Plus de 1 200 conseillers travaillistes balayés, des bastions ouvriers du Nord qui basculent, le Parti Conservateur relégué au second plan : derrière la déroute de Keir Starmer aux élections locales du 7 mai, c’est l’extrême-droite de Nigel Farage qui dicte désormais le tempo de la vie politique britannique. Et ce n’est pas par la dénonciation morale que le Labour inversera la tendance.
Quand un voyageur britannique débarque du ferry à Calais, au Havre ou à Dunkerque, il ne découvre pas de drapeaux tricolores flottant aux façades des immeubles ou fixés sur les balcons. À Folkestone, à Newhaven ou à Plymouth, il est par contre habituel de voir des drapeaux britanniques (Union Jacks) et plus encore des drapeaux anglais (croix rouge sur fond blanc) déployés un peu partout, et notamment là où des « étrangers » ne manqueront pas de les voir. Cette manifestation décomplexée d’un nationalisme agressif et chauvin s’était déjà traduite dans les rues il y a deux ans, avec des scènes d’hystérie collective consécutives à un meurtre dont l’auteur était un jeune déséquilibré issu de l’immigration, consécutives aussi à une sordide histoire de réseaux de prostitution gérés par des familles pakistanaises dans le centre du pays. Il trouve cette fois sa traduction dans les urnes.
Certes, les élections locales en Grande-Bretagne n’ont pas la même portée politique qu’en France ; l’échelon communal n’a pas autant de valeur, et les pouvoirs d’un maire sont davantage symboliques que véritablement décisionnels. Il n’empêche : passé un certain seuil, les reculs et les avancées prennent un sens politique clair. Et c’est ici le cas : en perdant plus de 1 200 élus, le Parti Travailliste subit un véritable camouflet. Son recul est particulièrement sensible dans les traditionnels « bastions » du Nord et du Yorkshire, régions de tradition ouvrière paupérisées depuis plusieurs décennies où le vote pour le Labour, jadis vote habituel et identitaire, était devenu au fil des années une survivance.
Ce qui est nouveau, c’est que le recul du Labour ne se fait pas au profit du Parti Conservateur, selon le mouvement de balancier qui depuis deux siècles réglait la vie politique britannique, mais au profit d’un parti d’extrême-droite relativement jeune, organisé « à l’américaine » selon les méthodes trumpistes, et dirigé par un leader, Nigel Farage, qui joue résolument la carte du racisme, du populisme et du dégagisme.
Il importe de voir que le système électoral (scrutin uninominal à un seul tour), conçu pour institutionnaliser le bipartisme, suppose pour se perpétuer deux partis relativement unis. Or la dislocation du parti conservateur, scindé entre libéraux pro-européens et protectionnistes isolationnistes (sans compter quelques variantes pittoresques), a permis l’irruption de ce nouveau venu qu’est le « Reform Party », jugé dans les sphères patronales comme plus fiable et plus maniable que les deux « vieux » partis, désormais ringardisés.
Car l’échec est double : d’un côté le Parti conservateur, malgré l’arrivée aux commandes d’une jeune dirigeante, Kemi Badenoch, particulièrement combative mais peu rassembleuse, a déchiré son image traditionnellement rassurante et modérée ; tandis que d’un autre côté le Labour, recentré sur sa droite depuis l’éviction de Jeremy Corbyn, a perdu le soutien de sa base ouvrière sans pour autant s’ouvrir aux couches nouvelles de salariés, ingénieurs, cadres, salariés des secteurs publics, techniciens, jeunes en formation. Et ce n’est pas la dénonciation morale de l’extrême-droite ni quelques promesses de réformes fiscales, et moins encore la mise au premier plan des sujets sociétaux, qui permettront à Starmer d’inverser la tendance.
L’histoire risque d’être bien cruelle pour celui qui n’avait cessé d’accuser Corbyn et la gauche du Labour d’être voués à l’échec électoral.
Jean-Michel Galano
