Tandis que le vertige saisit devant l’invasion de proses diverses et le plus souvent insipides sur les tables des libraires à l’occasion de ce qu’il est convenu d’appeler la « rentrée littéraire », Commune a choisi de proposer quelques conseils de lecture délibérément anachroniques, ou, comme disait Nietzsche, intempestifs. Les présentations se feront preuves à l’appui, par un échantillon des écritures. Épisode 2, Anne Sexton.
Anne Sexton est née Anne Gray Harvey en 1928 dans la banlieue de Boston. Elle s’est suicidée le 4 octobre 1974. Elle a d’elle-même raconté l’itinéraire qui l’a conduite à la dépression, puis à la poésie : » Jusqu’à l’âge de vingt-huit ans, mon être profond était comme enseveli, et je ne savais pas que je pouvais faire autre chose que de la sauce blanche et mettre des couches à des bébés ». Après Retour partiel de l’asile, son premier recueil paru en 1960, puisant dans l’expérience de la thérapie et de l’enfermement, s’est affirmée une voix que l’on a un peu rapidement couverte de l’étiquette poétique américaine de « confessionnalisme », alors qu’elle naît en effet de vulnérabilités personnelles mais ne saurait se réduire à la chronique d’une vie : l’écriture accomplie par sa force universalise. Les éditions des Femmes-Antoinette Fouque ont courageusement accompagné la traduction de la totalité d’une œuvre occultée en France par le rayonnement, tout légitime qu’il soit, de celle de Sylvia Plath, depuis la parution de Tu vis tu meurs – Œuvres poétiques I (1960-1969) en 2022, jusqu’aux Œuvres poétiques posthumes (1976-1978) en avril 2026. L’extrait suivant, traduit par Sabine Huynh, provient de Tu vis tu meurs, publié aux Etats-Unis en 1966 :
Ô Marie, mère fragile,
entends-moi, entends-moi maintenant
bien que je ne connaisse pas tes mots.
Le rosaire noir avec son Christ en argent
gît sans bénédiction dans la paume de ma main
car je suis l’incroyante.
Chaque perle est ronde et dure entre mes doigts,
un petit ange noir.
Ô Marie, alloue-moi cette grâce,
cette traversée,
bien que je sois laide,
submergée par mon propre passé
et ma propre folie.
Bien qu’il y ait des chaises,
je m’allonge par terre.
Seules mes mains sont en vie,
touchant des perles.
Mot à mot, je trébuche.
Une débutante, je sens ta bouche toucher la mienne.
Dans le même recueil, le poème « Un petit hymne tout simple », daté de mars 1965, s’achève avec les vers suivants : « Je cherche des hymnes tout simples / mais l’amour n’en possède aucun ».
Qui dit mieux, dans ce qui s’étale actuellement ?
Olivier Barbarant
