Yanis Mhamdi, Alice au pays des colons

À mi-chemin du documentaire de terrain et du cinéma d’intervention, Alice au pays des colons de Yanis Mhamdi suit deux Palestiniens confrontés à la colonisation en Cisjordanie. Produit et diffusé par Blast après le refus des distributeurs, le film saisit au plus près les mécanismes quotidiens de l’occupation et les formes de résistance qu’ils suscitent.

Dans Alice au pays des colons, Yanis Mhamdi précédemment réalisateur de Netanyahu : portrait d’un criminel de guerre, documente l’occupation et la colonisation de la Cisjordanie à travers la résistance d’Alice et Alaa, ses deux personnages principaux. Après un an à essuyer les refus des distributeurs, la diffusion du film dans une vingtaine de salles est finalement assurée directement par Blast, média producteur du film où Yanis Mhamdiofficie comme journaliste.

Alaa Nasr est un Palestinien de 27 ans, de confession musulmane. Il vit à Madama, petit village du nord de la Cisjordanie encerclé par deux colonies israéliennes qui s’étendent jusqu’à menacer les Palestiniens d’une nouvelle expulsion. Malgré l’occupation militaire, les attentes aux checkpoints, les menaces et les agressions fréquentes menées par les colons, Alaa et ses amis considèrent la Palestine comme le plus beau pays qui soit et ils ne le quitteraient pour rien au monde.

Alice Kisiya est une Palestinienne de 30 ans, de confession chrétienne, née d’une mère Française et par ailleurs détentrice de la citoyenneté israélienne. Depuis 2012, le restaurant et la maison que possédaient sa famille ont été détruits à quatre reprises par l’occupant israélien. Alice ne fait pas face à la construction d’une colonie mais à une volonté d’occuper le terrain, que les autorités israéliennes ont déclaré zone militaire protégée. L’armée est désormais la seule autorisée à filtrer les présences. La venue d’Alice et de ses proches sur leur terrain est interdite, quand celle des groupes de colons est autorisée. Aussi, les membres du Fonds national juif (FNJ), à l’origine de nombreux projets de colonisation, produisent des faux documents pour tenter de démontrer que le terrain n’appartiendrait pas au père d’Alice.  Selon ces faux documents, il aurait été légué au FNJ par un habitant juif avant 1948. Pour harceler les Palestiniens qu’ils souhaitent voir partir, les membres de l’organisation recrutent de jeunes israéliens dans les orphelinats et les envoient en première ligne.

Au cours du documentaire, nous constatons que le regard d’Alice évolue au fur et à mesure du développement de la lutte qu’elle organise. Celle que l’on voyait demander naïvement à ce qu’on appelle la police israélienne en pensant qu’elle la protégerait s’appuie désormais sur la construction d’un rapport de force à la base. À ses côtés dans les rassemblements, on aperçoit le député communiste israélien Ofer Cassif et quelques jeunes israéliens, ultra minoritaires dans leur société, qui rejoignent les luttes des Palestiniens en Cisjordanie. Evelyn, une Israélienne d’une trentaine d’années vêtue d’un t-shirt « Fuck Ben Gvir » (du nom du ministre israélien de la sécurité et dirigeant du parti d’extrême droite Force juive), interpelle une soldate : « J’étais la personne la plus sioniste, tu ne peux même pas imaginer… Puis j’ai réalisé ce qu’il se passait vraiment. » Elle a en effet, peu après son service militaire, découvert le quotidien d’une de ses amies palestiniennes en territoire occupé. 

À la fin du documentaire, on apprend qu’Alice Kisiya a obtenu au printemps 2025 la possibilité de démontrer auprès de la Cour suprême israélienne que l’endroit appartient à sa famille. Les colons n’ont pas cessé leur harcèlement pour autant.

Quant à eux, Alaa Nasr et ses proches refusent toujours de quitter leur terre malgré la colonisation et les conditions de vie imposées par l’occupation. Récemment, le frère d’Alaa a été détenu et torturé pendant quatre jours par les autorités israéliennes. Depuis 2020, plus de 1100 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie par des colons ou des soldats. Plus de 96 % des enquêtes visant des colons israéliens ont été classées sans suite1.

Quant à lui, le réalisateur Yanis Mhamdi est depuis le printemps 2025 interdit de se rendre en Israël et en Palestine en raison de sa présence en tant que journaliste sur la flottille qui tentait de rompre le blocus de Gaza. 

Vivian Petit