Avec Celebrity Dust, le groupe américain TV Moms défend un rock indépendant nourri de grunge et d’entraide. Entretien avec leur chanteur Lucas Price sur la musique, les petites salles et la vie en tournée.
Votre cinquième album, sorti en octobre 2025, s’intitule Celebrity dust. Est-ce que le titre est une référence à Celebrity skin de Hole ? J’ai aussi pensé à Nirvana en écoutant l’album et encore plus en vous voyant en concert, évidemment.
Il y a bien sûr dans nos albums beaucoup de références au grunge des années 90. On me parle souvent de ces groupes et c’est super. Ce sont de très grands artistes qui ont fait une musique géniale. C’était une période passionnante, parce qu’on avait l’impression que les médias venaient d’être envahis par quelque chose d’authentique, à la fois organique, sale, magnifique. Avant la vague grunge, les chaînes spécifiques, comme MTV et d’autres du même genre, étaient beaucoup plus orientées vers la pop. Évidemment, la musique grunge comporte elle aussi de nombreux éléments pop, mais elle s’est amusée à jouer avec les codes de la pop. Un peu comme lors de l’« invasion britannique » des années 1960, on reprenait le style des chansons d’amour, mais on les rendait plus bruyantes, on faisait évoluer les codes. Je pense que ce jeu avec les codes est très important dans toutes les formes d’art.
Cela dit, on peut parler de ces groupes extrêmement connus, mais j’aime aussi attirer l’attention sur des concerts plus petits. Parce que si on parle des très gros concerts, on peut se dire que ce n’est pas toujours la meilleure expérience qu’on puisse avoir… Des gens vont à des concerts de Green Day ou des Foo Fighters parce que c’est confortable, on est rassuré par ce qu’on y voit. Je ne dis pas du mal de ces groupes, loin de là, mais il faut prendre le risque d’aller dans une petite salle voir un groupe peu connu. D’ailleurs ce n’est pas vraiment un risque, si vous y allez vous passerez sûrement un bon moment.
Parfois, c’est difficile de se lever du canapé, de prendre le bus et de s’y rendre, mais une fois sur place on passe un très bon moment. Ça m’arrive souvent et une fois au concert je me sens bien. Puis en rentrant chez moi je me dis que c’était vraiment bien d’avoir soutenu ces groupes.

Quels groupes moins connus sont importants pour toi ?
Je ne peux pas compter tous les groupes qui m’influencent ou qui m’intéressent. On peut citer les Scrunchies, de Minneapolis. Laura, la songwritteuse principale de ce projet, est une de mes connaissances. Souvent, les gens qui composent de la musique ont l’air très extravertis. Ce n’est pas du tout mon cas, dans ma vie je n’ai jamais voulu faire quoi que ce soit qui m’oblige à me retrouver devant un public. Aujourd’hui je le fais uniquement parce que la musique est quelque chose d’extrêmement important. C’est peut-être la même chose pour Laura. J’ai beaucoup de respect pour les gens qui font ça, même si c’est un effort pour eux.
Si on parle de New York, Gillian est une excellente songwritteuse. Elle a notamment monté le projet Shadow Monster, parmi beaucoup d’autres. Si tu veux parler de Paris, il y a un groupe vraiment génial qui s’appelle My Dog’s A Bear. Il y a un côté avant-gardiste, ils intègrent des éléments intéressants dans leur musique, comme des cuivres. Ils ne suivent aucun des modèles auxquels beaucoup de groupes ont tendance à se raccrocher. C’est presque comme s’ils avaient pris l’esprit du free jazz pour l’appliquer à la musique punk.
J’ai lu sur le bandcamp du groupe que l’album avait été produit sans utiliser ni intelligence artificielle ni autotune. C’était important de le mentionner ?
Oui, je pense que c’est important. Si tu écoutes les enregistrements de groupes des années 70-80, par exemple les disques des Rolling Stones, d’Iggy Pop et des Stooges, ou encore les Dead Boys, ils utilisaient tout ce qu’ils avaient à disposition et ça fonctionnait d’une manière qui, je pense, sonne encore authentique aujourd’hui. Maintenant, si on utilise tout ce qui est à notre disposition, ça sonnera moins comme l’œuvre d’un humain que comme celle d’un ordinateur. Alors, oui, on utilise quelques outils informatiques, mais ce sont des émulateurs d’effets analogiques. On ne va pas souvent avoir de delay à bande, mais de la même façon que ça se faisait à l’époque, on peut utiliser cet effet pour donner un son un peu plus chaleureux.

D’où vient le nom de TV Moms ?
Il y a l’idée de quelque chose de léger. L’idée du personnage préféré dans une sitcom dans laquelle la maman fait toujours des blagues marrantes. Honnêtement, je crois que je voulais quelque chose de simple. Et puis, le premier mot d’un enfant sera généralement « maman ». Avec la télévision à côté. Ça évoque en quelque sorte ce lien entre ce qu’il y a chez soi et la façon dont on est élevé quand on est enfant. C’est une sorte de critique de la place qu’elle occupe. Évidemment, la télé est un peu dépassée aujourd’hui, les enfants grandissent avec des tablettes ou des smartphones, mais tu vois l’image et l’idée.
Et pour y revenir, si ce n’est pas seulement une référence à Hole, qu’exprimes-tu avec le titre de l’album ?
Ce que j’exprime avec ce titre, et dans un certain nombre de morceaux, c’est surtout le fait que la notion de célébrité telle que la majorité des gens l’entendent est complètement dépassée. Chaque personne a désormais accès aux réseaux sociaux et développe une certaine conception des relations publiques. Et puis, il y a dans le titre de l’album l’idée qu’on pourrait penser à faire attention à la planète, envisager de se lier les uns aux autres, plutôt que de simplement s’afficher sur les réseaux et demander aux autres de nous regarder. Quand tout a été détruit il ne reste que la poussière, d’où le titre.

Il est effectivement fréquent de voir des personnes faire des choses dans le simple but de les rendre publiques, par exemple pour poster sur Instagram des photos de l’endroit où elles vont… Aussi, l’extension de la sphère de la communication et la publicisation d’à peu près tout rendent aujourd’hui possible de savoir énormément de choses des autres en regardant leurs profils sur les réseaux sociaux. Ça permet par exemple de détester rapidement quelqu’un qu’on n’a jamais rencontré à cause d’un tweet qui nous agace. Si on prend en compte le fait que l’animosité se construit plus rapidement que l’amitié, et qu’on est généralement moins empathique à distance, le bilan de certains outils de communication ne me semble pas très positif…
Absolument. C’est aussi quelque chose que j’évoque dans bon nombre de morceaux de l’album, même si ce n’est pas linéaire. Je ne suis pas un chanteur folk. Je ne raconte pas les événements de façon chronologique, je ne suis pas un storyteller. J’aime évoquer, utiliser des termes à partir desquels les auditeurs pourront construire leurs propres récits.
Tu es le seul auteur des textes ?
Oui, j’écris les chansons, c’est ensuite que d’autres personnes interviennent. TV Moms suit un fonctionnement légèrement différent de celui des autres groupes. Jusqu’alors, j’avais toujours été bassiste dans des groupes, je n’ai jamais voulu être celui qui est sur le devant de la scène. J’avais participé à quelques groupes, un certain nombre avaient cessé d’exister à cause du départ de tel ou tel membre, et à chaque fois il avait fallu tout recommencer à zéro.
J’avais déjà une expérience et je me suis dit que cette fois il fallait aller plus loin. J’ai donc développé ce projet, où j’écris les chansons, et pour lequel je m’entoure d’un certain nombre de personnes différentes qui sont prêtes à travailler avec moi, que ce soit pour l’enregistrement, pour une tournée, pour m’aider à produire l’album ou pour d’autres choses.
D’ailleurs tu ne travailles pas avec les mêmes personnes selon que tu enregistres aux États-Unis ou que tu fasses une tournée en Europe.
Oui, aux États-Unis j’enregistre depuis 2017 avec Dave Anderson, un très bon ami de Minneapolis. On a déjà fait des tournées ensemble mais il n’aime pas énormément cela. J’ai aussi enregistré avec Dan Brunnemer, qui m’accompagne souvent en concert à New York.
Pour cette tournée en Europe, je suis accompagné à la batterie de Lucy Kaewprasert, qui est allemande, et de Miroslav Kyselovsky à la basse, qui est tchèque. Ce sont à la fois des gens supers et deux musiciens incroyables. En 2020 j’avais prévu ma première tournée européenne et c’est à ce moment que j’ai commencé à échanger avec Lucy. Évidemment tout a été annulé du fait du Covid mais on avait décidé à ce moment qu’on mettrait le projet en œuvre dès la réouverture des lieux de concerts.
Est-ce que les chansons de l’album sont beaucoup réarrangées par les musiciens avant les tournées ?
En général, non, mais il y a des exceptions. Par exemple, il y a un morceau plus lent dans notre set. Je pense que c’est important d’avoir ce type de dynamique. Mira, le bassiste de cette tournée, a décidé d’ajouter toutes sortes d’effets d’overdrive et de distorsion à la basse pour lui donner un son vraiment « sludge », alors que sur l’album c’est très doux. On en a discuté, et on a décidé que c’était ce qu’on voulait en concert, alors on l’a fait. Mais en général, c’est l’enregistrement qui dicte ce que sera la version live, essentiellement à cause des contraintes de temps.
Lucy et moi avons tourné ensemble jusqu’en 2023, puis on s’est séparé. C’est notre première tournée ensemble depuis cela. Après trois ans, elle se souvient de quelques chansons, mais on repart quasiment de zéro. Elle vit à Berlin, je vis à New York et Mira vit à Prague, alors chacun travaille de façon indépendante, ils apprennent les morceaux de leur côté. Pour cette tournée en août, on s’est retrouvé une semaine avant la tournée et on a peut-être fait deux répétitions… Alors on doit aller vite, si quelque chose ne marche pas, c’est simple, on s’en débarrasse et on essaie autre chose.

TV Moms a énormément tourné ces derniers temps, en de nombreux endroits du monde. Comment est-ce qu’un groupe underground organise des tournées à travers différents continents ?
L’année dernière il y a eu quatre tournées : une sur la côte est des États-Unis, une autre sur la côte ouest, une en Europe et une au Japon. Ce n’est peut-être pas énorme comparé à certains groupes plus importants qui bénéficient d’un soutien, mais dans notre cas tout a été organisé de manière indépendante.
C’est moi qui m’occupe personnellement de l’organisation d’environ 90 ou 95 % des concerts. Parfois j’ai un peu d’aide, mais généralement c’est moi qui contacte la salle et l’organisateur. Je m’occupe aussi de trouver les groupes pour les premières parties. Comme tu peux imaginer, ça signifie beaucoup d’e-mails…
Parfois, quand on croise d’autres groupes en tournée, ils nous demandent : « Comment est-ce possible ? », et j’essaie d’être aussi franc que je peux. Je leur explique parfois que certaines personnes, chaque matin, prennent leur café et font des mots croisés, du sudoku ou quelque chose du genre. Moi, je passe ce temps-là à envoyer des mails.
Tu travailles à côté ?
Oui, dans une pizzeria. Ils sont très compréhensifs et accommodants. C’est une toute petite structure, indépendante. Je connais les propriétaires, qui n’ont qu’un seul établissement et sont sympas. Mes collègues aussi sont très arrangeants. Ils me remplacent quand je m’en vais et j’essaie de faire la même chose quand ce sont eux qui souhaitent s’absenter.
Comment trouves-tu les lieux à contacter dans les différents pays quand tu organises une tournée internationale ?
Je peux regarder où jouent des groupes auxquels on peut être comparés et qui sont un cran au-dessus de nous en termes de notoriété. Par exemple, Lambrini Girls, un groupe du Royaume-Uni qui, en plus d’être un super groupe, travaille aussi très dur à l’organisation de ses tournées. Ils s’occupent eux-mêmes d’une grande partie de la programmation, même s’ils bénéficient également de l’aide de quelques organisations extérieures. Je regarde donc parfois où ils jouent, et, puisque les salles où ils se produisent peuvent être trop grandes pour nous ou qu’elles peuvent nous refuser, je peux aussi regarder où Lambrini Girls donnait des concerts quelques années auparavant, et je contacte les salles en question.
Quant aux groupes qui jouent le même soir que vous, comment les choisis-tu ? Par exemple Wheelbite, le groupe punk hongrois avec qui vous avez joué à Budapest.
J’ai eu beaucoup de chance de pouvoir entrer en contact avec eux. C’est la même chose, ils ont donné beaucoup de concerts dans des salles plus petites et leur carrière a récemment pris de l’ampleur. Je constate qu’ils se produisent dans des salles de plus en plus grandes, alors je les contacte. Et ce qui nous aide le plus dans cette démarche, c’est que je vois qu’ils comprennent ce que cela signifie d’être un petit groupe indépendant en tournée, qu’ils pensent donc aux questions liées à l’hébergement, à la nourriture. J’espère qu’on pourra leur rendre la pareille s’ils viennent nous rendre visite. Cet esprit de communauté qui existe au sein de la scène musicale indépendante est très précieux, car sinon on se sent vraiment seul et ça rend la vie en tournée très difficile. Mais quand quelqu’un fait ne serait-ce qu’un petit geste, ça compte énormément.

Constates-tu des différences entre les publics selon le pays ou le continent où tu te trouves ?
Je crois que dans cette partie de l’Europe beaucoup de gens s’intéressent au rock’n’roll et au punk, quoi que ça veuille dire. Ce sont de vraies personnes qui créent de l’art. Quant à notre public, pour nous ça se passe généralement bien en Europe. Il n’y a peut-être qu’en Angleterre qu’on n’a pas vraiment de succès. Je me demande si ce n’est pas aussi lié au nom, TV Moms, qui ne se traduit pas très bien en anglais britannique…
Quels sont les projets après cette tournée ?
À chaque fois je me dis que je ne referai pas de tournée comme ça, que c’est trop fatiguant, puis j’y retourne. Après la dernière date de cette tournée, le 31 août à Berlin, je suis de retour à New York. Je ne sais pas à quoi va ressembler le futur, ça dépendra aussi des opportunités. Je vais avoir besoin de faire une pause, de me reposer, de penser à ma santé, il n’y aura probablement pas d’autre tournée complète comme celle qu’on vient de faire avant 2028. Mais si on peut jouer pour des causes justes, des causes qui nous tiennent à cœur, on le fera. J’ai travaillé pour la PETA (People for the Ethical Treatment of Animals) et je pense que l’empathie est importante.
Entretien réalisé par Vivian Petit
