Kipling ou le conte de fées de l’autorité

Dans cet article publié dans Commune, Jean-Richard Bloch livre une lecture incisive de l’univers de Kipling, dont il admire la puissance dramatique tout en dénonçant les séductions idéologiques. À travers une critique du culte de l’autorité, du conformisme moral et de la fascination pour les hiérarchies sociales, il interroge les ressorts profonds de l’imaginaire kiplingien. Entre admiration stylistique et refus du « conte de fées » politique, ce texte éclaire les ambiguïtés d’une œuvre majeure de la littérature moderne.

la vivacité dramatique de Kipling m’a aidé à me dépêtrer de la mollesse des formes où je me traînais à la suite des naturalistes et des conteurs comme Daudet ou Maupassant. Depuis deux ans j’échappe à cette tyrannie de l’art kiplingien. J’ai reconnu tout ce qu’il y avait de complaisance pour la faiblesse dans l’appareil dramatique de ses développements ; une fausse vigueur menace ceux qui, derrière lui, essayent de ces épices violentes. Il y est maître, nous n’y sommes que de maladroits contrefacteurs. Il faut en conserver l’aptitude à la condensation, l’horreur des surcharges, les mépris des explications fastidieuses ; la fréquentation de Beethoven, de Goethe, de Balzac, m’a donné peu à peu le goût des développements larges et de cette simplicité souveraine qui articule avec netteté les moindres détails de la pensée.

La séduction de Kipling s’exerce surtout, me semble-t-il, par la fiction optimiste d’une conjuration de spectateurs attentifs autour de son héros. (Kim, Capitaine courageux, l’Habitation forcée, etc.) Rien de si flatteur pour l’esprit, dans sa force comme dans sa plus abjecte vanité.

En réalité, ça n’est pas vrai. L’hypothèse de Kipling suppose une somme incalculable de clairvoyances prêtes à s’exercer silencieusement sur tout héros de son choix. Il accroît la flatterie de cette idée en confiant le rôle du chœur aux hommes et aux femmes des classes « inférieures ». Il leur attribue en partage une communication d’une incroyable lucidité avec les éléments les plus obscurs de la tradition et des coutumes. Il les munit d’un sens aigu de la Loi, — code de la mer, code de la jungle, code de la vieille terre anglaise, code secret et particulier pour chaque race, chaque classe sociale, chaque catégorie d’ouvriers, chaque service public, — code des détroits, code des phares, code des routes, etc..

Il faudrait mesurer ici l’influence de la maçonnerie sur Kipling. Probablement considérable. L’influence aussi de l’Inde ; en présence d’une civilisation forte et nombreuse, il s’est formé un code rigoureux de la vie de la société britannique aux colonies. Ce procédé dans son extension complète a pour résultat de conférer à chaque groupe humain une gravité occulte d’initiés. D’autant plus flatteur si le jugement monte de bas en haut.

Le type même d’un conte de Kipling : un individu s’imagine qu’il peut, dans des circonstances données, à l’intérieur de son milieu, ou hors de son milieu, agir à sa fantaisie. Il n’a pas commencé d’agir qu’il se sent enveloppé d’une multitude d’attentions implacables, silencieuses, narquoises, injurieusement déférentes. Une préférence native porte Kipling à choisir généralement son héros parmi les maîtres du trafic. L’assemblée, juge secret de l’activité du protagoniste, attend de lui une fidélité de sang et de race à l’exigence des codes. En d’autres termes, partout se retrouve un cercle d’esclaves inexorables qui cherchent à surprendre, chez l’homme né, le mouvement qui révélera son droit à être obéi. Bagheera elle-même ne cherche pas autre chose dans les yeux de Mowgli.

Edward Julius Detmold, Mowgli et Bagheera, illustration originale pour Le Livre de la jungle de Rudyard Kipling.

Procédé triplement flatteur ; il prouve la bonté du monde tel quel, puisque les esclaves eux-mêmes ne souhaitent que de voir confirmée la légitimité des droits du maître. En ce sens, spectacle aussi optimiste du monde que celui que présente la Bibliothèque rose. En second lieu, rien ne chatouille plus délicieusement un lecteur qu’une révélation longuement différée, soumise à toutes sortes d’épreuves secrètes et décisives dont le héros, — généralement un jeune étourdi plein de sang et d’ignorance, « un simple, un pur », — finit par triompher brillamment. En troisième lieu, flatterie particulièrement destinée à un public anglo-saxon, pénétré de la connaissance de la Bible, car elle se rattache directement aux tendances les plus secrètes du messianisme moral.

Une des plus grosses objections contre cette attitude d’esprit n’est pas seulement le conformisme et l’optimisme satisfait, le consentement universel qui sont à la base. Kipling échappe jusqu’à un certain point aux conséquences de sa faiblesse par la lucidité impitoyable du génie et par la haute dignité des devoirs qu’il exige de tout ce qui se prétend nanti du droit de commander. Mais en faisant de chacun de nous le centre d’une attention secrète, si bien informée, si infaillible, si mystérieusement active et, en même temps, si dédaigneusement prête à la soumission, Kipling écrit un conte de fées ; il ment à l’histoire naturelle de la société humaine. Les hommes ne sont pas si intuitifs, si bien documentés, si secrètement infaillibles, si continuellement attentifs qu’il s’amuse à nous le dire. Les hommes sont inquiets, ignorants, étourdis, inattentifs, versatiles, vite fatigués.

Du tableau peint par Kipling, risque de subsister avant tout l’impression desséchante du dédain qui monte sans arrêt des hommes d’en bas vers les hommes d’en haut. Là son génie n’a pas pu se défendre contre la réalité. L’atmosphère qu’on respire dans son œuvre finit donc, certains jours, par être aussi étouffante que celle de la prison pour dettes de Dickens. Je pense aux jours où s’évanouit le conte de fées. Le dédain que nous sentons autour de nous, dans la vie réelle, est d’un cours lent, divisé à tout instant par la nonchalance, par l’incuriosité, par l’ignorance des hommes. Le dédain, dans Kipling, quand il a perdu son brouillard de prestige, garde la merveilleuse sûreté d’instinct dont l’homme de génie l’a doué : il est alors une force rapide et irrésistible ; profondément décourageante si la joie de vivre n’était, chez lui, toujours supérieure à tout.

On a fait à Bergson une réputation de brillant écrivain. En réalité il use moins qu’eux tous de l’effroyable jargon de Trissotin. Et il a eu quelques bonheurs d’expression pour faire saisir son idée fixe. En réalité, aussi, sa parole est claire et captivante. Mais sa langue écrite est une gélatine. Il est difficile de lui rendre les arêtes du cristal de la pensée. C’est du style d’homélie, qui rappelle celui de Renan. Qu’on ne s’amuse pas à objecter que, précisément, dissertant sur l’intuition (qu’il place à l’antipode de la réflexion), il a besoin d’un style nuageux et estompé. S’il le voulait ainsi, que ne se faisait-il musicien ? Tant qu’on reste enchaîné à la rigueur analytique du langage, ce n’est pas en esquivant ses lois qu’on le pliera à des fins nouvelles. Comme, au bout du compte, c’est en être raisonnant qu’il s’adresse à notre raison pour lui faire comprendre son contraire, je ne vois pas pourquoi il n’use pas de toutes les armes de la raison.

Une œuvre de poète a donné corps à tout un aspect de sa théorie, c’est la Cité des songes, de Kipling. Jamais le brouillard de la vie intérieure n’a été si puissamment évoqué. Mais regardez la structure du détail ; du granit.

Jean-Richard Bloch

Commune, n°59