un trompe-l’œil… du lecteur. Yoko Ogawa ne manque ni d’humour ni de malice. Un critique du Monde des Livres l’a associée à Magritte. Le rapprochement est pertinent. « « Tout dans mes œuvres est issu du sentiment de certitude que nous appartenons, en fait, à un univers énigmatique », a écrit le peintre apparenté au surréalisme. La romancière japonaise pourrait faire sienne cette perception. Les titres des nouvelles s’avèrent autant d’énigmes. « Etreindre la licorne », « Prédire les doubles fautes », « Le Chien sacrificiel », Les Geckos infinis » sont des seuils non seulement troublants, mystérieux, mais, lecture faite, fonctionnent comme des facéties, des références pleines d’humour – même noir – aux événements narrés. Si à bien des égards « Un amour de grotte » apparait comme le récit le plus « malaisant » comme on dit aujourd’hui, on peut s’amuser et sourire à suivre le parcours de l’héroïne, trouvant dans sa cavité buccale l’espace d’une croisière inattendue dans le lac souterrain de l’Opéra de Paris popularisé par Gaston Leroux. Le riche patron de la « comédienne décorative » mourra – triomphe absolu de l’illusion comique – dans le cimetière factice de son univers de stuc et carton. Quand un comédien aux rôles peu gratifiants prendra langue avec « Jupe-à-fleurs », rompant ainsi la barrière qui sépare les deux mondes, la groupie détalera, parcourant dans une course effrénée toute la ville, à rebours de son itinéraire coutumier. Comment ne pas sourire encore en entendant la pythie du théâtre annoncer sans coup férir les doubles fautes du tennisman ? Ou en imaginant les contorsions des lézards miniatures à la recherche de l’union parfaite… et fatale ? 

Décidément, il ne faut jurer de rien dans l’univers romanesque de Yoko Ogawa. Tout se dérobe, prend un autre chemin, se défait pour se recomposer autrement plus loin. Le lecteur dérouté doit accepter d’être conduit – ou éconduit – sur les parcours flottants d’une narration habile et maitrisée, élaborée pour troubler et dévoiler un monde aux frontières fragiles. « J’ai suivi des yeux ses chaussures blanches qui ont été englouties par le diapora du coiffeur ». [Excipit du recueil]

Jean Jordy

Photo : © Tadashi Okochi

« Scènes endormies dans la paume de la main » (Tenohira ni nemuru butai), de Yôko Ogawa, traduit du japonais par Sophie Refle, Actes Sud, 288 p.

  1. Dans une nouvelle du recueil La Mer (Actes Sud, 2009), Yôko Ogawa imagine un personnage, ancien poète, qui tient une « titrerie ». Son métier consiste à trouver pour ses clients un titre aux souvenirs qu’ils veulent bien lui confier. La qualité de ce titre confère ainsi au souvenir sa singularité et son prix.
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