Rencontrer Mozart avec Olivier Py
Mozart ou le scandale de la joie. Sous ce titre, l’écrivain, réalisateur et homme de théâtre Olivier Py publie chez Actes Sud un essai biographique sur le compositeur de Don Giovanni. Sensible, très personnel et enlevé, son récit exprime son affection fraternelle pour l’homme et son admiration pour l’œuvre : « Son secret, c’est qu’il est en transparence parfaite avec l’âme errante de l’humanité. » L’entretien qu’Olivier Py accorde à Commune explicite cette perception, jusque dans ses prolongements intimes et politiques.
Commune. Votre livre sur Mozart est moins une analyse musicologique qu’un essai, une évocation biographique, une rêverie personnelle sur l’homme et l’œuvre…
Olivier Py. Je voulais faire un livre sensible. Je souhaite que le lecteur entende un auteur vibrant et impressionné par ce projet : faire un livre sur Mozart. Donc, humilité et sensibilité. Ce livre, que j’ai voulu écrire pour tous, raconte l’histoire d’un homme qui veut devenir libre.
Commune. Le titre, Mozart ou le scandale de la joie1, interroge. En quoi la joie est-elle un scandale et comment Mozart l’incarne-t-il ?
Olivier Py. Nous vivons dans une époque tellement déprimante et anxiogène que dire qu’il y a de la joie constitue un véritable scandale. Ce propos, en effet, on ne l’entend pas tous les jours sur les ondes. Mais cette joie préservée, on la trouve dans la beauté de l’œuvre de Mozart, du Mozart que l’on croise tous les jours sans parfois le savoir.
Ce compositeur, même si l’on peut sentir du pathos chez lui, nous amène à un point de nous-mêmes qui est spirituel, mais qui n’est pas écrasant : il n’est pas là pour nous rendre malheureux ou pessimistes. Pour écrire ce récit biographique — ce n’est pas une biographie exhaustive comme il en existe beaucoup sur Mozart —, j’ai eu affaire à l’homme Mozart. C’est un récit personnel. Il exprime le lien que j’ai noué avec cet homme, comme si je l’avais rencontré, comme si je l’avais connu. Ainsi, le texte est souvent écrit à la première personne.
Commune. Nous reviendrons, si vous le permettez, sur cette confusion entre le « je » et le « il ». Vous commencez cet essai par une analyse de son rire. Cela m’a beaucoup étonné, évidemment, puisque le rire de Mozart renvoie au film de Miloš Forman, Amadeus. Or, si je vous ai bien lu, vous vous inscrivez complètement en faux contre cette image du rire de Mozart, du moins implicitement. Alors, le rire de Mozart, selon Olivier Py, quelle est sa nature ?
Olivier Py. Vous avez raison de dire que je ne suis pas d’accord avec la vision du film de Forman, que j’ai vu adolescent. Je m’étais d’ailleurs dit à l’époque, en 1984, qu’un jour, peut-être, je parlerais de Mozart, que je montrerais un autre Mozart et que je vengerais Mozart de cette image.
Dans le film, c’est un rire cynique, un rire superficiel, souvent même un rire d’idiot. Ce n’est vraiment pas l’homme que l’on rencontre lorsqu’on découvre Mozart dans ses très nombreuses lettres. Nous ne sommes pas dépourvus de documents lorsque nous travaillons sur Mozart, à la différence de Shakespeare ou de Molière. En le lisant, on le rencontre, on le sent très proche.
Un rire comme celui du film de Forman, un rire que je dirais presque agressif, n’existe pas du tout chez cet homme. Mais il aime rire, il adore rire parce qu’il aime la vie. C’est simplement un homme qui aime la vie. Mozart savait, par moments, être léger. Il aimait les mauvaises blagues, voire les blagues scatologiques. Mais l’homme Mozart n’était pas que cela : c’était aussi un amoureux, un amoureux de la vie et, évidemment, un être spirituel.
Il ne faut pas imaginer que le génie Mozart était spirituel tandis que l’homme Mozart était trivial. Cette distinction n’a aucun sens. Sur ce point, j’ai vraiment réuni l’homme et le compositeur.
Commune. Quelle transition ! La première image, au sens propre, la première vision que vous donnez de Mozart est celle d’un jeune homme traversant un pont à Salzbourg : « Il l’a traversé si souvent, ce pont, avec ses partitions et son violon, avec ses sacs de navets et son litron d’huile de lampe. »
Dans votre livre, le lecteur voit Mozart se livrer à des besognes banales, voire triviales. On découvre même ses goûts culinaires assez populaires. Son plat préféré, apprend-on, était le poumon à l’aigre. Le « divin Mozart », c’est un Monsieur Tout-le-Monde : un chapitre s’intitule même « Comme nous ». Pourquoi ce prosaïsme revendiqué ?
Olivier Py. Ce n’est pas du prosaïsme parce qu’après tout, il est Mozart et nous ne le sommes pas. Mais il est aussi comme nous. Oui, Mozart est trivial, mais pas seulement : il est également profond. Sa vision du politique, par exemple, est tout à fait en prise avec ce qui est en train de se passer dans le monde. Ce n’est pas du tout un être superficiel.
Mais il a le droit de vivre comme tout le monde. Ce n’est pas parce qu’il est Mozart qu’il n’a pas le droit de vivre. Ce n’est pas parce qu’il est Mozart qu’il n’a pas le droit d’aimer, de se réjouir d’un bon petit plat, du retour du printemps ou d’une baignade dans une rivière. C’est justement là que nous le reconnaissons.
Ce n’est pas une musique surnaturelle. C’est une musique qui naît de l’existentiel. Il y a là une différence majeure avec les autres musiciens, ceux qui l’ont précédé comme ceux qui viendront après lui. Sa musique se met en phase avec ce qui est en train de se passer en Europe : l’existence individuelle commence à revendiquer des droits.
Il faut aussi noter une singularité de son parcours. Le biographe de Mozart, pendant une grande partie de sa vie, s’intéresse à un enfant, un enfant qui a eu un destin unique dans l’histoire de l’humanité. Aucun enfant n’a été connu ainsi à l’échelle du monde — un monde qui, à l’époque, se limitait essentiellement à l’Europe. C’est donc d’abord un enfant, puis un jeune homme, puisqu’il meurt à 35 ans. Nous sommes toujours face à quelqu’un de jeune. Il n’existe pas de vieux Mozart qui puisse nous décevoir. Ce parcours est bouleversant, comme celui d’une star du rock morte très jeune.

Commune. Vous écrivez : « Mozart est la réponse : nous sommes un corps, souffrant et aimant, impatient et dansant, et nous vivons ainsi l’aventure de l’esprit, puisque c’est l’esprit qui contient le corps et non le corps qui contient l’esprit. » Pouvez-vous commenter ?
Olivier Py. L’important, c’est que Mozart soit une réponse. Aujourd’hui, on aime beaucoup les artistes qui posent des questions. Il s’impose une sorte de privilège de la question, de la position philosophique de l’art, en quelque sorte. Mais il existe aussi un art qui donne des réponses. Mozart n’est pas là pour nous poser des questions. Il est là pour nous donner, non pas des réponses, mais la réponse : celle du sens même de la vie.
Ce sens peut naître dans l’écoute de Mozart. Je dis bien : « Il peut. » Parce que nous sommes aussi confrontés au petit Mozart crincrin de sonnerie de téléphone, celui que l’on entend absolument partout et nulle part, qui ne procure pas plus d’émotion que cela et qui est là comme un décor rococo…
Mais un jour — et je souhaite à tout le monde cette approche de Mozart —, cette écoute se déchire et l’on découvre quelque chose que l’on ne retrouve nulle part ailleurs, quelque chose qui se révèle très proche de nous. Quand nous entendons Jean-Sébastien Bach, nous sommes frappés par le surnaturel. Quand nous entendons Mozart, nous sommes frappés d’empathie pour l’existence de ce petit jeune homme dont la vie n’a pas été plus extraordinaire que celle de la plupart des hommes, mais qui nous livre une réponse d’ordre spirituel : ce que nous vivons a de la valeur, une valeur spirituelle considérable.
C’est incroyable qu’un homme d’un autre monde, d’une autre époque, puisse nous dire par la musique que ce que nous vivons a de la valeur, que ce n’est pas une vanité.
Commune. Dans votre livre, vous assimilez cette expérience à l’éblouissement d’une révélation apaisante : « Et puis soudain, ce n’est plus ça, c’est la chose qu’on avait tant attendue, qui vient de l’autre monde, qui vient nous dire qu’il ne faut pas avoir peur de la mort. »
Olivier Py. Oui, bien sûr, puisqu’il nous donne le sens. Il est une réponse attendue. Vous pouvez avaler des livres de philosophie, vous ne la trouverez pas, cette réponse qui peut vous surprendre un jour dans un ascenseur où l’on diffuse du Mozart. Je la souhaite à tout le monde : c’est une réponse et elle peut suffire.
Commune. Vous faites du 9 mai 1781 « une molièrerie banale, une arlequinade, une pantalonnade domestique », écrivez-vous, mais aussi une date fondatrice, non seulement dans la vie de Mozart, mais dans l’histoire de la musique tout entière2. Pouvez-vous développer ?
Olivier Py. Il existe plusieurs « moments » Mozart. Avec Don Giovanni, en 1787, par exemple, quelque chose se passe qui va changer la musique à tout jamais. Mais ce 9 mai 1781 est un moment incroyable où Mozart invente un nouveau statut de musicien.
Il faut imaginer ce qu’était le statut d’un musicien à l’époque. Un musicien, ce n’était guère plus qu’un palefrenier. Haydn a toujours porté une livrée, sauf peut-être lorsqu’il est parti à Londres. Mozart détestait les nobles, les nobliaux, serait-on tenté de dire. Il a été considéré comme un domestique. L’Allemagne n’existe pas à cette époque : ce sont 350 petites cours. Et dans l’une de ces cours, un homme était là pour faire de la musique.
Encore aujourd’hui, aux États-Unis, on peut voir et entendre de grands chanteurs de jazz entourés de gens qui mangent, boivent et discutent devant eux, sans aucune considération, comme s’ils n’étaient qu’un bruit de fond. Je ne suis pas certain que le traitement que nous faisons subir à la musique par Spotify soit si différent de celui de l’archevêque Colloredo.
Un jour, Mozart a compris que sa musique avait une autre valeur, qu’il fallait rompre, qu’il fallait inventer une sorte de statut propre aux musiciens. Les concerts publics n’existaient pas. Tout était de l’ordre du privé. Le sort des musiciens dépendait de leurs maîtres. La façon dont Mozart a rompu en une matinée avec l’archevêque, qui était son supérieur, est aussi importante que la Révolution française.
Commune. Vous fustigez tous les Colloredo présents et passés. Qui sont-ils ? Sommes-nous des Colloredo ? Des indifférents, des infirmes, des hypocrites, des insensibles ?
Olivier Py. Oui, des indifférents, des infirmes, des imbéciles. Nous pouvons en faire partie à l’occasion. Ce sont tous ceux qui veulent utiliser l’art pour autre chose : pour faire de la politique, pour vendre de la lessive ; tous ceux qui utilisent l’art comme une décoration et ne se rendent pas compte qu’il est la grande parole qui nous éclaire sur notre existence.
Ils ne peuvent pas le voir parce qu’ils ne l’ont jamais vécu. Beaucoup de nos contemporains auront écouté Mozart, évidemment, puisqu’on l’entend partout. Mais ils n’auront jamais rencontré Mozart. Jamais. Colloredo ne s’intéressait pas particulièrement à la musique. Dans une cour, il fallait avoir un bon cuisinier, un bon palefrenier et un bon musicien. Aujourd’hui, il faut avoir une bonne connexion : c’est pareil. Cela ne veut pas dire que l’on rencontre la musique.
Commune. Olivier Py metteur en scène a-t-il eu affaire à des Colloredo ?
Olivier Py. Oui, bien sûr. Il existe des Colloredo jusque dans le monde de la culture. Beaucoup n’ont jamais compris ce qu’était l’art. Nul n’est à l’abri et cela peut m’arriver aussi. Je peux passer à côté de certaines œuvres d’art. Je peux ne pas entendre la parole incandescente qu’il y a dans certains textes, dans certains ouvrages.
Il m’est arrivé de passer à côté de Mozart. Souvent. Quand j’étais à l’école et que l’on me faisait écouter la Symphonie nº 40, cela ne me révélait rien du tout, cela ne me faisait pas grimper au ciel. Je préférais écouter les Bee Gees. Mais un jour, c’est arrivé : j’ai rencontré Mozart. Et, encore une fois, je souhaite à tout le monde de vivre cette expérience.
Commune. Mais quand avez-vous rencontré Mozart ? Dans quelles circonstances ? Dans votre livre, vous ne le dites pas.
Olivier Py. C’est très vrai. J’ai rencontré Mozart par Don Giovanni, le film de Losey, sorti en 1979. C’est vraiment un film qui a changé ma vie. J’avais 13 ou 14 ans. J’ai souvent parlé avec José Van Dam — Leporello chez Losey — de ce film si important pour moi et de ce 33 tours noir que j’écoutais inlassablement.
Ce Mozart avait une exigence spirituelle et il me désignait un destin. Je savais que je pouvais avoir un destin. Je savais qu’obscurément, mon destin serait lié aux choses de l’art et de la musique, et peut-être aussi à la littérature. Ce film a une importance considérable parce qu’il était à la fois le cinéma et la musique, et peut-être aussi un peu la littérature, puisque le livret lui-même m’avait sidéré. C’est là aussi qu’est née ma vocation d’amoureux de l’opéra.
Commune. Je n’oublie pas qu’Olivier Py réalise certes des mises en scène de théâtre, mais aussi des films. Un opéra de Mozart réalisé par Olivier Py ?
Olivier Py. La Flûte enchantée, c’est fait avec Bergman, en 1975 ; Don Giovanni, c’est fait. Idoménée, je l’ai monté à la scène, à Aix, en 2009. Così fan tutte, c’est difficile. Mais je ferais volontiers Les Noces de Figaro dans le contexte de la Révolution française. Cela me plairait beaucoup. Et au théâtre, je serais ravi de mettre en scène un Don Giovanni ou une Flûte enchantée…
Commune. Vous faites de Mozart enfant un portrait émouvant en écrivant ceci : « Il est l’être le plus seul qui soit, il ne s’appartient pas, son enfance ne lui appartient pas, sa joie, son rire appartiennent à son père et à l’exercice de son art. Il pleure en silence, et sa musique sera toujours la traduction de ce silence rempli de larmes. »
Olivier Py. Il faut imaginer ce gosse qui est transbahuté d’une auberge à une autre, pas toujours très bien traité, pas toujours très bien payé : les grands de ce monde donnaient ce qu’ils voulaient à l’époque et, quelquefois, bien peu — une tabatière.
Sur ses épaules pèse une énorme responsabilité parce qu’il fait en partie vivre sa famille. Il n’a pas la vie d’un enfant normal. Il travaille sans arrêt : nous savons qu’il travaillait même en calèche, sur un petit piano. Pourtant, il ne se plaint jamais. Jamais, jamais, jamais. Il ne râle jamais. Dans aucune lettre, il ne dit que cette vie a été infernale. Il fait tout par amour pour son père, y compris sacrifier son enfance. C’est bouleversant.
Commune. J’en arrive, comme annoncé, au choix de l’énonciation. Vous passez continuellement du « il » au « je », d’une phrase à l’autre, comme si l’essayiste devenait le personnage même qu’il évoque. Pourquoi cette confusion ? Je maintiens mon terme.
Olivier Py. Oui, il y a une confusion, mais j’espère que tout le monde, à un moment, entre dans une confusion avec Mozart. J’espère que, lorsque nous écoutons Mozart, nous nous disons : « Mais c’est moi ! C’est fait pour moi ! Cela a été écrit pour moi ! C’est exactement ce que j’attendais, ce que je voulais entendre. C’est la réponse à beaucoup de mes conflits intérieurs. C’est la réponse au doute, voire au désespoir ! »
Cette confusion est donc naturellement passée dans l’écriture. Mais c’est aussi un peu par paresse, parce que les deux-points, les guillemets, le « il dit que », toute cette contrainte est très ennuyeuse pour un écrivain. J’avais envie de me débarrasser de ces crampes syntaxiques et de dire indifféremment « il », puis « je ».
Commune. Vous savez bien que ce n’est pas uniquement un effet de la paresse. C’est aussi un choix d’écriture. Je prends un exemple : « Je m’enfuirai par le haut, par le plus haut, l’Excelsior ! Si seulement il n’y avait pas ce besoin terrifiant d’être aimé. Il serait déjà libre, je serais libre déjà ! » Qui parle ? Mozart ou Olivier Py ?
Olivier Py. Ah ! Ne sous-estimez pas ma paresse ! Mais oui, c’est moi, c’est certain. Il n’y a aucun doute là-dessus. C’est moi à travers lui. C’est aussi beaucoup l’adolescent ou l’enfant artiste, l’enfant appelé par une vocation. C’est sur ce point que je me suis identifié le plus fortement.
Il y a aussi le jeune amoureux. Il ne faut pas oublier que Mozart n’est pas Don Giovanni : c’est Chérubin. Ce n’est pas un homme qui a multiplié les conquêtes avec cynisme. Mozart est nous, il est comme nous. Il n’est pas possible de s’identifier à Wagner. Wagner n’est pas comme nous ; il n’est pas aimable. Wagner, l’homme, est infréquentable. Il est aussi tout ce que je déteste en moi. Mais il reste mon musicien préféré. Peut-être qu’un jour, je me projetterai dans Wagner pour dire tout ce que j’ai raté.
Commune. Le plus profondément possible, qu’y a-t-il de Mozart en vous, dans vos textes et dans vos mises en scène ?
Olivier Py. Un amour de la vie, parce que je n’ai jamais été quelqu’un de sombre et de désespéré. On m’en a fait le reproche, on y a vu une certaine superficialité. C’est possible. C’est dans cet amour de la vie que je me retrouve le plus avec lui. Ce n’est pas la peine de faire de l’art si l’on n’aime pas la vie. Il faut quand même aimer la vie.
Commune. Si vous deviez résumer Mozart en une œuvre, un air ou une page, quel serait votre choix ?
Olivier Py. L’ouverture de Don Giovanni. C’est ce que je conseillerais à quelqu’un qui ne connaîtrait pas Mozart. Écoutez ! Avez-vous l’impression d’avoir obscurément quelque chose à voir avec cette musique écrite il y a plus de deux siècles ? Essayez cela.
Don Giovanni est un ouvrage symphonique et lyrique à la fois. Il y a déjà l’ombre du Requiem dans cette page. J’ai l’impression qu’il y a tout Mozart dans l’ouverture de Don Giovanni.
Commune. Quelques dernières questions qui nous éloignent de Mozart, si vous le permettez. Peut-on dresser un bilan des premières années d’Olivier Py au Théâtre du Châtelet ?
Olivier Py. Je viens d’entamer ma quatrième année. En réalité, j’ai fait deux saisons puisque la première était préprogrammée. Nous avons redonné une place à cette maison qui se trouvait dans une situation extrêmement difficile, en matière d’image, de finances et de rapport au public.
Nous avons eu la chance de connaître de très grands succès. Avec toutes les équipes — le fonctionnement du Châtelet est très collégial —, nous essayons d’inventer une forme de théâtre populaire. Ainsi, Les Misérables, avec 70 représentations programmées du 11 novembre 2026 au 10 janvier 2027, est un grand succès populaire.
La Cage aux folles, que nous reprendrons sans aucun doute plus tard au Châtelet, a connu un énorme succès et nous voulions la prolonger. Nous la jouerons à La Seine Musicale du 30 octobre au 14 novembre 2026. J’en suis très fier. Je suis reparti du livret de la comédie musicale, et non de la pièce de théâtre. Cela a été un travail très méticuleux : pour faire cela correctement, il ne fallait pas que je sois paresseux. La Cage aux folles est une œuvre bouleversante. C’est l’une des très grandes comédies musicales de la seconde moitié du XXe siècle. Vraiment. Je pense qu’elle restera.
Olivier Py. La question de la culture est tellement absente du débat présidentiel que nous vivons aujourd’hui. Elle est bruyante par son absence. Ce livre peut le rappeler : que serions-nous sans Mozart ?
Je pense que je serais un très, très grand ministre de la Culture. Le problème est qu’il faut trouver le président ou la présidente. Nous avons déjà une partie du projet, bien construite. Il faut trouver le président qui ait envie de prolonger cet héritage de la France, qui comprenne que le destin de la France se joue dans la culture.
Le silence des « présidentiables » sur ce sujet est impressionnant : ils fonctionnent avec des chargés de communication, et non avec des gens qui pensent.
Commune. Ils pourraient penser par eux-mêmes.
Olivier Py. Il ne faut pas trop leur en demander. Ils doivent déjà passer à la télévision et avoir des avis à la fois tranchés et consensuels… La question de la culture n’est visiblement pas un argument électoral. Mais peut-être est-elle plus importante pour les Français qu’ils ne le croient.
Propos recueillis par Jean Jordy
Les extraits des œuvres de Mozart qui accompagnent cet entretien ont été suggérés par la lecture du livre d’Olivier Py.
- Olivier Py, Mozart ou le scandale de la joie, Actes Sud. ↩︎
- Le 9 mai 1781, Mozart démissionne avec fracas de son poste de musicien auprès du prince-archevêque de Salzbourg, Hieronymus von Colloredo, son maître et son employeur. Ripostant à une remarque désobligeante de Colloredo, le jeune homme — il a 25 ans — explose. Il raconte dans une lettre à son père : « Il me traita de pouilleux, de gueux, de crétin — oh, je ne veux pas tout vous écrire. Finalement, mon sang bouillonnait tellement que je n’y tins plus et je dis : “Ainsi, Votre Honneur n’est pas satisfait de moi ? — Quoi, il veut me menacer, le crétin ! Voilà la porte, la voilà, je ne veux plus rien avoir à faire avec un si misérable gamin. Enfin, je dis : Et moi non plus avec vous ! — Alors, filez ! Et moi, en sortant : Qu’il en soit ainsi ; demain, vous recevrez ma démission !” » ↩︎
