Iran - Maxime Cochard - Commune

Iran : le réel contre les illusions

L’intervention militaire américano-israélienne sur l’Iran qui a débuté ce samedi 28 février, et qui a permis l’élimination quasi-immédiate du criminel ayatollah Khamenei comme de nombre de cadres du régime, génère une onde de choc planétaire… et des discours contradictoires.

Alors que les missiles ciblent des objectifs politiques et militaires à Téhéran et ailleurs, pour étêter le régime et atteindre ses capacités balistiques et sa marine de guerre qui contrôle le détroit d’Ormuz, le président Macron, qui n’était pas dans la confidence, a pris la parole. Sa réaction peut frapper par sa pusillanimité, surtout en comparaison de ses déclarations du 3 janvier 2026, lorsque Donald Trump avait fait réaliser la spectaculaire opération d’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro.

À Paris, deux poids, deux mesures

À l’époque, le chef de l’Etat avait disserté depuis Paris sur le nécessaire changement de régime, en fournissant même le nom de celui qui devait, d’après lui, prendre les rennes à Caracas :

Alors que, deux mois plus tard, les Etats-Unis épaulent cette fois-ci Israël dans ses frappes tous azimuts contre l’effroyable régime des Mollah, lequel a perpétré un massacre de plusieurs milliers de civils Iraniens protestataires en janvier, rien de tout cela. Voilà tout à coup un chef de l’Etat qui s’inquiète des « graves conséquences pour la paix » de l’intervention et qui place le régime iranien comme interlocuteur légitime :

On lit bien : pas de remplacement du régime militaro-religieux à l’ordre du jour. « Le régime iranien doit comprendre qu’il n’a désormais plus d’autre option que d’engager une négociation de bonne foi pour mettre un terme à son programme nucléaire et balistique comme à ses actions de déstabilisation régionale. C’est absolument nécessaire à la sécurité de tous au Moyen-Orient. » Il s’agit donc, selon Emmanuel Macron, de refuser la rhétorique du changement de régime pourtant explicitement brandie par Donald Trump et Benyamin Netanyahu, et de conserver les institutions qui massacrent leur peuple à Téhéran.

Ce deux poids deux mesures ne peut manquer d’interroger. À moins que la diplomatie française n’ait été illuminée par la stratégie étatsunienne à Caracas, et ait tardivement pris acte du pattern ainsi mis en place : décapiter les institutions sans les abattre pour faire surgir, de l’intérieur, un nouvel interlocuteur à même d’établir un partenariat de confiance avec les Etats-Unis, comme semble l’être Delcy Rodriguez au Venezuela ? Il s’agirait donc d’un spectaculaire revirement.

Déclassement historique

La voix de la France, c’est un fait, retentit en retard et à côté du sujet. La faute n’en revient pas au seul Macron : il en serait de même avec n’importe qui d’autre à la tête de l’Etat, matamores compris. Devenue puissance secondaire, l’économie de la France désindustrialisée a définitivement quitté le top 5 de la planète. Même si elle augmente ses dépenses militaires et le nombre de ses têtes nucléaires, ses forces armées sont durablement affaiblies par la construction otanienne et des choix budgétaires rigoristes légitimés par l’intégration européenne. Sa diplomatie a vu son influence reléguée, comme le montre l’effondrement de la présence française en Afrique sous les coups de boutoir russes et chinois. Qui pourrait bien s’enquérir en 2026 de ce que pense Paris ?

Dans ce contexte, la petite cérémonie du 2 mars où le Président Macron a renouvelé la doctrine de la dissuasion nucléaire française peut apparaître comme historique. Non pas du fait des signes d’ouverture du parapluie nucléaire français aux alliés européens. Mais parce que les rodomontades élyséennes ainsi mises en scène disent exactement le contraire de ce qu’elles veulent dire : l’ère de la puissance française est définitivement révolue.

Ce qui s’énonce, c’est ce qui ne va pas de soi. Déclamer qu’on est puissant, c’est acter qu’on ne l’est plus guère. Exhiber ses missiles, c’est agir comme ces armées de seconde zone qui réclament à grands cris d’entrer dans la cour des grands. La mise en scène martiale autour d’un sous-marin lanceur d’engin, qui n’était jamais apparue nécessaire aux prédécesseurs d’Emmanuel Macron, fait penser, toutes proportions gardées, aux avertissements virils que le régime de Téhéran lançait il y a encore une semaine aux considérables forces américaines massées à proximité : si vous nous attaquez, vous allez voir ce que vous allez voir ! On a vu.

Iran : où sont les désertions ?

Revenons à l’actualité du monde. La chute du tyran Khamenei devait, selon nombre de commentaires bien renseignés, être rapidement suivie des premières désertions tactiques de Gardiens de la révolution et d’autres huiles du régime. Ce qui met la puce à l’oreille, c’est que ce discours sur les défections imminentes retentissait déjà en janvier, lors de la considérable — et héroïque — vague de manifestation des Iraniens contre les institutions de la république islamique. Des intervenants bien informés croyaient savoir que certains hiérarques de Téhéran prenaient déjà contact avec le Quai d’Orsay en vue d’organiser leur exfiltration. Il n’en a rien été. En ce mois de mars, alors que les moyens militaires israélo-américains en jeu sont massifs, il semble que le régime théologico-militaire ne tremble toujours pas sur ses bases, loin s’en faut.

Rebelotte : dès l’officialisation de la mort de Khamenei le 28 février au soir, un vent d’optimisme a semblé souffler en France. Le Guide suprême était la clé de voûte du régime, son ferment unificateur ; sa disparition pouvait entraîner une désagrégation rapide de l’encadrement iranien. Quatre jours plus tard, il semble que cela ne soit pas le cas. Il faut dire que le massacre de milliers d’Iraniens opposés à la dictature des Mollah et des Pasdaran en janvier a de quoi exercer un effet profondément dissuasif. À l’époque, Donald Trump avait prétendu venir en aide au peuple iranien insurgé avant de n’en rien faire. Ses appels réitérés à descendre dans la rue pourraient bien, cette fois-ci, rester lettre morte.

Mais il est possible d’identifier une autre cause à la solidité apparente — et, espérons-le, transitoire — du régime iranien : la division de l’opposition. Alors que les mobilisations « Femme vie liberté » consécutives à la mort de Mahsa Amini en 2022 ne désignaient pas spécifiquement de figure fédératrice à opposer au régime, le nom de Reza Pahlavi a cette fois-ci clairement été scandé par les manifestants de janvier 2026. Ce fils du Shah renversé en 1979 multiplie depuis les offres de service et semble proposer un programme de transition vers la démocratie avec élections libres à la clé.

Monarchistes iraniens à l’offensive

Si l’on prolonge la comparaison avec les événements vénézuéliens de janvier 2026, Pahlavi prend donc le contre-pied de la stratégie de la Prix Nobel de la Paix Corina Machado, qui semblait vouloir être parachutée à Caracas dès l’exfiltration de Maduro, et attendre de Donald Trump qu’il lui remette illico presto le pouvoir entre les mains. Pahlavi propose une feuille de route graduelle et déclare explicitement être prêt à s’effacer une fois la transition effectuée.

Les monarchistes iraniens voient là une fenêtre d’opportunité inespérée : alors que c’est l’impopularité du Shah, mis au pouvoir par un coup d’Etat orchestré par la CIA en 1953, qui a conduit à la « révolution » islamique de 1979, voilà que le nom de son fils est au cœur des protestations contre la dictature au pouvoir. Enfin un point de fixation, une figure incarnant l’alternative… Dès lors, le calcul idéologique est limpide : pour venir à bout de l’islamisme et des clones de Khamenei, il faut restaurer la monarchie des Pahlavi (dont on tâchera de faire oublier le redoutable appareil répressif). Quiconque exprime une voix critique sur cette alternative binaire (le Shah ou les Mollah) se voit taxer d’islamiste.

Pourtant, il existe bien une gauche laïque en Iran, qui devrait pouvoir avoir toute sa place dans un processus de transition, non pas à la place de Pahlavi mais à ses côtés et avec toutes les autres forces, progressistes et conservatrices, pour permettre le dépassement de l’appareil au pouvoir et la reconstruction d’un Etat débarrassé de la tutelle des ayatollahs. Il s’agit pour les opposants de résoudre le problème de la fragmentation des oppositions : les femmes, les étudiants, les progressistes, tout ce monde a pu défiler tour à tour dans les rues des grandes villes, notamment contre les menées de l’ultraconservateur président Ahmadinejad (2005-2013), mais presque jamais tous ensemble. Il le faudrait pourtant pour que la mobilisation ait enfin des effets tangibles contre les gardiens du statu quo.

Au lieu de promouvoir une large coalition, seule à même de rassembler tous les Iraniens dans l’organisation de la transition, les monarchistes apparaissent comme désireux de « capter » et monopoliser les protestations de janvier pour leur donner le seul débouché politique qui les intéresse : la restauration. Ce clivage, et la violence de la querelle instruite par les partisans du Shah contre tout ce qui diverge, ne risquent-ils pas d’être la meilleure assurance vie des Pasdaran ?

Maxime Cochard