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Olivier Barbarant à l’Europe : « J’attends l’Europe des peuples »

Créé en 1995 par la maison d’édition Študentska založba de Ljubljana, le festival Wine and Poetry vise à explorer les liens entre la poésie et d’autres formes d’art et à favoriser les échanges entre auteurs et éditeurs locaux et internationaux. En 2017, le festival a lancé le projet « Lettre ouverte à l’Europe ». Les lettres issues de ce projet sont adressées à l’ensemble du continent, voire au monde entier, et visent à réintégrer le langage de l’art dans le débat public. Chaque année le festival sélectionne un écrivain et lui offre l’opportunité unique de s’adresser à l’Europe et de présenter les problèmes qu’il juge les plus urgents. Son texte est traduit dans toutes les langues du continent. Du 3 au 6 novembre prochain, l’invité d’honneur est notre collaborateur Olivier Barbarant. Voici sa lettre :

Chère vieille Europe,

vous me fûtes d’abord une créature laiteuse, enveloppée de drapés un peu palpitants dont sortaient deux seins d’albâtre, assise sur un taureau blanc. Quelques putti voltigeaient là-dessus dans un ciel bleuté – et j’avais une sainte horreur, qui ne m’a guère passé depuis, pour les sucreries rococos de cette toile de François Boucher que je découvrais avec consternation, adolescent, dans un musée du Louvre que le surtourisme n’avait pas encore rendu définitivement impraticable. J’ignore ce que les asiatiques qui patientent aujourd’hui, fort nombreux autour de la pyramide servant d’entrée, peuvent voir dans cette pâtisserie, ce qu’ils y trouvent peut-être d’un esprit proprement européen.

Y en a-t-il un, d’ailleurs ? J’étais très loin de vous.

Vous me fûtes peu de temps après une bibliothèque, envers laquelle j’étais bien plus favorablement disposé. Plongé avec délices dans Thomas Mann autant que dans Balzac, dans Lorca comme dans Bassani, dans Goethe et Shakespeare, Novalis et Pétrarque, le lycéen français considérait aussi d’un œil épouvanté la barbarie fratricide d’un demi-siècle qui l’avait précédé. L’adoration juvénile pour Stefan Zweig nous conduisait à lire comme lui dans les deux guerres à vingt années d’intervalle un affreux suicide collectif, et nous étions presque prêts à rejoindre nos pères dans l’espérance d’une Europe de paix dont on nous disait qu’elle était en train de se construire. On promettait que notre génération serait celle des retrouvailles. L’union des peuples d’au moins un demi-continent (la guerre froide n’était pas finie) réaliserait enfin pour tous les citoyens ce que figuraient quelques photographies émouvantes dans nos manuels d’Histoire : celles de Brecht, Gide, Aragon et Heinrich Mann, Pasternak et Nezval, Forster et Valle-Inclán se succédant à la tribune de la Mutualité, à Paris, pour défendre la culture et opposer l’Europe des esprits à la barbarie fasciste.  Moins mièvre, grise sur un taureau devenu brun dont vous saisissiez vigoureusement la corne, vous étiez devenue un beau Picasso, qui n’était pas pour rien daté de 1946.

Mais cette belle énergie cubiste a vite disparu.

On nous promettait une heureuse Babel, un rien oublieuse cependant de ses horreurs coloniales, qui s’estimait porteuse de l’humanisme mondial. Mais l’alibi fourni par la belle collection de génies artistiques et littéraires accoucha d’un ectoplasme politique asservi par la loi du marché, citadelle de technocrates assiégée par des lobbies. Qui attendait Erasme aura eu Mercedes. L’Europe telle qu’elle fut instituée a détruit la foi en la démocratie pour des peuples dont les suffrages, lorsqu’ils lui déplaisaient, ont été régulièrement trahi. L’Europe a détruit le sens même des Nations, a aligné les modèles constitutifs de pays divers sur la mosaïque régionale des seuls Länder, aux dépens des solidarités nationales, pour constituer des pôles d’attractivité et de richesse dont le désir le plus immédiat, sitôt qu’ ils réussissent, est de se délester des régions qui ne les valent pas. L’Europe a prétendu dépasser les patries, qui avaient fait tant de mal, sans savoir par quelle organisation démocratique elle pourrait les remplacer. Il n’est pas certain toutefois que des peuples puissent s’unir autour d’un tableau Excel.

Les anciens méfaits des nationalismes légitiment-ils le massacre des États, seuls lieux de régulation politique et de répartition collective des richesses ? Je revois mon père blême de rage, quand j’atteignis la vingtaine, devant la trahison filiale de ses idéaux, opposant à mon scepticisme jacobin, mais dans une langue qui n’était déjà plus la sienne, « un mieux-disant social et culturel », avec « alignement par le haut » des lois sociales tout au long du continent… Près de quarante années après cette dispute au-dessus d’une table de Noël, nous avons vu. Les grecs ont pu voir, quand ils avaient mal voté, et qu’on leur fit savoir que leurs vies valaient moins que les taux d’intérêt et le pourcentage de leur déficit. On a fini, non sans mal, par « trouver des adultes dans la salle ». Il y en eut. Hélas.

L’Europe est une banque, qui chouine par intermittence quelques péroraisons sur les « droits de l’homme », parce que ni la monnaie unique, ni l’ultralibéralisme, ni la veulerie ne peuvent se maintenir sans se travestir un peu. Tartuffe parfois s’efforce de nous la jouer drag-queen, décroche à sa friperie les restes de soierie de son ancienne séduction, s’accroche un faux sein blanc, prend la pause sur son trône taurin… mais nul n’y croit plus. Continent vieillissant, impuissant, ligoté par sa démesure, quand, la guerre froide s’achevant, il n’a rien trouvé de plus urgent que de croître, gant velouté sur la poigne de l’Otan, quand il s’est agi des décennies durant de grignoter les anciennes dépendances soviétiques, une à une, quel que fût leur état, leur degré de possible intégration dans un club de riches.

Qu’avons-nous de commun, nous qui nous disons ses enfants ? Le latin longtemps partagé sur nos terres n’a fécondé que les langues méridionales ; il ne fait plus notre unité, et me désole que la seule réalisation à peu près accomplie de la grande baudruche, à savoir la mise à disposition de nombreux étudiants du « tour » continental qui faisait la culture générale des seuls élèves d’Oxford, conduise à ce que la napolitaine et le berlinois s’appariant via Erasmus communiquent en anglais d’aujourd’hui, c’est-à-dire en américain. Même la transmission du génie de nos langues, la baleine échouée à Bruxelles n’en fut pas capable.

Un catholicisme initial s’est lui aussi scindé. À y bien réfléchir, pour trouver ce qui nous regroupe, il faut quoi qu’on en pense en revenir à une vision de l’être humain qui, de Saint-Augustin à Jean-Jacques Rousseau, d’Ovide à Freud, accorde à l’intériorité une part irréfragable. Il ne me gêne pas que ce soit probablement là un héritage chrétien mâtiné de l’invention continentale de la philosophie. Si nous avons apporté au monde les horreurs du colonialisme et de la révolution industrielle (mais d’autres continents nous valent évidemment dans la barbarie, point d’excessives flagellations !) ce qui fait notre ciment, c’est sans doute d’avoir affirmé l’irréductible intériorité d’un être qu’on ne peut définir pas ses seules places sociales et familiales. Il ne s’agit plus que la porosité entre le divin et l’humain ne se joue que dans les métamorphoses d’un Zeus séducteur. Le sujet européen a affirmé que toute pierre vive est homme et femme, et porte son sacré dans sa propre chair.

Depuis lors seriez-vous devenue, chère aïeule, un petit surgeon archaïque de l’Occident, une dépendance états-unienne, dont le fils américain veut d’ailleurs se défaire ? Vivons-nous à l’asile de l’Otan ? Chère Europe, si quelque chose frémit encore de ce que tu fus, c’est pour l’instant entre les pages de quelques livres, et dans les pensées que ces pages sèment. Nous ne voulons plus être à genoux devant le protectorat militaire américain ; nous ne voulons pas voir basculer un petit continent dans le fascisme par dépit et épuisement devant son inertie et ses petits calculs ; nous ne voulons plus de l’abdication permanente en matière de politique internationale, du repli frileux de quelques vieillards sur leurs avoirs aux dépens de l’avenir. Ta face est défardée : une hyène maquillée, soumise à tout, tournant comme tous les canidés autour de son tas de paille, même s’il commence à pourrir, parce que l’essentiel est de ne pas le partager.

Ce n’est pas l’Europe que je veux, celle à qui j’écris aujourd’hui. J’attends l’Europe des peuples. Elle ne se fera pas dans l’étau de son actuelle construction. Celle à qui je m’adresse figure sur un un mur d’une villa antique. Elle se dessine sur le merveilleux fond rouge des fresques latines. Un taureau verdi y figure, qu’elle surmonte. Elle n’a rien d’une victime : elle le chevauche, et l’a dompté. Cavalière du dieu qu’elle domine, femme libre et déterminée, chignon serré, une main flattant l’encolure de la bête, elle accomplit sa course de droite à gauche, le front haut. C’est celle d’Ovide aussi bien, sûre que ses aventures et mésaventures lui permettront d’imprimer son nom sur une partie du monde. Triomphale, elle, loin de la douairière abdiquant de tout honneur en acceptant de discuter taxes douanières dans la demeure privée d’un milliardaire, pour revenir avec la petite bouffée de satisfaction de n’avoir pas été trop battue.

Je ne vous embrasse pas, vieille bête. Je réserve mes saluts à votre métamorphose – si j’osais : à votre révolution.  J’appelle cette belle femme libre galopant sur un mur de Campanie. Et j’attends son amant, qui n’est ni Zeus, ni je ne sais quel agent bancaire. Son amant de cœur et de tête a plaidé pour les Coches et les Cannibales. Il a su explorer ses profondeurs et sa mélancolie, attendant de l’écriture qu’elle plonge dans ses plus intimes contradictions. Il a su se mêler des choses publiques sans croire un instant qu’elles pussent constituer l’alpha et l’oméga d’une vie humaine. Il a su tremper dans le sang âcre de l’encre sa vie tout entière.

Ce sont eux que j’embrasse, bien tendrement. J’appelle à cette Europe, la seule vraie, et à son compagnon.  Et donc, quand enfin vous serez redevenue vous-même, dites bonjour de ma part à Montaigne.

Olivier Barbarant