La révolution allemande de 1918-1923 : une défaite fondatrice

Dans un ouvrage ambitieux, Anne Deffarges revisite la révolution allemande de 1918-1923 à partir des luttes ouvrières et des conseils révolutionnaires. Une lecture qui renouvelle l’analyse de la République de Weimar et interroge les conditions de l’échec révolutionnaire.

L’arrivée au pouvoir – effective ou éventuelle – de partis d’extrême-droite en Europe amène de plus en plus les commentateurs mais aussi les historiens à évoquer le sort de la République de Weimar pour l’exemple qu’elle a donné de la fin tragique d’une démocratie parlementaire avec l’avènement du nazisme. Dans les années 1960-1970, l’historiographie dominante taxait volontiers la division de la gauche d’être la cause de cette chute (en faisant porter le poids de la « faute » sur le KPD – parti communiste – pour son « radicalisme », en particulier sa dénonciation de la social-démocratie). Aujourd’hui où les hypothèses révolutionnaires se sont estompées, on s’intéresse moins aux débats et aux pratiques de l’extrême-gauche et on met plutôt en évidence la responsabilité de la bourgeoisie allemande, des grands propriétaires terriens, des milieux de la finance et des mouvements nationalistes, notamment au sein de l’armée, dans l’arrivée du nazisme – Hitler se voyant confier la charge de chancelier par le président en toute légalité à la suite d’une « alliance objective » de la droite et du centre avec l’extrême-droite que la progression de la gauche inquiétait. « Moindre mal » à leurs yeux, voire moyen commode de juguler les mouvements sociaux qu’une crise économique endémique suscitait de manière répétitive depuis la défaite de 1918. 

Anne Deffarges aborde la période différemment : à partir des mouvements sociaux et de l’aspiration à un changement des rapports de production dans le monde du travail et non seulement de la forme du pouvoir (monarchie constitutionnelle, république parlementaire). Cet angle de vue change tout dans l’appréciation de la période, y compris dans ce qui conduira à l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Rosa Luxemburg n’écrivait-elle pas… en 1918 que, sans progrès décisif de la révolution « les Ebert-Scheidemann devraient tôt ou tard céder la place à une dictature militaire pure et dure sous Hindenburg ou d’autres forces contre-révolutionnaires » ? (cité par A. Deffarges pp. 118-119).

De cette aspiration au changement témoignent la constitution des conseils ouvriers à la chute de la monarchie, la proclamation de Républiques des Conseils tout au long de la période dans bon nombre de villes du Nord au Sud du pays (Berlin, Munich, Brême, la Ruhr, Hambourg, etc.) et l’existence d’un double pouvoir. Situation comparable à celle de la Russie où le gouvernement provisoire (que dirige Kérenski) fait face aux soviets dans lesquels les partis de gauche (bolchévik, menchévik, socialistes-révolutionnaires) sont présents. Avec la différence de taille, non seulement des circonstances concrètes ici et là (la guerre mondiale s’est achevée par la défaite de l’Allemagne) mais des rapports de force entre les partis de gauche (domination écrasante du SPD, fraction indépendante du SPDU, groupe spartakiste) et les syndicats.

C’est ce tableau spécifique à l’Allemagne que dresse de manière détaillée Deffarges en mettant en lumière l’attitude continûment ambiguë du SPD que son revirement patriotique à l’éclatement de la guerre a « intégré » au monde politique en place, les ambivalences du SPDU et la faiblesse du groupe spartakiste qui s’en détache durant les événements pour se constituer en parti communiste.

Cette situation sociale et politique explosive que l’Allemagne connaissait l’auteure la qualifie, pour ce qui est des années 1918-1923, de révolutionnaire. Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce mot que la « science politique » dominante – et ses déclinaisons journalistiques – sont parvenues à faire confondre avec ceux de « coup de force » ou de « coup d’État » (le cliché du « coup d’État bolchévik de 1917 »). Or pour le marxisme, comme l’écrit Georg Lukács, la révolution n’est pas « un acte isolé, séparé de l’évolution d’ensemble » c’est un « moment dans un processus ». Et c’est ce processus qui s’étend sur la durée qui est appelé révolution et c’est cette révolution qui forme la matière de ce livre.

On dispose de plusieurs témoignages littéraires aux deux extrémités de cette période, qui attestent cette qualification de révolutionnaire : celui de Theodore Plievier qui dépeint ce qui précède et conduit aux affrontements de 1918-1919 en s’attachant à la mutinerie des marin de Kiel, aux tractations du pouvoir conduisant à l’abdication de l’empereur et à l’arrangement de la droite et de la direction du parti socialiste (SPD) pour « rétablir l’ordre » et instaurer la République de Weimar par une répression sanglante. C’est le récit Der Kaiser ging, die Generäle blieben (l’Empereur partit, les généraux restèrent [traduit il y a trois ans en français]), documenté, vécu de l’intérieur et que l’auteur, militant, fit paraître en 1932 devant le danger que courait le pays. L’autre – réédité en URSS la même année – était paru à Moscou en 1925 sous la plume de Larissa Reisner qui vécut l’insurrection de 1923 à Hambourg et la narre dans son livre Gamburg na barrikadakh (Hambourg sur les barricades, 1925), publié l’année précédente dans des journaux, livre rapidement traduit en allemand et aussitôt condamné à être brûlé sur requête de la Reichswehr (l’armée du Reich), huit ans avant les autodafés nazis… Cette activiste russe, alors compagne de l’envoyé de l’Internationale communiste auprès du KPD, Karl Radek, consacra deux autres livres à l’Allemagne : Berlin en 1923 et Au pays d’Hindenbourg avant de disparaître prématurément de maladie. On pourrait ajouter nombre d’autres témoignages littéraires – dont Après-guerre de Ludwig Renn (1930 – traduction au Temps des Cerises, 2025) – qui étaient autant de signaux d’alerte.

Aux deux extrémités de la période délimitée par Anne Deffarges se trouvent deux échecs révolutionnaires. Le premier dû à l’absence d’une organisation capable de mener le « groupe en fusion » – pour employer la terminologie sartrienne – vers la victoire ; le second en raison de la prudence de l’organisation politique maintenant constituée et puissante et d’un défaut d’information laissant Hambourg, isolée, partir seule au combat. Ce sera la dernière manifestation susceptible d’aboutir à une prise du pouvoir par les forces révolutionnaires de cette période dans le cadre de la « révolution mondiale » engagée par l’Octobre russe. Les cinq ans de luttes et de répression laissent les masses ouvrières défaites.

Les historiens en restent le plus souvent à l’insurrection spartakiste de 1918-1919 qui s’acheva dans le sang et le meurtre de deux dirigeants communistes de premier plan – Rosa Luxemburg et Karl Liebnechkt – et ils considèrent les soulèvements ultérieurs comme des soubresauts sans avenir. C’est cette approche que conteste Deffarges dont participèrent également les courants « gauchistes » des années 1968-1970 qui se focalisèrent sur le caractère insurrectionnel des événements de 1918-1919 et sur la figure, devenue mythique, de Rosa Luxemburg.

L’ombre de celle-ci planait sur le mouvement ouvrier des années 1920 : de ses funérailles après qu’on eut repêché son corps dans le canal Landwehr, au monument conçu par l’architecte Mies van der Rohe (inauguré en 1924 par Wilhelm Pieck – futur dirigeant de la RDA – détruit par les nazis entre 1933 et 1935). Non seulement comme martyr de la révolution mais aussi comme la principale théoricienne du marxisme avec Lénine, rompant avec l’économisme et le positivisme dans lequel il avait sombré avec Eduard Bernstein, Otto Bauer et d’autres. Georg Lukács dans Histoire et conscience de classe (1922) lui consacre deux chapitres (« Rosa Luxemburg marxiste » et « Remarques critiques sur la critique de la révolution russe de Rosa Luxemburg »). Elle fut redécouverte au moment des révoltes de 1968 (« Rosa Luxemburg vivante » titrait la revue Partisans de décembre 1968), ses œuvres publiées chez Maspero, à la Vieille Taupe. Il s’agissait alors de faire pièce à ce qu’on considérait comme l’« autoritarisme » de Lénine (le Groupe Dziga-Vertov tourne un Vladimir et Rosa) incarné par les partis communistes soupçonnés d’avoir freiné le développement de la révolution. Elle paraissait alors précurseur de la pensée conseilliste, considérant – comme l’écrit Lukács – que « l’organisation est bien plutôt une conséquence qu’une condition préalable au processus révolutionnaire, de même que le prolétariat lui-même ne peut se constituer en classe que dans et par le processus »,processus que le parti ne peut « ni provoquer ni éviter ». Mais pour Lukács, Rosa Luxemburg en vint à « surestim[er] les forces spontanées, élémentaires de la révolution », « par rapport auxquelles les organisations centrales du parti ont toujours un rôle conservateur et inhibiteur ». On pourrait sans doute nuancer les choses : n’écrivait-elle pas, en janvier 1919, à Clara Zetkin – alors loin de Berlin et inquiète des décisions du jeune parti communiste au sujet des élections à l’assemblée Constituante (boycott et lutte armée) – : « Notre défaite n’a été que la victoire d’un extrémisme un peu puéril, en pleine fermentation, sans nuance ». Gilbert Badia, auteur d’une Histoire de l’Allemagne et d’un Rosa Luxemburg Journaliste, polémiste, révolutionnaire , cite cette lettre dans un article sur lequel plane l’ombre de Mai-Juin 1968 en France et la remise en cause de la position du PCF lors des événements. Il insiste sur l’accent mis par les spartakistes sur « l’initiative des masses » au dépend de l’organisation. Deffarges est du même avis tout en n’opposant pas ces deux éléments complémentaires, l’un ne devant être sacrifié au nom de l’autre. L’analyse historique qu’elle propose est scandé par la question de l’absence ou de la faiblesse du KPD lors des événements qui se succèdent et n’aboutissent pas faute d’une direction suffisamment ferme. Chaque ville, chaque bassin ouvrier ou Land part seul ou presque au combat laissant au pouvoir la possibilité de les écraser un à un, disposant chaque fois des forces répressives suffisantes.

Le débat entre l’extrême-gauche et les partis communistes des années 1970, impulsant un retour sur cette période, incita à l’examen des erreurs des uns et des trahisons des autres. S’il est peu de travaux consacrés à la politique du SPD – dont Deffarges retrace les vilénies continuées lors de cette période révolutionnaire (faisant tirer sur les ouvriers en lutte, trahissant les autres partis de gauche, en collusion avec les forces armées réactionnaires, etc.) –, l’histoire du KPD – à laquelle Ossip Flechtheim avait consacré en 1948 un ouvrage pionnier, réédité en 1969 en Allemagne et traduit en 1972 en français – fut examinée de près. La perspective historique de Flechtheim concernant l’évolution, les courants, tendances et conflits traversant le parti communiste, le rôle que joua la IIIe Internationale (IC) dans la politique qu’il mena, n’ignorait pas le contexte social et politique par rapport auquel le KPD et l’IC se situaient, mais elle ne l’envisageait qu’à partir de ceux-ci. La nouveauté du livre de Deffarges est de brosser un état détaillé de ce contexte extrêmement mouvant et évolutif, en particulier le niveau de révolte des masses prolétaires, leur degré de conscience et leur combativité, pour le confronter ensuite à l’analyse qu’en font le KPD mais aussi le SPD, le SPDU (socialistes de gauche), le KAPD (parti communiste ouvrier) et les conséquences politiques qu’ils en tirent. C’est cette perspective qui lui permet d’analyser la praxis du mouvement révolutionnaire, d’évaluer sa pertinence, ses atermoiements ou aveuglements avant de voir des conflits d’autorité entre personnalités ou d’appareils – et son cortège d’exclusions, alliances, compromis, désaveux – comme on se complaît trop souvent à le faire. Et c’est ce qui lui permet de définir les années 1918-1923 comme révolutionnaires et l’année 1923 comme la plus proche d’une possible insurrection victorieuse. On peut accéder ainsi à la complexité de ce processus, ses hauts et ses bas, ses polarités contradictoires, ses reculs et ses avancées loin de la réduction de la révolution à la seule « prise du pouvoir », chère au discours dominant, qui occulte la réalité du phénomène en le réduisant à un coup d’État comme le fait Curzio Malaparte. Dans son livre de 1931, l’écrivain italien s’était proposé d’analyser la « technique du coup d’État » en dehors des enjeux idéologiques (de ce qui l’anime et de ses buts) tout en prenant la révolution bolchévique comme « modèle ». Il y définissait la tactique de Trotski – stratège unique, selon lui, de l’octobre russe – comme se souciant moins voire pas du tout des conditions générales du pays ni de circonstances favorables, au profit d’une préparation militaire et de la constitution de petits groupes déterminés, au contraire de la démarche de Lénine, attaché à obtenir la majorité dans les soviets et le ralliement des masses avant de passer à l’action. Trotski répondit à Malaparte lors d’une causerie radiophonique danoise en 1932 en affirmant que :

« Le soulèvement des masses n’est pas une entreprise isolée que l’on peut déclencher à son gré. Il représente un élément objectivement conditionné dans le développement de la société. 

Mais il ajoutait que même si « les conditions du soulèvement existent », « on ne doit pas attendre passivement, la bouche ouverte », mais agir, tel le chirurgien qui, « l’abcès étant mûr », doit donner « un coup de bistouri ». Il insistait donc bien par-là sur cette dimension « technique » :

« on ne peut plaisanter avec l’insurrection. Malheur au chirurgien qui manie négligemment le bistouri. L’insurrection est un art. Elle a ses lois et ses règles. Le Parti réalisa l’insurrection d’Octobre avec un calcul froid et une résolution ardente. »

Ce débat s’est perpétué à court terme en Allemagne (après l’insurrection initiée par le KPD en 1921 – inspirée par Zinoviev et Bela Kun – qu’on jugea prématurée par la suite) et, à plus long terme, au sein du mouvement révolutionnaire international, la victoire de Fidel Castro en 1959 à Cuba résonnant comme une victoire de la tendance activiste et suscitant des mouvements de guérilla dans plusieurs pays en contraste avec l’attentisme des partis communistes institués.

La dialectique entre les conditions objectives (la situation économique, politique et sociale, le mécontentement des masses) et subjectives (les initiatives, la direction exercée par un ou plusieurs partis), le groupe révolutionnaire et les masses, est au centre de ces interrogations que l’on se repose (ou non) à chaque soulèvement ou révolte et à chaque occasion de prise du pouvoir : la situation est-elle « mûre » et y a-t-il un groupe politique susceptible d’orienter et conduire à la victoire le soulèvement ? La question de l’appréciation du caractère révolutionnaire ou non de la période autorisant l’action est donc capitale. Selon quels critères ? Lors d’un colloque de 1976, plusieurs orateurs (André Donneur et Pierre Broué notamment) insistèrent sur la nécessité d’examiner non seulement les conditions objectives permettant de répondre à cette question mais aussi les conditions subjectives – les unes et les autres au nombre de trois. Les subjectives – à savoir l’existence d’un parti ayant l’écoute des masses révoltées et des dirigeants capables d’analyser les situations et de prendre les décisions justes (c’est-à-dire de saisir le « moment décisif » – ni trop tôt, ni trop tard) – sont évidemment tout aussi importantes que les objectives lesquelles offrent cependant la base nécessaire des secondes (sauf à conduire des actions aventuristes, vouées à l’échec). Par conséquent l’appréciation des événements qui ponctuent les cinq années de la révolution allemande permet de conclure à la justesse des décisions prises ou à leur caractère erroné – quelle qu’en ait été l’issue. 

Après la suite des révolutions écrasées dans le sang depuis 1848, 1871, 1905, le « cas » bolchévik offrait alors le seul « modèle » de réussite. Les Russes – Lénine le premier – comptaient, dès 1918, sur cette révolution allemande pour assurer la leur et poursuivre le mouvement qu’ils ne concevaient que mondial, voyant à court terme la révolution gagner toute l’Europe et franchir l’Atlantique ! Après le reflux et la stabilisation de la situation, l’échec de la République des Conseils en Hongrie et de l’Armée rouge devant Varsovie (où l’armée française vint sauver un pouvoir polonais en déroute), c’est encore du côté de l’Allemagne qu’ils voyaient l’espoir de la révolution. Mais les différences entre les situations allemande et russe étaient importantes : les spartakistes, à l’aile gauche du SPDU exclue en 1916 du SPD pour n’avoir pas approuvé « l’union sacrée », firent sécession fin 1918 en créant le KPD. Cependant SPD et SPDU restaient dominants dans les classes laborieuses et surtout jouaient un « double-jeu » constant pour le premier et épisodique pour le second – l’auteure y insiste et le montre. Enfin, l’insurrection spartakiste se déclencha certes après l’abdication de l’empereur – comme en Russie –, mais la guerre mondiale achevée (et perdue), ne mobilisait plus les forces armées sur le front, ne permettant pas d’y susciter des mutineries qui eussent « généralisé » celle des marins de Kiel. La guerre achevée l’armée du Reich et ses affidés – les Freikorps (milices militarisées constituées pour « tourner » les limitations mises par les vainqueurs) – étaient à disposition du pouvoir pour mater les soulèvements. Les occurrences suivantes eurent lieu dans une situation encore plus contrainte pour le mouvement révolutionnaire : l’Allemagne demeurait sous la férule des puissances impérialistes victorieuses qui étranglaient le pays avec les ponctions économiques exigées par le Traité de Versailles. Les troupes françaises et belges, de surcroît, occupèrent la Ruhr en 1923. 

Le Conseil des commissaires du peuple fin décembre 1918 (après le départ de l’USPD). De gauche à droite, Landsberg, Scheidemann, Noske, Ebert et Wissell.

En 1921 l’insurrection lancée par une direction du KPD – emmenée par Brandler (soutenue par Zinoviev délégué de l’IC) qui venait de marginaliser Paul Levi, partisan d’alliances à gauche à tout le moins d’un Front unique à la base – eut tout du « putsch » et le revendiqua au nom d’une « théorie de l’offensive » où il s’agissait de « forcer le destin de la révolution », c’est-à-dire de faire prévaloir les conditions subjectives sur les objectives. Le mouvement fut écrasé région par région. Il est vrai qu’à peine l’épisode de 1918-1919 clos, la droite réactionnaire alliée à une partie de l’armée (le général baron von Lüttwitz) – rompant sa connivence de fait avec le SPD qui avait permis de « rétablir l’ordre » – fomentait elle-même un coup d’État en nommant chancelier le ministre Wolfgang Kapp et en gagnant la neutralité de l’armée régulière. Privé de toute force armée, le gouvernement social-démocrate (Bauer, chancelier et Ebert, président) s’enfuit à Dresde puis à Stuttgart et ce furent les syndicats – auxquels se rallièrent les partis révolutionnaires d’abord hésitants à défendre leurs anciens massacreurs – qui firent échouer cette prise de pouvoir en déclenchant une grève générale qui paralysa le pays (plus d’électricité, de gaz, de communication et de transport), laissant les putschistes impuissants dans les lieux de pouvoir (chancellerie, ministère) qu’ils avaient investis. Cette résistance aux putschistes de défensive se transforma en offensive en forçant les sections locales SPD et SPDU à suivre la dynamique enclenchée avec la création de conseils ouvriers, la prise en main de l’administration des villes, l’armement des ouvriers, le désarmement des milices réactionnaires et, dans certains endroits comme la Ruhr, la socialisation des mines et des usines. Là où il pouvait peser le jeune parti communiste poussait à ces actions. Mais aussitôt la République parlementaire sauvée par le mouvement ouvrier, le gouvernement SPD d’Ebert exigea la fin de la grève et, s’alliant avec ceux qui l’avait renversé, il confia à nouveau à des mercenaires d’écraser les insurgés assimilés à des pillards au nom du danger de « bolchévisme ». Finalement l’échec du putsch militaire vit l’armée sortir renforcée de sa « défaite » : aucune mesure ne fut prise à leur encontre et la Reichwehr constitua plus que jamais une force politique, un État dans l’État.

L’année suivante, les communistes partisans de la « théorie de l’offensive » pouvaient donc estimer que l’accélération qu’ils allaient apporter à la révolution serait suivie des masses prolétaires dessillées par les retournements du SPD et la répression violente qu’elles avaient subie. Or ce ne fut pas le cas. En revanche, malgré les nombreuses arrestations et les morts, le KPD vit ses rangs grossir et ses résultats électoraux régionaux disputer l’hégémonie social-démocrate. Dans cette situation subjective favorable tandis que la situation objective le demeurait – misère ouvrière, chômage, inflation, etc. –, comme l’écrivent tant Fleichtheim que Badia ou Deffarges –, le parti communiste devenu un parti de masse, pesait désormais, au-delà de son poids électoral, sur le débat politique au sein de la gauche. 

C’est dans ce contexte qu’en 1923 la décision d’un soulèvement destiné à la prise du pouvoir ouvrier dans le pays fut prise et qu’une minutieuse préparation « technique » – forces militarisées notamment – fut engagée avec l’aide de l’IC représentée sur place par Radek. La Russie bolchévik était prête à s’engager militairement aux côtés des insurgés si le mouvement prenait de l’ampleur. Cependant les atermoiements des alliés du KPD – le SPDU et les syndicats – conduisirent les responsables du parti à reporter le mot d’ordre insurrectionnel. Seuls les militants de Hambourg, à qui l’information de cette annulation n’était pas parvenue à temps, partirent au combat et, n’entraînant pas un mouvement général dans le pays, durent se replier.

Dans son livre Larissa Reisner écrit que

La rébellion de Hambourg, dans le processus politique à long terme qui l’a précédée, et encore plus brillamment dans les jours et les semaines à venir pour l’éliminer, est l’exemple classique d’un véritable soulèvement révolutionnaire qui a développé une stratégie intéressante de combats de rue, et, seul dans son genre, de retraite impeccable, qui a laissé aux masses un sentiment de supériorité incontestable sur l’ennemi. 

Dans la logique qu’on a déjà évoquée de la révolution comme période étendue et non pas événement ponctuel, les défaites pouvaient être appréciées « positivement » dès lors qu’elles faisaient la démonstration d’une capacité de mobilisation et de résistance et d’une retraite ordonnée faisant peu de victimes et de prisonniers.

La question n’est donc pas de savoir si la situation de ce début des années 1920 en Allemagne était ou non révolutionnaire – elle l’était l’état des lieux est sans appel –, mais ce qu’il en fut des stratégies employées. C’est là que le livre de Deffarges apporte un éclairage qui fait défaut aux analyses historiques récentes de l’émergence du nazisme et de sa victoire. En effet elle montre combien la période fut une succession de grèves, de revendications, de mises en place de conseils ouvriers qui fut réprimée systématiquement par les forces politiques au pouvoir dont le SPD fit partie intégrante et fut motrice, avec une violence de la part des militaires – qu’ils soient de l’armée régulière ou des Corps francs – à l’endroit non seulement des insurgés ou des grévistes mais des populations. Violence que l’historien Mark Jones considère comme la matrice de celle développée et généralisée par les nazis dont les troupes de SA et SS intégrèrent dans leurs rangs ces Freikorps auquel le gouvernement SPD avait fait appel contre les soulèvements ouvriers. L’épisode de la République de Bavière en 1919 comme la répression dans la Ruhr l’année suivante sont à cet égard « exemplaires » : massacres et fusillades indifférenciés, mitraillages des populations, tortures, viols, dizaines de milliers de victimes. La comparaison avec la Commune de Paris vient spontanément à l’esprit, jusque dans le travestissement des événements par la presse bourgeoise et les forces politiques au pouvoir accusant les « bolchéviks » ou les « spartakistes » d’atrocités imaginaires qui convainquirent pourtant M. Thomas Mann, alors à Münich, qu’« on respire bien plus librement sous la dictature militaire que sous la domination de la crapule ».

En 1923, le DKP – qui n’avait jamais été aussi fort –, comme l’Internationale, ont-ils péché par excès de prudence, ont-ils raté une occasion – qui ne se représentera plus ? Anne Deffarges n’est pas loin de le penser. Pourtant si l’on envisage l’issue de la période – la séquence hitlérienne qui s’ouvre en 1923 avec le putsch raté de Munich – succédant à celui de Kapp – et aboutit à l’accession au pouvoir en 1933 – le mouvement ouvrier allemand était-il à l’offensive ou aurait-il dû privilégier une lutte défensive ? 

L’Allemagne, menacée d’éclatement après sa défaite, en proie à des mouvements centrifuges qu’aggrave encore l’intervention militaire franco-belge dans la Ruhr, avec une population allemande en proie à la pauvreté et à la disette, face à la coercition des « vainqueurs » de 14-18, va raviver le nationalisme et profiter aux courants conservateurs et populistes qui vont finalement s’exprimer dans le précipité chimique du nazisme. La description de ces cinq années, sur les plans sociaux et politiques, que fait Deffarges est impressionnante. Elle l’était tout autant quoique plus succinte dans l’Histoire de l’Allemagne contemporaine de Badia, mais les analyses diffèrent. Ce dernier considère qu’il s’agissait de résister à la montée du nationalisme et de l’autoritarisme. La stratégie de Front unique à la base (qui, avec l’arrivée du nazisme au pouvoir, se transformera, pour l’IC, en celle de Front populaire), la participation ou le soutien à des gouvernements de coalition avec le SPD, le soutien des luttes syndicales pour l’amélioration des conditions de travail, de rémunération, etc. dessinent cette ligne défensive.

Die Gefahr des Bolschewismus (« Le danger du bolchevisme »), affiche anticommuniste de Rudi Fest, 1919

De fait après l’échec hambourgeois, le mouvement communiste se trouve sur cette ligne et reconfigure sa stratégie, eu égard à son caractère minoritaire au sein de la classe ouvrière, en se reportant sur la lutte syndicale, sur la participation à d’éventuels gouvernements régionaux avec les socialistes de gauche et à sa croissance électorale – qui augmente jusqu’à la veille de la nomination d’Hitler par le président Hindenburg. Faut-il voir – comme le laisse entendre Deffarges – dans la proclamation par Staline du « socialisme dans un seul pays », l’URSS, la raison de ce renoncement des partis communistes qui participent à l’Internationale, les intérêts de l’État soviétique s’accommodant d’une pause dans l’agitation révolutionnaire dans un monde avec lequel il entend commercer pour se consolider ? Cette doctrine signifie-t-elle l’abandon de la perspective d’une révolution mondiale ? Ou s’agit-il de la prise en compte réaliste d’une stabilisation générale ne permettant plus d’envisager des insurrections dans le cadre de la révolution mondiale espérée ? Dans son avant-propos à Histoire et conscience de classe, Lukács parle déjà des « espoirs exagérément optimistes que beaucoup d’entre nous ont eus quant à la durée et au rythme de la révolution » (p.9). Dans ce contexte l’Internationale – et Lénine – se tourneront vers l’Asie comme foyer susceptible de perpétuer l’espoir de la révolution mondiale : c’est « l’un des facteurs les plus importants, les plus puissants qui s’opposent à la stabilisation capitaliste » (Thèses sur la situation en Chine, adoptées par le 7e Exécutif de l’IC). En 1926, Eisenstein et Trétiakov voient l’un et l’autre dans la révolution chinoise le centre de gravité du moment et la tâche qui leur incombe d’en traiter dans leurs mediums respectifs. Le premier envisage d’y consacrer un film et le second écrit pour le théâtre Hurle Chine ! Ce déplacement du centre de gravité des luttes au plan international et cette anticipation du potentiel révolutionnaire de ce qu’on n’appelait pas encore le Tiers-Monde mais qui appartenait aux empires occidentaux sous forme de colonies ou de pays dominés, sont analysés en termes de « révolution nationale anti-impérialiste ». Cela implique une alliance évolutive des communistes avec la bourgeoisie nationale, les intellectuels et les étudiants, dans un premier temps, la constitution d’un bloc ouvrier et paysan, dans un second, et la conquête de l’hégémonie du prolétariat, dans un troisième temps. Ce processus graduel, exprimé par les stratèges staliniens, ressemble beaucoup à ce que Trotski appelait la « révolution permanente » (qui prit un autre sens par la suite). Pour l’heure, en Chine, le mot d’ordre pour les communistes était, par conséquent, d’adhérer à l’organisation nationaliste de masse du Kuomintang du Dr Sun Yat-sen, de participer à d’éventuels gouvernements de coalition et de changer de l’intérieur cette organisation. Trois ans après le coup d’arrêt de la révolution en Europe, la stratégie se voit fondée non plus sur la prise du pouvoir et l’instauration de la dictature du prolétariat, mais sur des alliances avec des forces nationales appartenant à la bourgeoisie et la petite-bourgeoisie. Et elle plaide pour un processus gradué de conquête de l’hégémonie au sein de ces alliances. Or cette analyse trouvera une butée le 20 mars 1926 quand le successeur de Sun Yat-sen, Tchang Kaï-chek, opère un premier coup d’État à Canton en arrêtant les autorités nationalistes rivales et plusieurs dirigeants communistes afin, dit-il, de mener la guerre contre les « seigneurs » qui occupent la majeure partie du territoire, soutenus par divers pays impérialistes. Il proclame alors la loi martiale, interdit la grève, se voit même désavoué par le parti du Kuomintang quand il entre à Shangaï, en 1927, où vient de triompher une insurrection ouvrière, et qu’il « rétablit l’ordre » en poursuivant et exécutant des milliers de militants ouvriers. André Malraux donna, dans La Condition humaine, une peinture dramatique de cette répression qui amènera, un peu plus tard, l’IC à dénoncer « la trahison de Tchang Kaï-chek » (20 avril 1927). Un processus qui rappelle l’attitude du SPD allemand par rapport aux conseils ouvriers et aux mouvements révolutionnaires… 

En 1923, Clara Zetkin désignait deux racines du fascisme : la décomposition de l’économie capitaliste et de l’État bourgeois et « la lenteur voire la stagnation de la révolution mondiale due à la trahison des dirigeants réformistes du mouvement ouvrier ». Si l’examen proposé de la période ne peut guère servir d’exemple de nos jours où la combativité des masses n’est en rien comparable à celle des prolétaires « n’ayant à perdre que leurs chaînes » d’alors, il reste ces interrogations sur les stratégies révolutionnaires à mettre en œuvre (lutte armée, voie électorale, mouvements sociaux), cette contradiction entre « volontarisme » et « attentisme » et cette ambivalence constante de la social-démocratie confinant souvent à la « trahison » et qui permet de reconnaître une certaine pertinence à la caractérisation  – vouée aux gémonies et assurément trop rigide – de « social-fascisme » (adoptée lors du VIe congrès de l’Internationale en 1928). L’ouvrage d’Anne Deffarges offre un véritable « livre noir » du SPD dont les actions ont rarement été décrites avec une telle précision documentée. 

En outre ce livre nous permet de sortir de cette sorte de complaisance à célébrer les révoltes qui échouent (mais dont la grandeur résiderait dans leur seul soulèvement, dût-il retomber comme la loi de la gravité le lui assigne) et du refus d’envisager l’organisation d’une révolution.

François Albera