Expo à Perpignan : Guino sculpteur de Renoir… et autres œuvres solaires

Sous le titre, à nos yeux un peu réducteur, de « Guino Renoir la couleur de la sculpture », le Musée Rigaud de Perpignan présente, du 24/06/2023 au 05/11/2023, une passionnante exposition. Non seulement elle éclaire, chefs d’œuvre à l’appui, la collaboration qui s’est nouée pendant cinq ans à la fin de la vie du grand peintre entre Auguste Renoir (1847 – 1919) et le tout jeune artiste espagnol Richard Guino (1890 – 1973). Mais encore elle réhabilite la production féconde d’un sculpteur, décorateur, céramiste, dessinateur et peintre qui méritait cette consécration.


Un collaborateur hors champ


Dans une salle media jouxtant le parcours muséal, et visible sur le site de l’exposition, un petit film Gaumont permet de voir dans une véritable mise en scène promotionnelle le grand peintre Auguste Renoir au soir de son existence, chapeau sur la tête, cigarette aux lèvres, mains déformées par une polyarthrite invalidante. A ses côtés, le célèbre marchand d’art Ambroise Vollard. A la fin de la brève séquence (3 minutes), une jeune servante apporte au maître un petit buste de femme que l’artiste feint de retoucher. Fin. Tous les acteurs sont bien en place et le décor avec tous les accessoires : Renoir en majesté affaiblie dans son atelier, Vollard en maître d’œuvre attentionné et en homme d’affaire affairé, une toile au style éminemment reconnaissable, un pinceau, une palette, une statuette. Tous les acteurs ? Non- et c’est tout l’enjeu caché de cet bref montage à la fois émouvant et édifiant : absent sans doute ce jour là, mais toujours caché dans l’ombre du grand homme, demeure invisible le modeleur de la statue, celui qui à cette époque, employé par Vollard et collaborateur du peintre, transpose, façonne, sculpte hors champ toutes les œuvres en 3D du maître, Richard Guino.
Loin de se limiter à ce seul épisode d’une vie d’artiste, diversifiée, audacieuse et fertile, l’exposition présentée au Musée Rigaud de Perpignan montre l’itinéraire de Guino, de ses premiers essais déjà aboutis dans sa Catalogne espagnole à des plaques émaillées des années 30, aux couleurs, motifs, matériaux qui concentrent les acquis d’une expérience artistique éblouissante. La collaboration avec Renoir, de 1913 à 1918, reste cependant centrale – elle occupe la grande pièce du parcours – pour la qualité des œuvres présentées et pour l’évocation d’un pan de l’Histoire de l’Art : le différend entre Guino et les héritiers du peintre et les suites juridiques conclues en 1973, année de la mort du sculpteur, par une réhabilitation définitive du travail accompli par l’homme de l’ombre. Guino à l’issue d’’une longue procédure est définitivement reconnu soixante après coauteur à titre posthume des sculptures qu’il avait créées avec Renoir et pour le compte de Vollard dans la riche période de leur collaboration.
Les premières salles montrent l’éveil artistique du jeune catalan dans sa ville natale de Gérone et sa rencontre déterminante dans les années 1910 avec Aristide Maillol, le grand sculpteur catalan de l’autre côté des Pyrénées, dont le Musée offre à voir d’éclatantes sculptures, dont un bronze fastueux Le Désir (1907). Rejoignant Maillol à Paris, Guino apporte aussi sa contribution et ses connaissances techniques à de grands projets architecturaux, comme le théâtre des Champs-Élysées à la décoration duquel il contribue sous la houlette de Maurice Denis : ce dernier, comme il est d’usage en ces temps-là, ne mentionne pas cet apport depuis pleinement reconnu. De ces années, on peut dater Caryatide et atlante, 1911 : on en admire la force concentrée dans le carcan de la structure, telle une métope de la Grèce antique, et les adolescentes beautés qui empruntent à Maillol.

Photo Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud/Pascale Marchesan.

Un accord parfait


Le marchand d’art Vollard a suggéré à Renoir d’élargir son œuvre picturale et de produire des sculptures, objets qui se prêtent aisément à la reproduction et donc à la commercialisation. Lourdement handicapé, Renoir ne saurait modeler. Maillol recommande Guino à Renoir et Guino se révèle l’homme providentiel. Pendant près de cinq années, exerçant une véritable transmutation, il donne corps aux sculptures qu’il façonne d’après les peintures de Pierre-Auguste Renoir. Leur entente sera sans nuage, Renoir s’extasiant devant la dextérité, la sensibilité et l’intelligence artistiques de ce jeune homme si doué. On le percevra à la vue du Grand Jugement de Pâris (1914), d’après un tableau de Renoir des années 1908-1910 (Hiroshima Museum of Art), haut- relief en plâtre où les formes des trois déesses, dévoilant leur nudité, les yeux rivés sur le fruit promis à leur beauté, s’accordent aux mouvements langoureux du berger et d’un Mercure malicieux. La mythologie, allégée de ses pesantes conventions, semble danser. L’apaisante Maternité (1916), plâtre polychrome, est émouvante à plus d’un titre.

Photo © Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud / Pascale Marchesan.

On y retrouve les traits familiers de l’épouse du peintre , Aline Renoir, disparue en juin1915 et à laquelle il veut rendre hommage, et la délicatesse du traitement de la matière, comme pudiquement caressée. L’harmonie entre les deux artistes prend pleinement forme dans cet éloge de la femme et de la vie nourricière. On ne manquera pas de la rapprocher de la Petite Maternité, terre cuite émaillée de 1911, antérieure donc à la rencontre avec le Maître, où le sens éclatant des couleurs, le graphisme, les motifs de la chevelure envolée et de la coupe de fruits signalent l’influence des céramistes toscans du quattrocento, Della Robbia, ces sculpteurs de la couleur. On retrouvera salle suivante une semblable fête des sens (corbeille de fruits, chevelure blonde, nudité du corps féminin, miroitement des couleurs dont un bleu intense dans le drapé posé sur l’épaule) dans une céramique de 1923. Oui, Guino se révèle bien maître ici de « la couleur de la sculpture ».

Photo © Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud / Pascale Marchesan.


Le motif de la féminité dénudée nourrit continûment la création : de 1913, on retient une superbe sculpture signée Guino, sans doute le chef d’œuvre de cette période, Femme à la toilette à genoux ou Grande baigneuse. La légère torsion du buste, la grâce du mouvement, l’intimité de l’instant saisi, la noble perfection du visage, discrètement souriant, la variété des textures (lisse, rainurée, facettée), le jeu de la lumière sur la matière, tout enchante.

Musée d’art Hyacinthe Rigaud/P. Marchesan.



Interrogé sur cette période (1913 -1917) ô combien formatrice et source d’enrichissement artistique partagé, Guino en 1968 confiera : « Je comprenais très bien ce qu’il [Renoir] désirait, vous savez l’accord était parfait. C’est même extraordinaire n’est-ce pas qu’on puisse réaliser une œuvre comme ça, une œuvre telle, n’est-ce pas […] Au moindre signe, je comprenais ce qu’il voulait. ». L’année 1918 met un terme à la fructueuse collaboration entre Renoir et Guino. Le maître n’en peut plus de la pression qu’exerce sur lui Vollard. Il confesse un épuisement qui mêle scrupules et conscience attristée d’une sorte de dévoiement. Sentant son œuvre lui échapper alors qu’il a cédé les droits de vente et d’édition à Vollard, Renoir précipite la séparation avec le sculpteur, cependant ravi par le travail accompli en commun. Contraint par la nécessité, Guino, âgé et malade, tentera de faire reconnaître en justice – in fine avec succès – ses « droits moraux et patrimoniaux » sur la coproduction. Le corpus de collaboration Guino-Renoir concerne 38 sculptures.


Un hymne sensuel à la vie


La suite du grand œuvre de Guino se nourrit de cette expérience et s’en émancipe tout à la fois. Des motifs, des techniques perdurent, ces dernières formées dès l’adolescence dans l’atelier d’ébénisterie paternel. Mais l’artiste multiplie les recherches, les expériences, les formats, les procédés (modelage de la terre et de la cire, moulage, tournage, émaillage….). Refusant la hiérarchie entre les arts, Il explore la matière sous toutes ses formes : verre, terre, céramique, métal, bois (chêne, ébène, acajou, acacia, hêtre, aubier, bois de gaïac), plâtre, bronze, ivoire, papier, peinture. Cette photographie d’une des salles du parcours donne un juste reflet de cette stimulante diversité.

On sait gré aux commissaires de l’exposition d’enrichir l’épisode central en proposant une vision plus diversifiée du travail de cet inlassable chercheur. L’œil du visiteur est constamment en éveil, happé ici par un modelé, interpellé là par la polychromie d’un objet d’art, séduit par le mouvement d’un bras levé, rappelant celui du bébé vers la mère de la Petite Maternité de 1911, attendri ou amusé par cette série de profils enfantins – mutins, boudeurs, pleurants, rieurs – multicolores qui rythment la dernière vitrine, ébloui par l’audace et la virtuosité d’une construction. Ainsi du bas-relief en acajou Bacchanale ou le Vin (1920) : enclos dans une géométrie stricte, un tondo décoratif chaleureux et sensuel fusionne deux amants mythologiques dans une célébration érotique et bacchique. Bacchus, Vénus, Pomone, Baigneuse, Femme sortant des flots, Danseuse, Caryatide, Atlante, Égyptienne, nudités, guirlandes,fleurs et fruits – dont des cascades de raisins -, autant de sujets dont on pressent l’origine matricielle. La Méditerranée – sa lumière , ses couleurs, ses ondulations – berce et féconde une imagination qui s’imprègne des cultures originelles, des paysages aimés, des artistes admirés lors des visites incessantes au Louvre: la Grèce antique, l’Italie de la Renaissance, la Catalogne natale, la fréquentation de Maillol et de ses Nus, Cagnes sur mer où Renoir travaille souvent avec son collaborateur ont nourri toute sa production intimement.

Photo © Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud / Pascale Marchesan.

Peut-on rendre compte de la singularité de cet œuvre qui court sur plus de soixante années ? Ce serait une harmonieuse alliance entre une maîtrise technique magistrale et incessamment mise à l’épreuve (puissance du trait, netteté nerveuse de la ligne, sûreté virile du modelage, sûreté du travail sur les textures) et la tendresse des scènes composées, la bonté simple, la plénitude des personnages. Le refus de la violence, et non pas de la force, le choix délibéré de la vie vibrante, la célébration d’une sensualité épanouie s’exposent dans la fantaisie des couleurs, le sens du mouvement, comme chorégraphique, le choix des matières qui captent la lumière et l’irradient ou appellent le toucher, l’onctueuse rondeur des modelés et du relief. Guino ou l’expression polymorphe et polychrome du plus chaleureux des humanismes. On sort de l’exposition léger et heureux.

Photo © Ville de Perpignan, musée d’art Hyacinthe Rigaud / Pascale Marchesan.

Jean Jordy


Pour en savoir plus
https://guino-renoir.musee-rigaud.fr/guino-renoir-la-sculpture-quatre-mains
https://richard-guino.com/
Musée d’art Hyacinthe Rigaud, Perpignan. Exposition « Guino Renoir La couleur de la sculpture. »
Du 24/06 au 05/11/2023. Exposition temporaire. Ouvert tous les jours 10h30 à 19h. Visites guidées, conférences, ateliers. Catalogue de l’exposition 39 euros.