Jean Renoir n’a cessé de s’émerveiller du bonheur des rencontres. La revue Commune va le suivre ici en retrouvant, dans un ouvrage récent, la présentation d’un texte publié en 1936 dans le journal mensuel de l’Association des écrivains et des artistes révolutionnaires, sous la férule d’André Gide, de Louis Aragon et de Romain Rolland. Jean Renoir publiait alors un dialogue avec Henri Jeanson… dans la revue Commune. 90 ans plus tard, Commune retrouve cette « commune présence, comme aurait dit René Char, et la trace de l’engagement du cinéaste Jean Renoir dans la même revue Commune, à l’occasion de ce texte qui n’avait pas été publié jusque-là.
C’est une raison suffisante – et ce n’est pas la seule – pour rendre compte de ce très bel ouvrage qui regroupe une multitude de textes inédits de Jean Renoir, réunis par Olivier Curchod et un groupe de chercheurs qui révèlent et expliquent ces textes au public : Jean Renoir, Le Portrait de l’artiste.
Nul besoin d’être cinéphile pour s’attacher à la publication de ces inédits, lettres, dialogues, témoignages, bilans, de la plume même de Jean Renoir et qui accompagnent son parcours. Chaque fois une introduction claire, dynamique et précise remet le document en situation. Des notes élucident les points plus obscurs de désignations ou d’allusions datées. C’est à la fois le parcours d’un homme, fils de peintre et s’intéressant à tous les arts, la carrière d’un cinéaste et plus d’un demi-siècle d’histoire tumultueuse du XXe siècle qui se trouvent éclairés. Jean Renoir, cinéaste, on le sait (il a écrit près de huit livres), écrit avec talent, humour et conviction – avec ce caractère et cette humanité qu’on retrouve dans ses films.
Olivier Curchod et ses amis ont donc non seulement déniché une foule d’inédits mais ils les ont aussi organisés, classés, expliqués, mis en perspective pour faire surgir, en mouvement, « le portrait de l’artiste ».

Ce portrait chronologique s’organise en cinq parties qui suivent les moments de l’histoire d’un cinéaste et des hommes au XXe siècle. Comme le dit Jean Renoir, un homme est « peu de choses à soi seul », il devient intéressant quand il devient, consciemment ou non, « porte-parole » de son art, de sa communauté, de son humanité.
La première partie est consacrée à « Renoir français » (décennie de 1927 à 1938).
Renoir a perdu son père en 1919 ; il commence une carrière de cinéaste en 1924 ; il connaît une décennie couronnée par le succès de La Bête humaine en 1936 et surtout de La Grande Illusion en 1937.
On peut distinguer ici quelques premières lignes de force que montrent ces inédits publiés.
Il s’agit d’abord de la révélation de la puissance du cinéma, notamment avec le spectacle du film Napoléon d’Abel Gance en 1924 – Renoir voit un nouveau Victor Hugo dans ce cinéaste à la puissance qui le subjugue. Il en résulte un rapport à la technique nécessaire : oui au pouvoir du triple écran, non à la sacralisation de ce qui est purement technologique. L’art de la vue qu’est le cinéma s’y définit avec enthousiasme. « Tous les paysages sont photogéniques »… mais Renoir continue de préférer le studio. Une réflexion s’engage aussi sur la transition du cinéma muet au cinéma parlant. La poésie du muet reste indiscutable pour le cinéaste – tant il peut y avoir, avec le cinéma parlant, un risque de bavardage. Il est dit la joie simple « d’accompagner d’un sifflement la glissade d’un clown ». Autre transition : celle du noir et blanc à la couleur. Le cinéaste a cette intuition : « tous les films seront bientôt tournés en couleur ».
Enfin et surtout, par ses films, Renoir définit une éthique du cinéma (« Pas de concessions ! » est le titre, dans le livre, du dialogue initialement publié dans Commune) : contre la toute-puissance de l’argent – alors que cet art appelle évidemment un financement important. Préférant au règne de l’argent un message populaire, patriotique et militant, le cinéaste appelle de ses vœux un cinéma vraiment français – qui ne soit pas parasité par des influences économiques étrangères. Dans ses notes, Olivier Curchod ne cache pas l’amalgame un peu douteux des financements étrangers et d’une méfiance voisinant avec une forme possible d’antisémitisme qui n’a pas épargné (et n’épargne peut-être toujours pas aujourd’hui) certaines orientations dévoyées à gauche. Ce Portrait de l’artiste est loin d’être une hagiographie de Jean Renoir.
Reste le plus visible : l’attachement à la France, à la cause du peuple, la foi dans un art populaire qu’est le cinéma et qui fait du cinéaste un ardent soutien du Front populaire au moment où arrivent les premiers grands succès, en particulier celui de La Grande Illusion en 1937. Attachement patriote et non nationaliste, qu’illustre ce grand film sur des prisonniers de la guerre 14 : « Le patriotisme n’est pas forcément agressif ». Défendre son pays, c’est défendre une terre par attachement à tous les humains qui l’occupent, et non « par attachement à un prince, à une religion ou à un métier ». C’est ce que voulait montrer aussi l’apologie de la Révolution française dans le film historique La Marseillaise, qu’évoquent les documents de 1938 et qui reste un film un peu incompris.
La deuxième période du Portrait de l’artiste s’intitule « Dans la tourmente » et regroupe les documents sur le pressentiment de la guerre et le constat de l’entrée en guerre (1939-1940), seconde guerre prophétisée dans la comédie joyeuse et terrible : La Règle du jeu en 1939.
Renoir y confirme son amour pour un cinéma national authentique : « Un film français est bon, non parce qu’il est international, mais parce qu’il est typiquement français ». C’est l’authenticité du particulier qui serait la vraie voie vers l’universalité possible. Le cinéaste a ses propres mots pour définir aussi l’art particulier qu’est le cinéma. On a retenu la formule de Malraux : « un art et une industrie ». Pour Renoir, qui ne peut ignorer cette double composante, c’est en effet à la fois « un art et un business ». Il essaie de le faire pencher autant que possible du côté de l’art… Il approfondit la recherche d’une communication universelle par l’image en mesurant les risques du parlant, nouvelle Tour de Babel qui sépare les pays et les langues, et ne les réunit certainement pas dans le doublage qui est, pour Renoir, d’une totale inauthenticité – dans La Grande Illusion il avait fait parler les personnages chacun dans sa langue.
Le cinéaste défend plus que jamais un idéal patriotique au moment de l’entrée en guerre, considérant le cinéma comme une arme possible de conviction. Il dessine les rapports possibles des tournages et de l’engagement militaire. Il prône aussi en ce sens un contrôle d’Etat de la production française. Plus que jamais il cherche à promouvoir la valeur culturelle et éducative possible des films, qui ne soient ni commerciaux ni de l’ordre de la basse propagande. C’est dans ce sens qu’il commente la fondation possible d’une nouvelle « Cité du cinéma ». Mais comment imaginer de faire des films en France une fois la défaite consommée – une page se tourne alors dans la carrière de Jean Renoir qui doit s’exiler…
La troisième période est alors la décennie intitulée « Vu d’Amérique » (1941-1950).
Renoir s’installe alors à Hollywood, ce qui le protège de la guerre, lui permet de continuer à faire des films, et lui assure aussi par là encore une sécurité matérielle. Des textes – souvent traduits – font ici un bilan de cet exil. Olivier Curchod et ses amis nous montrent ici comment cet exil n’est pas vécu comme un reniement mais comme le prolongement d’une carrière et de fidélités par d’autres moyens. S’installer à Hollywood, ce n’est pas adhérer au système capitaliste américain que le cinéaste continue de refuser mais il prend soin de distinguer les relations possibles avec les Américains (qu’il défend) et avec certaines structures et idéologies américaines qu’il combat.
Paradoxalement aussi, l’installation en Californie permet de raviver des souvenirs de jeunesse – tant le climat et les paysages rappellent à Jean Renoir sa jeunesse sur la Côte d’Azur. Et les premiers documents sont des hommages à la mémoire de son père, le peintre Auguste Renoir, et des souvenirs d’une correspondance touchante. Le vieux peintre, ayant cueilli et admiré une petite violette, l’avait envoyée, séchée et collée à une lettre adressée à son jeune fils – émerveillement partagée devant le merveilles miniatures de la nature et art concret de la transmission.
C’est cette part de rêve cultivé par l’art que Jean Renoir dans ses propos prolonge en continuant d’affirmer la nécessité de la liberté, de l’antifascisme, le goût de la vie et de la joie que le cinéma peut entretenir. Le souvenir de ce « petit film » qu’est Partie de campagne condense ces instants fugaces de lumière et de bonheur qui peuvent se fixer sur la pellicule.
Ce partage doit se faire avec tous les hommes. Renoir n’a de cesse de répéter que si le cinéma est un art populaire, tous les arts doivent être des arts populaires, et que les plus grands de la littérature, Molière ou Shakespeare, écrivaient pour tous.

La quatrième période se dessine alors, sous le titre « Renoir international », de 1950 et à 1963.
Renoir devient une référence dans l’ensemble du cinéma mondial, ce qui coïncide avec son art d’aller promener même sa caméra sur les rives en Inde dans son film de 1951, Le Fleuve.
Objet de tous les éloges, le cinéaste est soucieux, de son côté, de rendre hommage à tous ceux qui l’ont inspiré, de déjouer les élitismes de bon ton qu’illustre la formule « Ce n’est pas du cinéma ». Il répond avec ce bon sens bonhomme qui a fait sa légende : « Tout ce qui est sur écran est du cinéma comme tout ce qui est imprimé est un livre ». Il refuse les hiérarchies culturelles toutes faites et peut louer, dans un même élan, l’art de cathédrales et la commedia dell arte, le jeu du théâtre et le jeu du cinéma, non antagonistes. Il réaffirme ce qui sous-tendait son film de référence La Grande Illusion : « la certitude que les guerres sont idiotes ». Il aspire, dans un même élan, à une paix des hommes et à une paix des champs, illustré dans cette référence impressionniste heureuse « Le déjeuner sur l’herbe ».
Enfin les documents rassemblés et annotés dans la cinquième et dernière période, au titre qui est devenu celui de l’ouvrage « Le Portrait de l’artiste » (1963-1977) témoignent de la modestie et de l’humanité d’un cinéaste qui est devenu une grande référence du septième art et qui a souvent simplement dicté son propos dans ses dernières années. Une constante jusqu’à la fin : le goût du bonheur, par-delà les tristesses et les chagrins. « Comment être heureux en faisant des films ? ». Plus important : « Comment être heureux en vivant ? ». Et en faisant partager ce bonheur. De ce point de vue tous les arts, dans leur interdépendance, peuvent y concourir et il ne faut pas les opposer. Renoir évoque alors « les jeux tendres et tragiques des enfants ». Il affirme aussi son amour pour les comédiens en reprenant l’exemple de Michel Simon, comédien de ses films de jeunesse (Boudu sauvé des eaux). « C’est peut-être parce que leur métier est dangereux que je les aime tant ».
Un épilogue justifie enfin le titre choisi « Le portrait de l’artiste » avec cette formule condensée : bref, il s’agissait pour le cinéaste (comme pour son père peintre), comme pour les spectateurs au cinéma, par ce qu’ils voient et par ce qu’ils éprouvent, en somme, de « se trouver ».
Les amateurs du cinéma de Renoir ne manqueront pas ce riche recueil de documents ; les autres y découvriront ce cinéaste si marquant.
Indémodable Jean Renoir. Olivier Curchod et ses amis en rassemblant et en éclairant tous ces documents nouveaux, mettent en lumière ici une quadruple modernité de l’auteur de La Grande Illusion – et on est heureux de retrouver, dans une publication exhumée de Commune en 1936, des orientations qui nous parlent encore aujourd’hui.
Par le cinéma, on voit la bêtise monstrueuse de toutes les guerres qui dressent les peuples les uns contre les autres au profit des puissants. C’est un pacifisme ferme qui est ici défendu.
Par le cinéma, on revient à l’importance de l’origine de chacun qui lui permet une solidarité véritable avec tous les hommes, dans un humanisme qui ne nie pas les particularités mises en évidence à l’écran.
Par le cinéma, on retourne à une conception populaire de l’art (à l’origine artisanat, céramique dans la jeunesse de Jean Renoir) ; cet art peut déjouer les pressions économiques ou technologiques, a les moyens de parler à tous, et d’autant mieux qu’il n’est pas « international » mais véritablement universel.
Par le cinéma enfin, on peut non remplacer la vie mais augmenter son authenticité et son intensité de bonheur ; le film n’est pas une simple distraction mais une invitation à voir et à aimer le monde, par-delà ses horreurs ; c’est la possibilité d’en avoir une image complète, muette ou parlante, en noir et blanc, ou qu’on puisse le voir en couleur.
Romain Lancrey-Javal
